Articles - Fragments de terrain
Écrire, pour moi, n’a jamais été un geste secondaire. C’est une manière de reprendre souffle, de démêler ce qui s’emmêle, de ne pas laisser les expériences se dissoudre dans le bruit du quotidien. Depuis des années, j’écris : pour garder trace, pour comprendre, pour tenir. Ce que je partage ici sont des morceaux de réel, des éclats de travail social, des pensées qui se forment au contact du terrain, des rencontres, des silences, des violences, des résistances.
J’appelle cela Fragments de terrain parce que rien, dans ce métier, ne se donne d’un seul bloc. Tout arrive par fragments : une parole qui déplace, un regard qui fissure, une institution qui bruisse, une fatigue qui s’installe, un espoir qui revient.
J’écris pour tenter de relier ces morceaux.
Pour leur donner sens, ou au moins leur donner une place.
Pour interroger ce que le travail social fait de nous, et ce que nous faisons de lui.
Pour dire ce qui vacille, ce qui s’effrite, ce qui s’impose en silence.
Pour témoigner aussi de ce qui tient, malgré tout : la créativité, l’entraide, les gestes minuscules, les solidarités discrètes, les résistances qui ne font pas de bruit.
Merci d’être là, de lire, de traverser ces fragments avec moi.
N°1 L'intégrité professionnelle et la résistance éthique
L'intégrité professionnelle et la résistance éthique
Je ne compte plus les fois où l’intégrité m’a été présentée comme une vertu immuable, une sorte d’armure morale que rien ne pourrait altérer. Pourtant, en tant que cheffe de service dans un CHRS, cette armure se trouve constamment mise à l’épreuve, confrontée aux multiples injonctions paradoxales vécues L’intégrité professionnelle, dans ce domaine, ne peut se réduire à un idéal abstrait. Elle doit être vécue au quotidien, souvent dans des environnements hostiles, où les compromis s’avèrent parfois nécessaires, mais où il est essentiel de garder un cap. Ce cap, ce sont nos valeurs, notre éthique, ce socle sur lequel repose tout notre engagement.
Dans le tourbillon des exigences professionnelles, où les pressions économiques et parfois institutionnelles tentent de nous détourner de ces valeurs fondamentales, l'intégrité professionnelle devient une boussole indispensable. Bien plus qu'une simple qualité morale, elle garantit la cohérence entre les actions et les principes, comme un fil rouge qui traverse les défis de la vie professionnelle. Mais dans un contexte où les dilemmes éthiques se multiplient, comment réussir à maintenir cette intégrité et, surtout, comment résister quand elle est menacée ?
L’intégrité professionnelle, un fil rouge fragile
J’ai souvent écrit sur l’éthique en travail social, en puisant dans la pensée de philosophes tels qu'Emmanuel Levinas, pour qui l’altérité et la responsabilité envers l'autre sont les piliers de toute relation humaine. Je partage profondément cette conviction, l’intégrité professionnelle, en particulier dans le travail social, dépasse de loin le simple respect des règles ou la conformité à des procédures standardisées. Il s’agit, en réalité, d’un constant équilibre entre des contraintes institutionnelles parfois rigides et des impératifs éthiques profondément ancrés dans l’humain. L’intégrité, c’est ce point d’ancrage qui nous permet de rester fidèles à nos valeurs, même lorsque tout autour de nous semble inciter à l’opposé.
Mais l’intégrité n’est pas une vertu figée ou un bastion imprenable. Elle est fragile, fluctuante, soumise aux aléas des dilemmes éthiques quotidiens. On pourrait presque dire qu’elle est constamment mise à l’épreuve notamment dans la fonction d'encadrement, et qu'il faut une dose de courage, ce fameux courage dit managérial, pour la préserver. Car être intègre, c’est souvent choisir de dire non. Refuser de céder aux pressions, de se laisser emporter par des logiques institutionnelles qui risquent de déshumaniser l’action sociale. Et c’est là que réside le véritable courage : savoir résister, malgré tout, à ce qui pourrait nous détourner de notre engagement envers l’humain.
La résistance éthique, un combat quotidien
Je n’ai pas la prétention, à travers cet article, de dicter des bonnes conduites ni d'offrir une recette miracle face aux dilemmes éthiques. Trop souvent, de nombreux enjeux individuels et collectifs entrent en jeu, influençant les décisions des salariés et créant, à terme, des conflits éthiques. La sécurité de l’emploi, la difficulté à s’exprimer librement, l’asymétrie de pouvoir avec la hiérarchie, ou encore la peur du changement, sont autant de facteurs qui peuvent amener à faire des choix qui, bien que « nécessaires » sur le moment, génèrent des tensions profondes par la suite.
En psychologie sociale, il est souvent question de "dissonance cognitive", un phénomène où une personne, face à des pressions contraires à ses valeurs, rationalise des décisions pour réduire l’inconfort mental. Dans le cadre des organisations, cette dissonance éthique peut être accentuée par des contraintes institutionnelles et des rapports de force hiérarchiques. Ainsi, de nombreux salariés se trouvent tiraillés entre le besoin de protéger leur emploi et leur désir de respecter une éthique professionnelle à laquelle ils adhèrent profondément.
Il m’est moi-même arrivé de me retrouver face à des décisions qui, bien que « légales », allaient totalement à l’encontre de mes convictions. Que faire lorsque des directives imposent des procédures déshumanisantes, qui transforment la relation d’accompagnement en une simple gestion de flux ou en un exercice bureaucratique sans âme ?
Pour moi, la résistance éthique ne se résume pas à refuser des directives. C’est aussi l’art de proposer des alternatives, de chercher des solutions qui, tout en respectant les obligations institutionnelles, n’oublient jamais la dignité des personnes que nous accompagnons. Cela exige du courage, bien sûr, mais surtout une profonde capacité à rester ancré dans ses valeurs, à ne pas les perdre de vue, même lorsque la pression est à son comble.
Cependant, cette résistance éthique ne peut pas être portée par une seule personne. Elle doit être collective. En tant que cheffe de service, j’ai la responsabilité non seulement d’incarner cette éthique, mais aussi de créer des espaces de discussion où les équipes peuvent, elles aussi, réfléchir ensemble aux dilemmes éthiques qu’elles rencontrent. Les groupes d’analyse des pratiques sont des outils précieux dans ce processus. C’est dans ces moments de réflexion partagée que se construit une véritable solidarité éthique. Ce soutien collectif est indispensable pour résister aux injonctions paradoxales et aux dérives organisationnelles que nous croisons quotidiennement. Je suis convaincue que la communication et l'écoute active sont indispensables.
Il n’y a pas de voie toute tracée, mais il est évident que seul, le chemin est bien plus difficile. Ensemble, en partageant nos expériences et en faisant front face aux dilemmes éthiques, nous trouvons la force de rester intègres, de résister aux pressions, et surtout, de continuer à faire un travail qui ait du sens. Ce collectif n'est pas seulement un soutien moral : il devient un véritable levier d’action. En tant que professionnels du travail social, nous avons aussi un rôle de plaidoyer auprès des décideurs politiques. Nos réalités de terrain, nos réflexions éthiques doivent nourrir les politiques publiques pour que celles-ci soient à la hauteur des besoins des personnes que nous accompagnons. Face à des organisations parfois toxiques ou des directives institutionnelles rigides, c’est ensemble que nous devons porter cette voix, non seulement pour défendre nos valeurs, mais pour contribuer à un changement systémique.
Le courage managérial, entre décision et renoncement
Être cheffe de service, c’est aussi savoir prendre des décisions difficiles, et parfois impopulaires. Ce fameux « courage managérial » que l’on invoque souvent, mais que l’on pratique rarement. Cela ne se limite pas à savoir dire non. C’est aussi avoir le courage de remettre en question des pratiques ancrées, de refuser la facilité des compromis, et parfois, oui, d’accepter de renoncer.
Dans certaines organisations, l’inertie est telle que malgré toute la bonne volonté du monde, la résistance semble vaine. J’ai appris qu’il fallait savoir lâcher prise face à certaines organisations toxiques où, malgré les efforts, le changement n’advient pas. Il y a une certaine forme de sagesse à accepter que l’on ne peut pas tout transformer. C’est aussi cela, le courage managérial : reconnaître quand il est temps de partir, de ne pas se laisser engloutir par des logiques institutionnelles destructrices.
Mais avant de renoncer, il y a tout ce chemin parcouru, toutes ces résistances mises en place. Et même si parfois l’effort semble vain, il n’en demeure pas moins essentiel. Car c’est en résistant, en maintenant le cap, que l’on garde cette flamme intacte, ce feu qui nourrit notre engagement et qui nous permet, chaque matin, de nous lever avec la conviction que ce que nous faisons a du sens.
Ne pas perdre de vue l’humain
En définitive, l’intégrité professionnelle, la résistance éthique et le courage managérial sont des éléments essentiels pour quiconque veut non seulement survivre, mais aussi s’épanouir dans le travail social. Mais cela ne peut se faire qu’en maintenant un ancrage solide dans nos valeurs. Il est facile, dans des contextes de travail toxiques, de perdre de vue l’essentiel. De se laisser emporter par des logiques productivistes, de céder à la tentation du compromis facile. Je me répète. Mais nous avons le devoir de nous rappeler pourquoi nous avons choisi ce métier. Ce n’est pas pour gérer prioritairement des procédures, mais pour accompagner des vies, avec tout ce que cela implique d’humain.
Et puis, soyons réalistes. Cette quête d’intégrité, de courage et de résistance n’est-elle pas un peu utopique ? Probablement. Mais après tout, qui a dit que l’utopie n’avait pas sa place dans le travail social ? Pourquoi ne pourrions-nous pas imaginer des organisations où l’éthique prime sur la rentabilité, où l’humain est véritablement au cœur des pratiques managériales ? Alors oui, je persiste. Même si cela implique de refuser certains compromis et d’accepter, parfois, de lâcher prise.
Car oui, choisir c'est renoncer, mais c'est aussi tracer une voie plus juste, plus alignée avec nos valeurs. Et si l'utopie est notre cap, peut-être que la réalité pourra, un jour, s’en approcher davantage.
Bibliographie
- Arendt, H. (1963). La condition de l’homme moderne. Paris: Gallimard. ( Un ouvrage majeur sur l'action humaine, la liberté et le politique).
- Couet, D. (2018). Les fondements possibles d’une éthique professionnelle en travail social. Forum, 2018/2, (154), 43-48. (Article dans la revue Forum, cet article est inspirant il aborde l'éthique, l'intégrité, la vulnérabilité et la solidarité).
- Depenne, D. (2010). Ethique et travail social : Entre vulnérabilité et autonomie. Paris: L’Harmattan. (Un ouvrage qui interroge l’éthique dans le travail social).
- Levinas, E. (1961). Totalité et Infini : Essai sur l’extériorité. La Haye: Martinus Nijhoff. (Ouvrage fondateur de Levinas sur la relation à l’autre, sur l’éthique et l’altérité dans le travail social).
Accessible également via ce lien :https://www.linkedin.com/pulse/lint%C3%A9grit%C3%A9-professionnelle-et-la-r%C3%A9sistance-%C3%A9thique-ang%C3%A9lique-revest-wk8we
N°2 Le temps élastique dans le travail social
Le temps élastique dans le travail social
Angélique Revest
Première partie - Entre accélération et réflexivité
En tant que cheffe de service en CHRS, je ne peux que questionner notre rapport au temps et les injonctions paradoxales qui émergent entre les contraintes étatiques de l'aide sociale à l'hébergement d'une durée de 6 mois et nos paradigmes d'accompagnement, notamment les pratiques orientées vers le rétablissement, l'autodétermination et la réduction des risques.
Dans notre profession, le temps est un allié précieux : le temps de la rencontre, le temps nécessaire pour tisser un lien. Comme je le dis souvent, sans lien, rien n'est possible. Je constate qu'il est sain d'être traversé par un conflit éthique entre les attentes des politiques de réinsertion rapide pour les publics les plus précarisés et le besoin de temps pour construire un lien significatif avec les personnes que nous accompagnons.
En CHRS, nous accueillons des personnes ayant vécu des ruptures multiples, des carences et des souffrances. Pour eux, la réinsertion, un terme souvent ambitieux, nécessite bien plus que des délais administratifs ; elle exige un processus profond et personnalisé. Même lorsque les personnes souhaitent ardemment cette réinsertion, de nombreux facteurs doivent être pris en compte pour que ce projet devienne réalisable et surtout tenable dans le temps.
La métaphore de l'élasticité du temps est particulièrement pertinente dans le travail social. Elle nous rappelle que le temps n'est pas une ressource uniforme et linéaire, mais quelque chose de flexible et adaptable, crucial pour le soutien et le rétablissement des personnes que nous accompagnons. Les injonctions paradoxales, entre rapidité et humanité Les institutions de travail social, notamment les CHRS, sont soumises à des impératifs de résultats rapides et mesurables. Les nouvelles technologies, censées offrir des gains de temps et d’efficacité, ont paradoxalement intensifié les sentiments de précipitation et d’angoisse. Selon Hartmut Rosa sociologue, cette accélération crée des "indisponibilités frustrantes", rendant la tâche des travailleurs sociaux particulièrement complexe. Dans son ouvrage "Accélération. Une critique sociale du temps", il explore comment la modernité est dominée par une accélération constante, affectant tous les aspects de la vie, des technologies aux interactions sociales, en passant par les changements culturels.
En parallèle, dans le contexte des CHRS, nous ressentons une tension similaire entre les exigences de réinsertion rapide imposées par les politiques publiques et la nécessité de prendre le temps pour construire des relations significatives avec les personnes précarisées. Tout comme Hartmut Rosa critique l'accélération pour sa capacité à désynchroniser et à fragmenter, je constate que la précipitation dans les processus d'accompagnement peut compromettre la qualité et l'efficacité de notre soutien, soulignant l'importance de voir le temps comme un allié indispensable dans le travail social.
Brigitte Bouquet Docteur en sociologie souligne que "l’action sociale est fortement confrontée au problème de la conception actuelle de la temporalité, et subit de plus en plus la dictature du présent marqué par une culture de l’urgence". Cette observation met en lumière la tension entre le temps mesurable, rationalisé, et le temps subjectif, marqué par le vécu des personnes accompagnées. Les travailleurs sociaux doivent naviguer entre ces temporalités discordantes, ce qui peut éroder la qualité de leurs interventions. Les injonctions paradoxales dans le travail social soulèvent des questions philosophiques profondes sur la nature et la valeur du temps. Comment concilier les exigences de résultat avec la nécessité d’un accompagnement humain et respectueux ?
Dalí montre que le temps n’est pas une donnée rigide, mais quelque chose de fluide et de subjectif. Cette vision peut inspirer une approche plus flexible du temps dans le travail social, où l’efficacité institutionnelle ne doit pas écraser les besoins individuels et le rythme propre de chaque personne. Brigitte Bouquet rappelle que "l’urgence tend à devenir le seul fondement de l’action sociale et a pour conséquence la difficulté d’un travail social approfondi et de qualité". En repensant notre rapport au temps, nous pouvons redonner au travail social toute sa dimension éthique et transformative. Il est crucial de réinscrire les temporalités plurielles dans les politiques sociales pour garantir une action politique équilibrée et respectueuse des rythmes individuels et collectifs.
Danièle Letoche philosophe souligne l'importance de cette démarche : "Fonder l’espace du politique, c’est essentiellement construire la référence à un ailleurs normatif, dans le sérieux d’un engagement qui porte au-delà d’une communauté humaine donnée". Cette perspective appelle à une "sagesse pratique" permettant de négocier un équilibre entre les normes universelles et les situations humaines particulières. Un équilibre finalement précaire, un conflit éthique. Le conflit éthique se manifeste lorsque nous sommes contraints de sacrifier la qualité de l'accompagnement pour répondre aux pressions institutionnelles.
Les travailleurs sociaux mais également les cadres intermédiaires sont alors tiraillés entre notre "devoir" professionnel et notre conscience morale. Brigitte Bouquet introduit le concept de "temporalités plurielles", incluant la concordance des temps, la congruence et la compatibilité, pour illustrer cette complexité. La congruence, selon Carl Rogers, appelle à une relation d'aide authentique, fondée sur l'écoute active et une réponse véritable aux besoins des personnes accompagnées. Sous la pression des délais et des quotas, cette congruence devient difficile à maintenir. Les travailleurs sociaux mais également les cadres de proximité doivent continuellement jongler avec des priorités opposées, risquant ainsi de compromettre leur santé mentale et leur bien-être professionnel.
La réflexivité comme voie de résistance
Pour naviguer fasse à ces injonctions paradoxales et préserver l’éthique de nos pratiques, nous devons recourir à la réflexivité. Cela implique de prendre du recul pour analyser les tensions entre les exigences institutionnelles et les besoins individuels, et de chercher des moyens créatifs pour harmoniser ces dimensions. Brigitte Bouquet insiste sur la nécessité de "retrouver les opportunités de temps collectifs de réflexion et de débat sur le sens de l’action". Ces moments de pause permettent de restaurer l’équilibre et de recentrer l’attention sur la dimension humaine du travail social. Nous pouvons adopter des stratégies de résistance constructive, telles que la priorisation des situations les plus urgentes tout en plaidant pour des ressources supplémentaires ou des délais plus réalistes. J'en ai conscience, un brin utopiste !
Temporalités dans l'action sociale
Brigitte Bouquet (encore, je vous invite à lire ses ouvrages, articles !) décrit les temporalités inhérentes à l’action sociale : "L’établissement propose à la fois un espace et un temps dans lesquels les relations et interrelations complexes se tissent pour aider la personne à se construire ou se reconstruire, être sujet/acteur". Elle souligne également la nécessité de respecter les temporalités personnelles des sujets : "Le temps existentiel du sujet est différent du temps opératoire de l’institution. Sa compréhension et sa prise en compte impliquent de comprendre les logiques de parcours, les trajectoires, c’est-à-dire les différents temps de construction de la personne".
De plus les travaux de Vincent de Gaulejac, sociologue, soulignent l'importance des histoires de vie dans la compréhension des trajectoires individuelles. Il insiste sur le fait que ces récits permettent de saisir les dynamiques identitaires et les processus de subjectivation, offrant ainsi une grille de lecture indispensable pour un accompagnement véritablement adapté. Brigitte Bouquet, dans ses écrits, rejoint cette perspective en mettant en avant la nécessité de comprendre les logiques de parcours et les temporalités propres à chaque personne. En intégrant ces notions, nous pouvons mieux appréhender les besoins et les attentes des personnes que nous accompagnons, en reconnaissant la singularité de leurs parcours. Même lorsque les personnes souhaitent ardemment cette réinsertion, de nombreux facteurs doivent être pris en compte pour que ce projet devienne réalisable et surtout tenable dans le temps.
La métaphore de l'élasticité du temps est particulièrement pertinente dans le travail social. Elle nous rappelle que le temps n'est pas une ressource uniforme et linéaire, mais quelque chose de flexible et adaptable, crucial pour le soutien et le rétablissement des personnes que nous accompagnons. Cette élasticité temporelle est essentielle pour concilier les exigences institutionnelles avec les réalités complexes des trajectoires individuelles.
Les risques de l'urgence sociale
L'urgence sociale impose des défis particuliers à l’intervention sociale. Elles est devenue un outil d'instrumentalisation politique et un mode d'action publique. Finalement, insidieusement elle est normalisée. Nous ne pouvons que constater, souligner et affirmer la nécessité de temps longs pour un travail social approfondi et de qualité. Dans ma pratique, je suis constamment confrontée aux tensions entre les contraintes étatiques et les besoins individuels des personnes accompagnées. Cette dualité, bien que souvent source de défi, est également un puissant moteur de réflexion et de transformation. Pourtant c'est en prenant le temps de la rencontre, de l'écoute des parcours de vie, de mes lectures que j'ai appris à valoriser les histoires de vie et à comprendre la nécessité de respecter les temporalités propres à chaque parcours. Ma conviction profonde est que l'accompagnement social ne peut être efficace (nous pouvons questionner le sens de l'efficacité dans le travail social) que s'il est ancré dans une compréhension fine et empathique des trajectoires individuelles. Cette approche exige de nous, professionnels du social, une grande flexibilité et une capacité à adapter nos interventions aux rythmes et aux besoins de chacun.
La métaphore de l'élasticité du temps souligne cette exigence : le temps doit être perçu non pas comme une contrainte rigide, mais comme un allié adaptable, capable de s'étirer et de se contracter selon les nécessités de l'accompagnement. Il est impératif de reconnaître que le lien est au cœur de toute action sociale. Sans lien, aucun véritable changement n'est possible. Ce lien, fragile et précieux, demande du temps pour se construire. Or, ce temps est souvent en contradiction avec les injonctions institutionnelles de rapidité et d'efficacité. Pourtant, il est de notre responsabilité de résister à ces pressions et de plaider pour des approches qui respectent la complexité des parcours de vie. C'est dans cette approche respectueuse et patiente que réside, à mon sens, la véritable essence du travail social.
Deuxième partie - Le temps suspendu entre cadences et parcours de vie
À l’heure des flux tendus et de la dictature de l’urgence, le travail social est plus que jamais pris dans la tourmente d’un temps qui s’accélère, au détriment de ses principes fondateurs. Dans un monde où l’efficacité se mesure en indicateurs de performance, il est devenu presque subversif de rappeler que chaque personnes accompagnées a son propre rythme. Comment alors préserver l’essence même de l’accompagnement social face à une temporalité compressée par les exigences politiques et donc institutionnelles ?
Dans la première partie je fais référence aux "indisponibilités frustrantes" décrites par Hartmut Rosa, qui voit dans l’accélération moderne une source de déconnexion et d’aliénation. Le travail social n’échappe pas à ce phénomène. En effet, le fossé entre le temps vécu par les professionnels et celui imposé par les institutions ne cesse de se creuser. Les travailleurs sociaux, mais pas que les cadres intermédiaires également, doivent composer avec des temporalités plurielles : celle des institutions, rigide et calculée, et celle des personnes accompagnées, souvent imprévisible et fluctuante. Ce tiraillement permanent est plus qu’un simple enjeu organisationnel ; c’est un véritable défi éthique qui touche au cœur de la relation d’aide. Les institutions, elles-mêmes, ne sont pas maîtresses de leur propre rythme. Soumises aux exigences des politiques publiques et des financeurs, elles doivent répondre à des logiques d’efficacité et de rentabilité qui laissent peu de place à l’adaptation des accompagnements. Dans ce cadre, la temporalité devient un outil de contrôle, un indicateur de performance, loin des réalités humaines qu’elle est censée servir. Ce paradoxe rend le travail des professionnels d’autant plus complexe, contraints de trouver un équilibre entre le respect des parcours de vie et les impératifs institutionnels, tout en préservant le sens de leur engagement et la dignité des personnes accompagnées.
L'illusion de l'efficacité
Les nouvelles technologies, censées optimiser les pratiques, ont paradoxalement contribué à une "tyrannie de l’instant" qui fragilise la relation humaine. Les communications instantanées, les outils de gestion, les outils de reporting promettent une rationalisation du temps, mais à quel prix ? Le risque est de réduire l’accompagnement social à une succession de tâches administratives, où la personne accompagnée devient une variable d’ajustement dans un tableau Excel. Or, le travail social, par essence, ne peut se réduire à des indicateurs quantitatifs. Le danger de cette rationalisation est de vider de son sens le cœur même du travail sociale, en la privant de sa dimension relationnelle. Face à cette déshumanisation, le respect de la temporalité des personnes accompagnées apparaît comme un acte de résistance. Refuser de céder à la logique du rendement, c’est affirmer que le temps de la relation ne peut être normé ni quantifié. Mais comment s’y prendre quand les dossiers s’accumulent et que la pression des objectifs devient écrasante ? Peut-on encore se permettre de prendre le temps de l’écoute, de la réflexion, sans risquer de compromettre ses propres conditions de travail ?
La temporalité des personnes accompagnées
Chaque personne a son propre rythme, façonné par ses expériences, ses souffrances, ses aspirations. Imposer une temporalité institutionnelle rigide, c’est méconnaître la complexité des trajectoires de vie, c’est nier la nécessité d’un temps pour la maturation du changement. La concordance des temps, c’est cet effort permanent d’ajustement entre le temps institutionnel et celui de la personne accompagné. Mais cela nécessite des professionnels capables de se repositionner, de remettre en question leurs pratiques, sans quoi l’accompagnement risque de devenir une simple application de protocoles standardisés.
Le piège de l’accélération
Le risque de l’accélération, c’est aussi celui de l’épuisement professionnel. Le stress lié aux délais, la pression des taux d'occupation, la fluidité des dispositifs, l’impression de ne jamais pouvoir répondre adéquatement aux besoins des personnes accompagnées, tout cela génère une fatigue émotionnelle intense. À force de courir après un temps qui nous échappe, on finit par perdre de vue l’essentiel : pourquoi fait-on ce métier ? Loin d’être une question rhétorique, cela interroge notre capacité à préserver un espace de sens dans un quotidien de plus en plus normé et contrôlé. Cette compatibilité des temps, évoquée par Brigitte Bouquet et Jacques Riffault, devient un combat quotidien. Entre exigences institutionnelles et respect des temporalités individuelles, les travailleurs sociaux doivent composer, négocier, ajuster en permanence. Mais ces ajustements constants ne sont pas sans coût. La réduction du temps de réflexion, l’accumulation des tâches administratives, tout cela concourt à faire du professionnel un exécutant plutôt qu’un acteur engagé. Cette transformation de la pratique est lourde de conséquences : elle risque de déconnecter le travail social de ses valeurs fondamentales.
Un équilibre précaire
Les cadres du secteur social jouent un rôle crucial dans cet équilibre précaire entre exigences institutionnelles et réalité des accompagnements. En première ligne pour défendre les moyens et le temps nécessaires, ils se retrouvent souvent dans la position délicate de médiateurs entre les pressions des financeurs et la réalité des parcours de vie complexes des personnes accueillies. L’exemple de l’aide sociale à l’hébergement, limitée à six mois renouvelable une fois en CHRS, illustre parfaitement ce décalage : comment prétendre à une réelle réinsertion, un réel rétablissement, avec un délai de douze mois, alors que la durée moyenne de séjour est de dix-huit mois ? Ce pari n’est-il pas perdu d’avance ? Pourquoi les politiques publiques n'évoluent pas et maintiennent cette temporalité de séjour malgré les bilans des CHRS ? Les cadres doivent user de leur marge de manœuvre pour négocier, adapter et redéfinir les priorités afin de donner du sens aux projets d’accompagnement. Cela implique de conjuguer une vision stratégique avec la préservation du lien humain. Le temps, loin d’être une simple variable de gestion, devient une ressource précieuse à investir pour permettre aux personnes de s’ancrer, de se reconstruire et d’envisager un avenir différent.
Dans Qui est “Je” ?, Vincent de Gaulejac souligne l’importance de travailler sur l’identité pour se libérer des déterminismes sociaux, tandis que Bertrand Bergier, dans Les Affranchis, insiste sur la nécessité de se réapproprier son histoire pour en faire un levier de transformation. Gaston Pineau, dans Les histoires de vie, explore cette articulation entre vie et histoire, où chaque individu, au travers du récit de soi, négocie sa place dans un monde en mutation. Le plaidoyer des cadres ne doit pas se limiter à la gestion quotidienne ; il doit viser à défendre une temporalité qui respecte la dignité des personnes. Ils ont le devoir de rappeler que, sans lien, rien n’est possible, et que, sans temps, aucun lien ne peut se tisser. Ce défi éthique repose sur l’intégrité professionnelle et la volonté de ne pas céder à la frénésie des chiffres, des procédures et des délais. Pour que le travail social reste un espace de transformation, il faut oser revendiquer un temps humain, fluide et adaptable, où chaque histoire de vie peut se déployer pleinement.
Vers une nouvelle approche du temps dans le travail social
Le défi pour les cadres dirigeants est de défendre un modèle où le temps institutionnel ne dicte pas sa loi au temps humain. Il s’agit de repenser notre rapport au temps, de revendiquer le droit à la lenteur, à la patience, à l’écoute. Car le temps, dans le travail social, est plus qu’une variable de gestion : il est l’essence même de l’accompagnement. Redonner du temps au temps, c’est accepter de naviguer à contre-courant des injonctions de performance pour retrouver le sens de notre engagement. Respecter le temps des personnes accompagnées, c’est respecter leur humanité, leur histoire, leur potentiel de transformation. C’est aussi, pour les cadres, faire preuve de courage et de créativité pour construire des environnements de travail où l’humain prime sur les indicateurs, où l’intégrité professionnelle n’est pas sacrifiée sur l’autel de l’efficience. Sortir de la spirale de l’accélération est une démarche collective qui doit impliquer l’ensemble des acteurs : financeurs, décideurs, cadres et travailleurs sociaux. C’est une bataille nécessaire pour préserver la dignité et la qualité de l’accompagnement. En fin de compte, respecter le temps des personnes accompagnées, c’est respecter notre propre humanité, et redonner un sens profond à notre action.
Quelques pistes pour réconcilier temps institutionnel et temps humain
- Ralentir pour mieux comprendre : au CHRS Les Herbeaux, nous avons instauré des temps de réflexion collective pour analyser nos pratiques et partager nos expériences. Ces moments sont essentiels et doivent être valorisés, car ils permettent à l'équipe de sortir du sentiment d'urgence, de prendre du recul pour affiner l'analyse et réfléchir aux situations et aux pratiques. Prendre ce temps de recul, loin d’être un luxe, est une nécessité pour éviter de tomber dans l’automatisme et garantir un accompagnement de qualité. C'est aussi un levier de prévention des risques psychosociaux, en offrant un espace de décompression et de soutien mutuel.
- Défendre une éthique du temps : le respect de la temporalité des personnes accompagnées est au cœur du projet d'établissement. Cela implique de valoriser des écrits et des pratiques qui prennent en compte la complexité des situations et la richesse des relations humaines. Par exemple, plutôt que de se focaliser uniquement sur la rapidité des sorties des dispositifs, nous privilégions une approche qui met en avant l’évolution personnelle et sociale des personnes accompagnées, en soulignant des progrès plus subtils mais essentiels, comme le renforcement de l’estime de soi ou la réappropriation de leur trajectoire de vie.
- Encourager la flexibilité institutionnelle : la diversité des dispositifs du pôle « Personne Isolée », dont fait partie le CHRS, offre une réelle marge de manœuvre temporelle. La pluralité des dispositifs au sein de ce pôle permet de travailler sur des logiques de parcours et d’adapter la temporalité des séjours en fonction des besoins individuels. Cette flexibilité est un atout majeur pour offrir des réponses sur mesure, respectant le rythme de chaque personne. Créer des alliances temporelles : Le travail en partenariat est essentiel. Mutualiser les ressources et décloisonner les pratiques permet d’optimiser l’accompagnement. En collaborant avec d’autres acteurs du territoire, nous pouvons mieux gérer les urgences tout en maintenant la qualité du suivi. Comme le dit si bien le proverbe : « Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin. »
Conclusion
Envisager une temporalité plus humaine dans le travail social, c’est refuser de se laisser happer par la logique de l’urgence et de la rentabilité. C’est aussi repenser en profondeur notre rapport au temps, afin de permettre aux professionnels de renouer avec l’essence de leur métier : accompagner, écouter, soutenir les personnes dans la complexité de leur parcours de vie. Pourtant, cette vision, bien que porteuse de sens, soulève une question fondamentale : ne sommes-nous pas en train de défendre une utopie face à des institutions prisonnières de logiques comptables et de politiques publiques souvent inflexibles ?
L’idée de replacer le temps humain au centre des pratiques sociales est séduisante, mais elle se heurte à des réalités institutionnelles et économiques difficiles à contourner. Les politiques publiques, les financeurs, les gestionnaires ont des attentes précises, fondées sur des indicateurs d’efficacité et de performance qui laissent peu de place à une temporalité plus souple et adaptée aux besoins individuels. Face à ces contraintes, les professionnels, et particulièrement les cadres, se retrouvent souvent dans la position inconfortable de devoir jongler entre des injonctions contradictoires. Comment, dès lors, concilier cet idéal de lenteur et de respect des trajectoires de vie avec des logiques institutionnelles qui prônent la rapidité et la rationalisation ? Peut-on réellement espérer que le travail social puisse échapper à la spirale de l’accélération qui affecte tant d’autres secteurs ? N’y a-t-il pas un risque à vouloir changer la nature même des institutions, à défendre une éthique du temps dans un contexte où chaque minute doit être justifiée et chaque action mesurée ?
Ces questions sont légitimes, et il serait naïf de croire que des changements structurels profonds peuvent être obtenus sans résistance. Pourtant, renoncer à cette vision serait également renoncer à l’idée même de ce que le travail social doit être : un espace où l’humain prime sur les indicateurs, où la relation précède l’efficacité. Pour que cette vision prenne corps, il est nécessaire de construire des alliances fortes entre tous les acteurs du secteur : professionnels, cadres, financeurs, décideurs politiques, mais aussi les personnes accompagnées elles-mêmes. Il faut créer des espaces de dialogue où les réalités institutionnelles et les exigences humaines peuvent se rencontrer et se confronter de manière constructive. C’est en multipliant ces interactions, en expérimentant de nouvelles modalités d’évaluation, en valorisant les réussites humaines au-delà des chiffres, que l’on pourra espérer faire évoluer les pratiques.
Finalement un idéal à conquérir, pas une utopie à abandonner ! L’utopie, c’est ce qui nous pousse à aller au-delà des limites du possible. Repenser le temps dans le travail social, ce n’est pas nier les contraintes, mais chercher à les transformer. C’est défendre l’idée que la lenteur, la réflexion et la profondeur des relations ne sont pas des freins à l’efficacité, mais des conditions pour un accompagnement véritablement émancipateur. Peut-être que cet idéal n’est pas atteignable dans l’immédiat, mais il mérite d’être porté, exploré, revendiqué. Car en fin de compte, il s’agit de ne jamais perdre de vue que derrière chaque chiffre, chaque délai, chaque procédure, il y a des vies, des histoires, des espoirs. Et que ces vies, ces histoires, ces espoirs méritent tout le temps du monde.
Bibliographie
- Bouquet, Brigitte. "Le temps et les temporalités à défendre dans les politiques sociales et l'intervention sociale." Vie sociale, 2011/4 (N° 4), pages 175 à 183. Disponible en ligne : https://www.cairn.info/revue-vie-sociale-2011-4-page-175.htm.
- Rosa, Hartmut. Accélération. Une critique sociale du temps. Traduit de l’allemand par Didier Renault, La Découverte, Collection "Théorie critique", 2010. 476 pages.
- Jeanpierre, Laurent. "Accélération, d’Hartmut Rosa : la fuite en avant de la modernité." Le Monde, publié le 15 avril 2010, modifié le 29 janvier 2021.
- De Gaulejac, Vincent. Les Sources de la honte. Éditions Desclée de Brouwer, 2009.
- De Gaulejac, Vincent. Qui est “Je” ?. Éditions Desclée de Brouwer, 1999.
- Bergier, Bertrand. Les Affranchis : Se réapproprier son histoire pour se libérer. Paris : Éditions L'Harmattan, 2008.
- Pineau, Gaston. Les histoires de vie. Paris : Presses universitaires de France, 1983.
- Letoche, Danièle. "Fonder l’espace du politique : Normes universelles et situations humaines particulières." Revue des Sciences sociales, 2007.
Disponible également : https://www.linkedin.com/pulse/le-temps-%C3%A9lastique-dans-travail-social-ang%C3%A9lique-revest-5wybe
N°3 Les limites de la résistance : jusqu'où pouvons-nous aller pour défendre nos valeurs ?
Les limites de la résistance : jusqu'où pouvons-nous aller pour défendre nos valeurs ?
Angélique Revest
11 octobre 2024
Dans notre métier, les défis éthiques sont omniprésents, imprégnant chaque décision, chaque acte, chaque réflexion. Nous, travailleurs sociaux, avons choisi un engagement vers l’humain : accompagner les plus vulnérables et restaurer des liens que les fractures sociales ont rendus presque invisibles. Promouvoir la solidarité, l’autonomie, et préserver cette fragile humanité que les réalités politiques, économiques, et la chalandisation menacent de piétiner. Mais aujourd’hui, cet engagement est mis à l’épreuve plus intensément que jamais. Les valeurs qui fondent notre pratique sont attaquées de toutes parts.
L’ascension de discours politiques régressifs, comme ceux portés par le RN, symbolise un repli sur soi et une trahison des principes mêmes du travail social. Cette montée de la xénophobie, qui prône la division et la peur de l’autre, nous oblige à repenser le sens de notre engagement. Comment continuer à tisser des liens dans un climat de rejet de l’altérité ?
Mais la résistance ne se limite pas à un simple refus face aux discours politiques destructeurs ; elle s’inscrit aussi au cœur de nos pratiques quotidiennes. Les logiques marchandes tentent de s’infiltrer dans nos organisations, mais toutes ne cèdent pas. Certaines structures, solidement ancrées dans des valeurs humanistes, résistent encore. Cependant, d’autres fléchissent, se conformant à des impératifs de rentabilité qui réduisent l’humain à une série d’indicateurs de performance. Nos actions se marchandisent, et nous voilà, malgré nous, transformés en gestionnaires de flux plutôt qu’en passeurs d’humanité.
La confrontation aux réalités du terrain nous pousse à une interrogation fondamentale : jusqu’où aller sans sacrifier notre intégrité ? Où se situe la frontière entre le compromis, perçu comme un ajustement stratégique, et le renoncement, parfois compris comme une abdication de soi ? La distinction entre ces deux notions est à mon sens essentielle pour comprendre les dilemmes éthiques auxquels nous sommes confrontés.
Le compromis, tel que je le conçois, s’apparente à une flexibilité nécessaire, une stratégie d’adaptation qui permet de naviguer dans un environnement complexe tout en restant fidèle à ses valeurs fondamentales. C’est une dynamique d’ajustement qui, loin de trahir, vise à préserver un équilibre. En ce sens, le compromis maintient le dialogue entre l’idéal et le réel, entre les principes et les contraintes du terrain, en permettant de trouver des solutions créatives pour rester aligné avec ce qui nous anime.
Le renoncement, en revanche, est souvent perçu comme une rupture, un écartèlement entre nos valeurs et nos pratiques. Pourtant, il ne doit pas toujours être vu sous un prisme négatif. Dans certaines situations, le renoncement est un acte de courage !
C’est le choix de ne pas persister dans une voie qui ne serait plus en accord avec nos principes ou qui mettrait en péril des éléments plus essentiels. Il s’agit alors d’un acte de lucidité, d’une décision délibérée qui, bien que difficile, préserve l’intégrité et la cohérence personnelle. Contrairement à une capitulation passive, le renoncement peut signifier l’acceptation consciente de nos limites, un recentrage sur l’essentiel ou la reconnaissance de la nécessité de prendre du recul pour rester fidèle à soi-même. Pour ma part je préfère le comprendre de cette manière.
Ainsi, là où le compromis maintient un équilibre fragile mais constructif, le renoncement courageux marque une réaffirmation des valeurs face à une réalité trop antagoniste. Il ne s’agit plus de céder, mais de se redéfinir, de transformer ce qui pourrait être perçu comme une perte en un acte d’autonomie et de résilience. La frontière entre compromis et renoncement se situe alors dans la manière dont l’un et l’autre sont investis : l’un comme une souplesse active, l’autre comme une affirmation d’une éthique du courage.
Parce que parfois, il faut aussi savoir renoncer. Cela ne signifie pas un échec, mais une prise de conscience lucide. Il est important de reconnaître que certaines batailles sont perdues d’avance, que certaines structures sont trop rigides ou toxiques pour évoluer. Ce renoncement, lorsqu’il est assumé, devient un acte de résistance en soi, car il permet de se redéployer ailleurs, là où l’énergie investie aura un impact réel. Mais loin de moi l’idée de céder au pessimisme, même dans les organisations les plus rigides, je reste convaincue que chaque passage laisse une trace. Nous semons des graines, et qui sait, peut-être qu’un jour certaines germeront. Cette vision optimiste nourrit mon engagement, car je crois fermement que chaque action, aussi modeste soit-elle, peut porter ses fruits à long terme.
Or dans ces moments de tension extrême, il est aussi essentiel de questionner la nature de notre engagement et la manière dont nous naviguons entre le compromis et le renoncement. Albert Camus, dans L’Homme révolté, décrit la révolte comme un refus qui affirme la dignité humaine face à l’absurde. Notre résistance ne peut se réduire à un "non" systématique ; elle doit être éclairée, nourrie de sens, pour éviter l’épuisement moral. Pourtant, ce "non", aussi courageux soit-il, a des limites. Lorsque la pression devient trop forte, lorsque l’institution ne laisse aucune marge de manœuvre, comment ne pas céder au cynisme ou à l’indifférence, les véritables dangers de notre époque ?
Cette question de la résistance se pose à la fois de manière sociologique et politique. Michel Foucault a mis en lumière dans ses œuvres, notamment dans Surveiller et punir, que le pouvoir ne se limite pas à un exercice visible et coercitif. Il s’incarne aussi subtilement à travers des normes, des discours, des institutions, et des pratiques qui façonnent les comportements individuels et collectifs. Le pouvoir s’insinue dans les structures sociales de manière diffuse, et il ne se situe pas uniquement dans les mains d’une autorité centralisée, mais circule et se manifeste à travers les interactions sociales quotidiennes.
Dans le contexte du travail social, ces dynamiques sont particulièrement présentes. Les politiques publiques, les normes administratives, les logiques gestionnaires et marchandes influencent les pratiques professionnelles. Elles orientent, voire contraignent, nos actions, parfois au détriment de nos valeurs fondamentales. La résistance, dans ce cadre, consiste à maintenir une conscience critique vis-à-vis de ces dispositifs de pouvoir qui cherchent à normaliser et à contrôler nos pratiques.
En complément, Pierre Bourdieu offre une autre lecture pertinente avec son concept de violence symbolique. Dans La domination masculine et d’autres travaux, explique comment des structures sociales et des normes sont intériorisées par les individus, souvent sans qu’ils en aient conscience. Cette intériorisation permet à des systèmes de domination de se maintenir sans recours à la force physique, car les dominés acceptent et reproduisent inconsciemment les règles du jeu social.
Dans le travail social, la violence symbolique se manifeste lorsque nous acceptons des normes administratives ou des logiques de rentabilité qui dénaturent nos missions, par peur de perdre notre poste par exemple ou de ne plus avoir de moyens pour aider les bénéficiaires. C’est aussi le cas lorsque nous nous résignons à des pratiques imposées qui vont à l’encontre de nos principes, je pense aux multiples réformes du droit des étrangers et l'impact sur l'accompagnement.
Finalement, le pouvoir implique toujours la possibilité de résistance. Cette résistance ne se limite pas à un acte frontal de rébellion ; elle prend souvent la forme de pratiques subversives, d’actions discrètes, de détournements des règles imposées. Dans le cadre du travail social, cette subversion peut se manifester par des actes de micro-résistance : contourner les normes pour privilégier un accompagnement plus humain, réinterpréter les directives pour répondre de façon plus juste aux besoins des personnes, ou encore, créer des espaces de parole professionnel où la critique collective permet de penser autrement les pratiques.
Mais la question se pose : jusqu’où peut-on aller dans cette résistance sans risquer de s’épuiser, de se perdre ou de perdre son emploi ? Là se situe le dilemme éthique. La notion de compromis devient centrale. Il est inévitable de composer avec les contraintes, mais il faut se demander où commence la compromission, c’est-à-dire l’abandon de nos valeurs.
Il est peut-être nécessaire de commencer par reconnaître sa propre vulnérabilité, son exposition aux normes et aux pressions. En acceptant cette position de fragilité, il devient possible d'imaginer des formes de résistance plus nuancées et créatives, qui ne sont pas forcément des affrontements directs, mais des réinventions subtiles des pratiques, des manières de refuser d’adhérer à ce qui aliène
Face à ces théories, nous sommes en constante négociation avec les systèmes de pouvoir. Le compromis, tel que je le conçois ici, devient une stratégie d’adaptation nécessaire pour survivre dans un système contraignant. C’est l’acceptation de certaines règles, l’ajustement de ses pratiques sans pour autant renoncer à ses valeurs fondamentales. Cependant, la ligne est mince entre cette flexibilité stratégique et la compromission, qui représente une abdication des principes au profit d’une adaptation totale. Il s’agit de savoir jusqu’où nous pouvons aller sans nous trahir.
L’éthique du courage
La question de la limite entre l’adaptation et le renoncement devient, en fin de compte, une question philosophique et éthique. Finalement résister, c’est avant tout garder la capacité de penser, de réfléchir, d’examiner ses propres actions et celles du système qui nous entoure. En ce sens, la résistance implique non seulement de dire "non", mais aussi de repenser constamment nos pratiques et d’inventer des alternatives. C’est une éthique du courage : le courage de renoncer quand il le faut, de rester fidèle à ses valeurs, même lorsque les pressions extérieures ou institutionnelles semblent écrasantes.
Finalement, cette réflexion conduit à une interrogation fondamentale comment maintenir un équilibre entre adaptation nécessaire et résistance éthique sans perdre de vue l’essentiel de notre mission ? Le travail social, en tant que pratique ancrée dans l’humain, nécessite un engagement à défendre des valeurs de dignité et de solidarité, mais cet engagement, pour être durable, doit également accepter ses propres limites.
En somme, la résistance ne doit pas seulement se penser en termes d’action, mais aussi de réflexion. Elle réside dans notre capacité à imaginer des alternatives et à refuser les logiques de domination. Le renoncement, paradoxalement, peut parfois être une forme ultime de résistance, lorsque l’environnement ne permet plus d’agir avec éthique. Savoir quand résister et quand renoncer, sans perdre son intégrité, est peut-être le plus grand défi. Finalement jusqu’où sommes-nous prêts à aller ?
Dans le travail social, la résistance est au cœur de nos pratiques. Résister, c’est refuser l’indifférence et s’opposer aux idéologies régressives qui menacent de dénaturer notre engagement envers les plus vulnérables. Mais la résistance n’est jamais un chemin aisé. Ce n’est ni une posture confortable, ni une action sans répercussions. Au contraire, elle nous confronte sans cesse à des choix difficiles, des dilemmes éthiques, où se croisent compromis et renoncement. Chaque décision que nous prenons, chaque compromis que nous acceptons, soulève une question essentielle : où se situe la limite ? À partir de quel moment un compromis se transforme-t-il en renoncement, en un abandon de nos principes ? Je suis persuadée que nous portons une responsabilité individuelle face à ces choix. Il ne s’agit pas simplement de naviguer entre les contraintes, mais de rester fidèles à ce qui donne du sens à notre action.
Le compromis : nécessité ou défaite ?
Dans notre pratique, le compromis s’avère inévitable. Penser que l’on puisse préserver une pureté absolue dans un cadre institutionnel soumis à des contraintes financières, administratives et politiques serait illusoire. Accepter de s’adapter à ces réalités fait partie intégrante de notre métier. Il est parfois possible de négocier avec les exigences institutionnelles tout en préservant nos valeurs fondamentales. Cependant, certains ajustements deviennent rapidement insoutenables. La frontière entre adaptation nécessaire et compromission est fine. Par exemple, lorsque des quotas, des objectifs de performance ou des flux imposés transforment nos actions en simples indicateurs chiffrés, nous risquons de déshumaniser notre lien avec les personnes accompagnées. Ces dérives, dictées par une logique de rentabilité, peuvent rapidement aboutir à un abandon plus profond : celui de l’humain au profit des chiffres.
Le renoncement : une ultime forme de résistance
Lorsque la pression devient intenable et que les ajustements successifs érodent l’essence même de notre engagement, il devient de plus en plus difficile de maintenir une action en accord avec nos valeurs. La structure dans laquelle nous œuvrons peut alors se transformer en un espace où la résistance devient impossible. Michel Foucault explique que le pouvoir s’exerce de manière subtile, incitant à la conformité et façonnant nos actions sans que nous en ayons pleinement conscience. Faire face à cette emprise demande non seulement de comprendre ces mécanismes de domination, mais aussi le courage d’y opposer un refus clair.
Parfois, renoncer devient la forme ultime de résistance. Quitter une structure qui ne permet plus d’agir en accord avec ses valeurs n’est pas un échec, mais un acte de préservation. C’est un choix de ne pas se laisser corrompre par un système qui dénature nos principes éthiques. Espérer transformer un environnement toxique de l’intérieur peut se révéler destructeur. Il est alors crucial de savoir à quel moment renoncer pour préserver notre intégrité et celle des personnes que nous accompagnons.
La résignation, le véritable danger
Le véritable ennemi, lorsque nous nous engageons dans ces luttes, est souvent l’usure morale. Cette fatigue insidieuse mène à un abandon progressif de nos valeurs et à l’épuisement professionnel. Contrairement à un renoncement réfléchi et nécessaire pour se préserver, la résignation érode notre capacité à espérer et à croire en un changement possible. Cette dérive pousse à accepter l’inacceptable, non par choix, mais par lassitude. Le cynisme et l’impression que "rien ne changera jamais" constituent des formes de défaites bien plus pernicieuses.
Résister avec lucidité
Résister ne consiste pas seulement à dire "non" face à ce qui semble injuste. Il s’agit également de conserver en tête que chaque petite victoire, chaque action en faveur de nos valeurs, porte en elle le potentiel d’un changement plus vaste. Mais cette résistance doit être éclairée et mesurée pour ne pas se transformer en lutte vaine. Il est essentiel de canaliser nos efforts, de choisir nos batailles avec discernement, et de préserver nos ressources pour éviter l’épuisement moral. La croyance que l’on peut tout transformer, tout le temps, est une illusion dangereuse ; la véritable résistance repose sur une lucidité qui accepte que, parfois, dire "non" est suffisant pour préserver l’essentiel : notre humanité.
La résistance collective
Dans cette lutte, l’isolement est notre plus grand ennemi. La résistance collective est notre levier le plus puissant. Ensemble, nous pouvons partager nos expériences, nos réflexions, et élaborer des stratégies pour maintenir l’éthique au cœur de nos actions. Les groupes d’analyse des pratiques, les collectifs de travailleurs sociaux, et surtout les espaces où la parole est donnée aux personnes accompagnées, sont essentiels. Ces espaces permettent de rendre visibles les vécus, d’exposer les dynamiques institutionnelles, et de les analyser avec celles et ceux qui en sont les premiers concernés. Qui mieux que les personnes accompagnées peuvent nous aider à comprendre les failles du système, à remettre en question les méthodes, et à imaginer de nouvelles voies d’accompagnement ?
L’émergence de pratiques centrées sur l’autodétermination, le rétablissement, la pair-aidance, et le pouvoir d’agir, questionne profondément notre rôle en tant que professionnels. Ces approches ne se contentent pas d’accompagner ou de "faire pour" les personnes ; elles placent les personnes accompagnées au centre de leur propre trajectoire, en leur rendant un pouvoir de décision et d’action sur leur vie. Cela nous pousse à un questionnement de fond : sommes-nous prêts à accueillir ces voix, à remettre en question nos pratiques et nos positions de pouvoir ? Sommes-nous capables de redéfinir nos cadres pour que ces démarches d’émancipation et d’autonomie deviennent réalité ?
Une remise en cause nécessaire
Cette question concerne aussi nos institutions et les politiques publiques. Sont-elles prêtes à se remettre en question, à céder une part de contrôle pour laisser émerger de nouvelles formes d’accompagnement centrées sur le pouvoir d’agir des personnes ? Les pratiques de terrain montrent que cette évolution est indispensable, mais les résistances sont encore nombreuses. Au-delà des pressions extérieures, des résistances internes peuvent perdurer : des logiques de management toxique, la rigidité des hiérarchies, et le recours à une communication institutionnelle de façade (langue de bois), où les intentions affichées ne se traduisent pas en actes concrets. Il est facile de faire illusion lorsque les objectifs ne sont pas suivis de faits concrets.
Accepter de questionner nos pratiques, c’est reconnaître nos contradictions et nos privilèges en tant que professionnels. Cela implique de reconnaître que nous ne détenons pas toujours les solutions. Les personnes que nous accompagnons ne sont pas des récipiendaires passifs, mais des acteurs de leur propre parcours de rétablissement. Nous devons leur laisser cette place, leur redonner ce pouvoir d’agir, tout en acceptant que cela bouscule parfois les cadres institutionnels établis et remette en cause nos certitudes. Cette remise en question est nécessaire pour faire évoluer nos pratiques vers plus de justice sociale et d’émancipation.
La force de la solidarité collective
Je suis convaincue qu'ensemble, nous pouvons porter une voix forte, une voix qui dépasse les murs de nos structures pour influencer les politiques publiques. Ces dernières doivent s’aligner sur les valeurs humanistes qui fondent notre engagement et reconnaître pleinement le rôle des personnes accompagnées dans la co-construction des solutions. C’est dans cette solidarité, dans cette capacité à réfléchir collectivement, à écouter les vécus et à intégrer les savoirs expérientiels, que nous trouvons la force de résister non seulement aux pressions extérieures, mais aussi aux dynamiques internes qui menacent l’éthique de nos pratiques. En agissant ensemble, nous construisons un travail social plus juste, plus inclusif, et plus respectueux de la dignité de chacun.
Redonner du sens à notre engagement
Nous vivons une époque où la résistance n’est plus une option, mais une impérieuse nécessité. Pourtant, se contenter d'une résistance défensive serait insuffisant, voire stérile. Elle doit être un moteur de réflexion, une force de transformation collective. Sans cela, se battre devient une illusion, un geste pour maintenir les apparences, une danse au bord du précipice de l’inertie. Le statu quo guette ceux qui, malgré leur bonne volonté, refusent de questionner leurs méthodes et de repenser leurs alliances. Il est donc vital de trouver des alternatives, de créer des espaces de dialogue authentique, là où nos valeurs peuvent se régénérer et notre engagement se redéfinir.
Le compromis, bien qu’utile, n’est pas toujours synonyme de trahison, et le renoncement, parfois, peut s’élever au rang de résistance la plus noble. La clé réside dans la vigilance à ne jamais perdre de vue nos principes fondamentaux (dignité, humanité, solidarité) ces balises qui nous empêchent de dériver dans un monde où l’obsession de la productivité et la tyrannie des chiffres menacent de noyer l’essence même de notre mission. Car au cœur du travail social, ce n’est ni la gestion de flux ni l’atteinte de quotas qui importe : c’est l’humain.
Alors, jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour défendre ce qui nous semble juste ? Cette question, qui résonne comme un écho persistant, n’a pas de réponse unique, et c’est tant mieux. Après tout, si tout était si simple, que resterait-il à débattre ? Elle doit demeurer au centre de notre action quotidienne, car c’est cette interrogation qui donne du sens à notre travail, qui permet de façonner un monde plus équitable, plus solidaire ou du moins de croire, dans un élan d’optimisme un peu naïf, que c’est encore possible.
Face à ces réflexions je réalise que nous sommes en perpétuelle négociation avec les systèmes de pouvoir. Le compromis, tel que je l’envisage ici, devient une stratégie de survie, une manière d’avancer dans un cadre qui impose ses règles. Accepter certaines normes, ajuster ses pratiques, c’est parfois nécessaire pour préserver un espace d’action tout en restant fidèle à ses valeurs. Mais je sais que la frontière est ténue entre cette flexibilité mesurée et la compromission, celle qui renonce aux principes pour se fondre totalement dans l’adaptation.
Pour ma part, j’ai choisi de ne plus m’épuiser à trouver cet équilibre fragile. J’ai pris la décision de renoncer à un chemin qui me demandait de me trahir un peu plus à chaque pas. Ce n’est pas un acte de faiblesse, mais au contraire, un geste de lucidité et d’espoir. Parce que renoncer, c’est aussi s’offrir l’opportunité d’explorer de nouveaux horizons, de découvrir des terrains où les valeurs qui me tiennent à cœur pourront enfin éclore pleinement.
Alors, je pars vers de nouvelles aventures, l’esprit tourné vers ce que je peux construire ailleurs, autrement, avec cette conviction intacte que chaque pas, même détourné, nous rapproche de ce qui nous anime véritablement.
Disponible également : https://www.linkedin.com/pulse/les-limites-de-la-r%C3%A9sistance-jusquo%C3%B9-peut-on-aller-pour-revest-uhhhe
N°4 Vers un équilibre collectif dans le travail social : décryptage des pressions relationnelles, managériales et politiques
Vers un équilibre collectif dans le travail social : décryptage des pressions relationnelles, managériales et politiques
Angélique Revest
Première partie - Un engagement total dans les métiers de la relation à l'autre mais à quel prix ?
Dans le travail social, l’engagement envers l’autre ne se résume pas à une mission professionnelle. C’est un investissement émotionnel, humain, souvent ressenti comme une vocation. J’ai toujours été mal à l’aise avec cet aspect vocationnel dans notre profession. Au sens étymologique, la vocation est un appel (du latin vocare, appeler). Historiquement, cela désignait l'appel à s'engager dans une vie religieuse (prêtrise, vie monacale, etc.), un concept profondément ancré dans la Bible, corrélé au thème de l'écoute. Ce lien à la religion est peut-être à l’origine de ma réticence. Si l’on ne peut nier les racines du travail social dans ces origines, parler de vocation aujourd’hui introduit, à mon sens, une dérive dangereuse : celle de la culpabilisation et de la normalisation de l'épuisement professionnel. Je préfère parler d'engagement professionnel, une posture plus équilibrée, qui évite ces pièges.
Dans notre secteur, la pression émotionnelle et organisationnelle est omniprésente, et le risque d’épuisement est bien réel. Le burnout et le traumatisme vicariant sont des symptômes courants de ce déséquilibre entre un idéal et la réalité d’un environnement de travail exigeant, parfois oppressant.
L’épuisement dans les métiers de la relation à l’autre a été largement étudié dans le cadre des risques psychosociaux. Des chercheurs comme Herbert Freudenberger et Christina Maslach ont défini le burnout comme un épuisement émotionnel, marqué par une dépersonnalisation progressive des relations de travail et une perte du sentiment d’accomplissement personnel. Dans ce type de métiers, ce processus est encore aggravé par la dissonance émotionnelle : l’obligation de montrer de la compassion, de l’empathie, tout en réprimant ses propres émotions. Le travail émotionnel devient alors une norme non dite mais omniprésente, qui érode progressivement les ressources psychologiques des professionnels.
Un équilibre à trouver
Le livre de Philippe Gaberan, Oser le verbe aimer en éducation spécialisée, est une source d'inspiration que je recommande fréquemment. Il remet en question l’idée que l’amour et l’empathie n’auraient pas leur place dans l’éducation spécialisée, et plaide pour réintroduire ces notions au cœur de notre pratique. Pourtant, dans un contexte où la pression pour des résultats concrets domine, maintenir cet équilibre émotionnel devient un vrai défi.
Il est crucial de maintenir un équilibre entre cette pression organisationnelle et notre mission première, l’accompagnement humain. Sinon, nous risquons de nous perdre dans des gestes mécaniques et des objectifs quantifiables, vidant notre travail de sa substance véritable.
Le traumatisme vicariant et la dépersonnalisation des relations
Cet épuisement ne se manifeste pas du jour au lendemain. Il s’installe insidieusement, au fil des journées remplies d’urgences, de réunions interminables, et de tâches additionnelles. Cette fatigue émotionnelle s’accompagne souvent d’une culpabilisation profonde : dire « non », poser des limites, semble une trahison de l’engagement pris envers les autres. La culture de notre secteur valorise l’abnégation, au point que se préserver devient perçu comme un échec personnel. Pourtant, la préservation de son équilibre personnel est indispensable pour rester véritablement présent à l’autre, dans une relation authentique.
Le traumatisme vicariant, un phénomène étudié par Charles Figley (professeur de psychologie et thérapeute familial), survient lorsque les professionnels s'imprègnent des souffrances des personnes qu’ils accompagnent, jusqu’à s’en sentir eux-mêmes écrasés. Cette usure émotionnelle conduit à un désengagement progressif, une dépersonnalisation des relations. L’autre n’est plus perçu comme une personne avec ses particularités, mais comme une charge supplémentaire. Le travailleur social ne guide plus, il survit dans une mécanique où l’humain disparaît derrière des gestes automatiques. Il n'a plus d'espoir et un regard pessimiste sur l'accompagnement.
Un cadre organisationnel à repenser
Il serait simpliste de croire que cet épuisement est uniquement le résultat de facteurs individuels. En réalité, il est aussi le produit d’un cadre organisationnel qui ignore la charge émotionnelle inhérente à nos métiers. Trop souvent, les institutions fonctionnent sous une logique de productivité et de performance. Dans ce contexte, le travail social peut devenir un travail prescrit, où le temps et l’attention sont des ressources mesurées, comptabilisées, et déshumanisées.
Poser des limites n’est donc pas un acte égoïste. C’est une condition essentielle pour maintenir un engagement durable. Dire « non », dans notre secteur, peut être perçu comme une transgression, mais c’est en réalité un acte de résistance contre une culture de l’épuisement. Les institutions doivent assumer une part de cette responsabilité en offrant non seulement des ressources matérielles, mais aussi un accompagnement psychologique et des espaces de réflexion pour les professionnels.
Résister à la culpabilisation
Dans son essai Résister à la culpabilisation (éd. La Découverte), Mona Chollet fait une distinction essentielle entre la culpabilité et la culpabilisation. La culpabilité, comme l’explique Aurélien Graton, maître de conférences en psychologie sociale à l’Université Paris Cité, est une émotion naturelle et régulatrice. Elle nous incite à reconnaître nos erreurs, à réparer les torts causés, et à ajuster nos comportements en fonction des normes sociales. Ce processus, bien qu'inconfortable, est sain et bénéfique pour maintenir des relations humaines harmonieuses.
La culpabilisation, en revanche, est un processus insidieux et bien plus destructeur. Là où la culpabilité permet la réparation, la culpabilisation enferme l’individu dans un cycle de reproches perpétuels. Elle empêche toute rédemption et renforce l’impression de faute constante. Dans les métiers de la relation à l’autre, cette culpabilisation devient un piège. Les attentes excessives des organisations et de la société alimentent un sentiment de responsabilité écrasante, où poser des limites semble impossible sans culpabilité. Le professionnel, déjà confronté à l'épuisement émotionnel, se retrouve alors piégé dans une logique d’autosacrifice qui renforce la souffrance.
Résister à cette culpabilisation, comme le suggère Mona Chollet, c’est s’accorder le droit au niveau professionnel de poser des limites sans en éprouver de la honte ou du remords. C’est s’émanciper de la spirale de l’épuisement en réaffirmant que le respect de soi est fondamental pour garantir un accompagnement humain et éthique. Refuser cette culpabilisation, c’est aussi reconnaître que l’épuisement n’est pas une marque d'engagement ou de dévouement, mais le signe d’un déséquilibre destructeur entre les exigences du métier et les ressources personnelles.
Repenser le travail social : encore une utopie ?
Soyons honnêtes, impossible de prendre soin des autres sans d’abord prendre soin de soi. Si certains continuent de croire que l’épuisement est un gage de bon engagement, c’est qu’ils ont sérieusement perdu le fil. Préserver son équilibre n’est pas un luxe égoïste, c’est une nécessité vitale. Il est temps d’injecter une dose d’humanité dans nos pratiques et de jeter aux oubliettes cette idée obsolète selon laquelle le sacrifice est la preuve ultime d’un engagement authentique. Se préserver, c’est aussi résister à ce système qui nous pousse à faire toujours plus, toujours plus vite, au mépris de nos propres limites. Parce qu’au final, un travailleur social épuisé n’aide plus grand monde… sauf peut-être les laboratoires pharmaceutiques.
Mais soyons lucides, la solution ne réside pas uniquement dans nos intentions, aussi bonnes soient-elles. Nos organisations doivent, elles aussi, entreprendre un sérieux ménage dans leurs pratiques. Si elles continuent à fonctionner comme des hamsters tournant dans une roue de productivité absurde, elles ne produiront que plus de turnover et de burnouts, et certainement pas de véritables accompagnements humains et réfléchis. C’est là que se joue le vrai combat : repenser les structures de travail pour éviter qu’elles ne se transforment en usines à épuisement, et en faire des lieux où respect de soi et respect des autres deviennent enfin les nouvelles normes. Non, ce n’est pas une utopie. C’est du bon sens. Bien que, soyons honnêtes, même le "bon sens" est souvent servi à toutes les sauces… une petite réflexion philosophique ne ferait pas de mal sur ce concept élastique.
Deuxième partie – La chalandisation, un facteur aggravant de l’épuisement
La chalandisation, concept étudié par Michel Chauvière, désigne la manière dont les politiques néolibérales transforment les usagers du service public en "clients" ou "chalands", et les services sociaux en simples prestataires, dictés par des logiques de marché. Cette marchandisation du travail social génère une gestion par les chiffres, où l’efficacité est mesurée par des indicateurs quantitatifs, au détriment de l’accompagnement humain. Chauvière critique sévèrement cette dérive qui déshumanise le travail social, en le réduisant à une mécanique gestionnaire, où les acteurs sont instrumentalisés pour répondre à des objectifs économiques, plutôt qu’à des besoins humains.
Le management dans les institutions sociales est loin d’être un rouage neutre, comme on pourrait naïvement le croire. Il joue un rôle fondamental dans la détérioration de la santé mentale des équipes. Michel Crozier, dans ses analyses des organisations, a bien montré que le pouvoir s’exerce de manière diffuse, dans les zones d’incertitude qui permettent aux gestionnaires de maintenir un contrôle discret mais omniprésent. Dans le secteur du travail social, ces zones d’incertitude se sont agrandies sous l’effet des injonctions gestionnaires imposées par le modèle néolibéral.
Les pressions managériales, avec leurs indicateurs de performance déshumanisants et leurs objectifs de productivité inatteignables, installent un climat de tension perpétuelle. L’hyper-disponibilité devient la norme, si bien que l'épuisement est presque valorisé comme un rite de passage. Dans certaines organisations, le turnover endémique des équipes est un signe flagrant de la toxicité de ces pratiques. On sacrifie la santé des professionnels sur l’autel de l’efficacité immédiate et des statistiques de performance. On valorise la rapidité, l’efficience et la productivité, mais à quel prix ?
Il est cependant possible d’imaginer autre chose. Des initiatives fleurissent, prouvant qu’un autre chemin est possible : un pouvoir partagé, où les décisions sont construites collectivement, avec les équipes et les personnes accompagnées. Ce modèle redistribue le pouvoir et transforme les zones d’incertitude en espaces de création et de collaboration. Le travail social, lorsqu’il est co-construit avec les acteurs de terrain et les bénéficiaires, retrouve son sens premier : l’accompagnement humain. Mais cette transformation ne pourra s'opérer sans un changement radical de paradigme. Il ne s’agit plus de gérer en vue d’atteindre des quotas ou des chiffres abstraits, mais de co-construire des parcours de vie, dans une logique de respect mutuel et d’authenticité.
Si les organisations sociales souhaitent réellement se détourner de cette spirale destructrice, il est impératif d’abandonner cette obsession de rentabilité à tout prix et de remettre l’humain au cœur du processus décisionnel. Les structures ne doivent plus être des usines à épuisement, mais des espaces où le respect de soi et des autres devient la norme. Et contrairement à ce que beaucoup pensent, cela n’a rien d’une utopie. C’est du bon sens, tout simplement. D'ailleurs, cette notion de "bon sens" est souvent servie à toutes les sauces dans le discours managérial, mais ici, elle doit se recentrer sur la santé des individus et la qualité de l'accompagnement.
Personnellement, après avoir travaillé dans diverses organisations, je ne peux que constater combien certaines structures se sont perdues dans les méandres de cette chalandisation, victimes d’un pouvoir centralisé et toxique. Le lien humain a été sacrifié au profit d’indicateurs vides de sens. Dans ces cas-là, je ne peux m’empêcher de penser aux mots de Gandalf : "Fuyez, pauvres fous !" Avant que tout ne soit trop tard.
Si les dérives managériales internes sont déjà un facteur destructeur pour les professionnels, il serait naïf de penser que le problème s'arrête là. Les politiques publiques, en imposant des logiques comptables et gestionnaires, enchaînent les professionnels à un système qui les broie tout autant que le management.
Troisième partie – L’invisibilisation de notre profession et la machine à culpabilisation
Au-delà des dérives managériales internes, l’impact des politiques publiques sur l’épuisement des travailleurs sociaux ne peut être ignoré. Les réformes récentes, pilotées par des logiques comptables et gestionnaires, semblent de plus en plus déconnectées de la réalité du terrain. Plutôt que de répondre aux besoins concrets des personnes que nous accompagnons, elles nous enferment dans des logiques bureaucratiques étouffantes. Résultat : la déshumanisation de nos pratiques, où les valeurs de solidarité et de justice sociale, jadis fondatrices de notre métier, sont sacrifiées sur l’autel de la rentabilité.
Ces politiques publiques n’attaquent pas seulement nos conditions de travail, elles transforment insidieusement la responsabilité de l’épuisement en un fardeau personnel. En occultant les problèmes structurels et en refusant de reconnaître l'impact des conditions de travail, elles laissent les professionnels seuls face à la surcharge émotionnelle et organisationnelle. Culpabiliser le travailleur devient un outil de contrôle social : en détournant l’attention des dysfonctionnements systémiques, les institutions maintiennent un statu quo où l’épuisement devient un problème individuel, non plus collectif.
Cette stratégie est non seulement injuste, elle est également dangereuse. Elle perpétue une spirale destructrice où les travailleurs sociaux sont constamment en tension entre leurs idéaux et la réalité d’un système qui les épuise. Nous sommes mis au défi de donner toujours plus avec toujours moins, tout en supportant le poids de la culpabilisation constante. Si nous voulons briser ce cercle vicieux, il est urgent de sortir de cette logique. Il ne s'agit pas simplement de réformer les politiques publiques, mais de réinventer un cadre où l’humain, et non la rentabilité, est au cœur de la décision.
Il faut le dire clairement : nous ne sommes pas des ressources inépuisables. Nous sommes des professionnels qui méritons des conditions de travail dignes, des moyens concrets, et une reconnaissance réelle de notre expertise. Ce n’est pas une demande corporatiste, c’est une exigence pour préserver la qualité de l’accompagnement que nous offrons. L’engagement, aussi profond soit-il, ne peut jamais compenser un manque de moyens. La surcharge de travail et l'absence de soutien ne feront qu'alimenter l’épuisement, creusant un fossé entre les attentes et les réalités du terrain.
Les organisations et les institutions publiques ont une responsabilité fondamentale : elles doivent non seulement identifier les risques psychosociaux, mais aussi mettre en place des solutions tangibles pour les prendre en charge. La santé mentale des travailleurs sociaux doit devenir une priorité absolue, car sans professionnels en bonne santé, il ne peut y avoir d’accompagnement humain. Cette reconnaissance n’est pas un luxe. Elle est une condition essentielle pour que le travail social continue à répondre aux besoins réels des individus, en restant fidèle à ses valeurs.
En conclusion, il est grand temps de poser la question qui dérange : voulons-nous d’un système qui continue à culpabiliser et à épuiser ses travailleurs, en les forçant à porter seuls un fardeau qui devrait être partagé ? Ou sommes-nous prêts à construire des politiques qui, enfin, remettent l’humain au centre ? Non seulement pour ceux qui sont accompagnés, mais aussi pour ceux qui accompagnent, afin que le respect de l'autre ne soit pas un vain mot, mais une réalité concrète.
Conclusion – L'urgence de repenser le travail social
En prenant du recul sur cette réflexion, une question essentielle surgit : sommes-nous condamnés à perpétuer ces systèmes qui broient les individus sous le poids de la rentabilité et de la culpabilisation, ou sommes-nous réellement capables de transformer ces structures ? Mon analyse, mon point de vue, certes critique et engagée, dévoile un mal profond, ancré dans des logiques managériales et politiques qui semblent difficilement réformables. Pourtant, à travers ces lignes, j’entretiens aussi une lueur d’espoir, cette utopie réaliste où le respect de soi et des autres, loin d’être une lubie, pourrait devenir une norme sociale et professionnelle.
Mais soyons honnêtes. Critiquer les politiques publiques, dénoncer la chalandisation ou encore rejeter un management toxique ne suffit pas. Les professionnels eux-mêmes sont en partie pris dans ce système, complices involontaires d’une mécanique qui pousse à l’épuisement. Combien de fois avons-nous nous-mêmes internalisé cette culture de la culpabilisation, en croyant qu’en faire plus était synonyme d’engagement véritable ? Mon texte reflète cette tension constante entre dénonciation et introspection : il n’est pas simplement question de changer "l’extérieur" mais aussi de questionner notre propre rapport à ces injonctions.
Il faut également reconnaître que si l’analyse critique est essentielle pour faire émerger des solutions, elle peut aussi, paradoxalement, enfermer dans une impasse si elle ne s’accompagne pas d’un pragmatisme constructif. Oui, le système actuel est imparfait. Oui, il nous malmène. Mais la question est : que faire à partir de ce constat ? Comment éviter de sombrer dans un discours de résignation, tout en restant lucide sur les résistances au changement ?
L'utopie réside dans la possibilité d'imaginer autre chose, dans cette conviction que des alternatives existent et qu’elles peuvent être mises en œuvre. Cela passe par des politiques publiques plus humaines, des pratiques managériales plus collaboratives, mais aussi une responsabilisation collective. En d’autres termes, il ne suffit pas d’appeler à un changement radical ; il faut le rendre concret, tangible, applicable. Et c’est peut-être ici que réside le vrai défi de cette réflexion : comment transformer cette critique en une action collective viable, qui dépasse les simples constats et engage véritablement la profession vers une émancipation durable ?
En prenant ce recul critique sur mon propre écrit, je réalise que le travail social ne peut se réformer qu’à condition d’être porté par des voix multiples, des actions coordonnées et un refus collectif de l’épuisement. La solution, bien que complexe, commence par cette prise de conscience que j’ai tenté de poser ici : résister au système, certes, mais aussi résister à la tentation de l’épuisement comme seule voie possible.
Bibliographie
Chauvière, M. (2016). Les nouvelles figures de la dépendance et de l'assistance. De l'usager-client au chaland de services. La Découverte. Cet ouvrage critique la marchandisation des services publics et l'évolution vers une logique néolibérale dans les secteurs sociaux, introduisant le concept de "chalandisation."
Chollet, M. (2022). Résister à la culpabilisation. La Découverte. Mona Chollet explore la distinction entre la culpabilité et la culpabilisation, et analyse comment cette dernière est utilisée comme un outil de contrôle dans nos sociétés.
Crozier, M. (1963). Le phénomène bureaucratique. Seuil. Un classique de la sociologie des organisations, Michel Crozier montre comment le pouvoir s’exerce de manière diffuse à travers les zones d’incertitude dans les structures bureaucratiques.
Dagot, L., & Perié, O. (2014). Le burnout et la dissonance émotionnelle dans l'activité de care en centre d'appel. Le travail humain, 77(2), 155–175. https://doi.org/[insérer DOI si disponible] Cet article explore l'impact du burnout et de la dissonance émotionnelle dans les centres d'appels, en lien avec l'activité de soin.
Figley, C. R. (1995). Compassion fatigue: Coping with secondary traumatic stress disorder in those who treat the traumatized. Routledge. Cet ouvrage fondateur introduit le concept de traumatisme vicariant et décrit les effets secondaires des professions d’aide confrontées à la souffrance d’autrui.
Freudenberger, H. J., & North, G. (1980). Burnout: The high cost of high achievement. Doubleday. Le premier ouvrage à définir le burnout en tant que syndrome professionnel, causé par l’épuisement émotionnel et la surcharge de travail.
Gaberan, P. (2014). Oser le verbe aimer en éducation spécialisée. Éditions érès. Gaberan plaide pour la réintroduction de l’amour et de l’empathie dans l’éducation spécialisée, un contrepoint à la gestion technocratique des relations humaines.
Grebot, É. (2019). Le burnout : Du processus d’épuisement au syndrome d’épuisement professionnel. Dans Les pathologies au travail (Chap. 3). Dunod. Ce chapitre traite du burnout, en expliquant le processus menant à l'épuisement professionnel et ses implications sur la santé mentale des travailleurs.
Graton, A. Articles sur la régulation émotionnelle dans les interactions sociales, notamment concernant la distinction entre culpabilité et culpabilisation dans le cadre des relations professionnelles.
Maslach, C., & Leiter, M. P. (1997). The truth about burnout: How organizations cause personal stress and what to do about it. Jossey-Bass. Cet ouvrage détaille les facteurs organisationnels qui mènent au burnout et propose des solutions pour améliorer le bien-être des travailleurs dans les structures professionnelles.
Crozier, M., & Friedberg, E. (1977). L'acteur et le système: Les contraintes de l'action collective. Seuil. Ce livre offre une analyse des dynamiques de pouvoir au sein des organisations et met en lumière comment les systèmes institutionnels influencent le comportement des individus.
Disponible également : https://www.linkedin.com/pulse/vers-un-%C3%A9quilibre-collectif-dans-le-travail-social-des-revest-ygewf
N°5 L’essence du travail social, un acte de résistance ou une mécanique de conformité ?
L’essence du travail social, un acte de résistance ou une mécanique de conformité ?
Angélique Revest
25 octobre 2024
Dans cette édition de Fragments de terrain, en résonance avec l’édito d’Éric Le Braz (février 2024) et la revue de presse de Didier Dubasque (décembre 2023), je prolonge la réflexion amorcée lors de ma précédente parution. Après avoir abordé l’épuisement professionnel et dénoncé la "chalandisation" de notre métier, la question qui s’impose aujourd’hui est celle de la politisation du travail social. Comment, dans le tumulte des réformes incessantes et des dynamiques institutionnelles changeantes, parvenons-nous à préserver l’essence politique de nos pratiques ?
Les politiques publiques, sous couvert de rationalisation et d’efficacité, redessinent en profondeur les contours de notre métier. Ce faisant, elles nous poussent à questionner non seulement nos méthodes, mais surtout le sens même de notre engagement. Avons-nous encore la possibilité de résister à cette standardisation managériale, ou sommes-nous en train de perdre ce qui fait de notre action sociale un véritable acte de transformation ?
Entre désordre législatif et bombe sociale à retardement
Didier Dubasque, dans sa revue de presse du 22 décembre 2023, met en lumière la mobilisation provoquée par le projet de loi sur l’immigration. Pascal Brice, président de la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS), y exprime sa profonde inquiétude face à cette loi adoptée par les deux assemblées. Un "désordre législatif", dit-il, dénué de toute mesure concrète pour organiser l’accueil et l’intégration des migrants. Non seulement cette loi va compliquer la vie déjà précaire des étrangers, mais elle aura aussi des répercussions directes sur les travailleurs sociaux qui les accompagnent au quotidien.
Mais ce "désordre législatif" ne s'arrête pas là. En parallèle, une autre réforme plane comme une menace sur les plus fragiles : le nouveau RSA, une véritable bombe sociale à retardement. Didier Dubasque aborde les effets dévastateurs de cette réforme dans sa revue de presse du 21 octobre 2024. Ce projet de réforme, prévu pour janvier 2025, impose aux allocataires 15 heures d’activités hebdomadaires sous prétexte d’un "accompagnement rénové". Derrière cette façade se cache un dispositif qui risque d'ajouter de la honte à la pauvreté, stigmatisant encore davantage ceux qui n’ont déjà que peu de ressources. ATD Quart Monde et le Secours Catholique dénoncent un glissement dangereux vers une forme de travail gratuit déguisé, où des allocataires se retrouvent "missionnés" pour des tâches relevant normalement de l’emploi rémunéré, faute de moyens pour embaucher du personnel.
Face à ce chaos annoncé, Pascal Brice appelle à une "résistance constructive" (oui, vous avez bien lu, constructive) et engage la FAS dans une mobilisation concertée avec les associations et partenaires de la société civile. Cette résistance passerait notamment par la saisine du Conseil constitutionnel, dans l’espoir de censurer les dispositions qui bafouent les principes de fraternité, de respect de la dignité humaine, et de non-discrimination. Autant dire, des valeurs qui ne sont pas exactement des nouveautés dans le répertoire républicain… Pourtant, selon Pascal Brice, la loi immigration, représente un véritable renoncement à l’intégration républicaine et un danger pour la vitalité de notre société.
La réforme du RSA et celle de l’immigration semblent s’inscrire dans la même logique : celle d’une gestion punitive et déshumanisante des plus vulnérables, où l’accompagnement social se mue en contrôle social. Et ce sont les travailleurs sociaux qui, une fois de plus, devront composer avec ces dispositifs, jongler avec les exigences managériales, et tenter de préserver un accompagnement digne, malgré les outils défaillants que l’on met à leur disposition.
L’idéologie du travail social : un terrain miné
Éric Le Braz, quant à lui, dans son édito du 16 février 2024, intitulé Le travail social est-il de gauche ?, s’attaque à une autre ambiguïté : celle de l’idéologie dans le travail social. Si notre secteur se réclame volontiers des valeurs de gauche, justice sociale, solidarité, inclusion, il n’en reste pas moins que ces principes trouvent aussi un écho sous d’autres bannières politiques, y compris à droite. L’histoire du travail social, rappelle-t-il, n’est pas si monolithique : bien qu’il soit souvent perçu comme un bastion de luttes sociales, ses racines plongent également dans un humanisme chrétien de droite. Les "dames patronnesses" du XIXe siècle ou certains scouts conservateurs en sont des exemples. Ironique, non ?
Cependant, la fracture est bien visible dès qu’on s’éloigne de cette droite humaniste. L’extrême droite, elle, semble avoir des vues bien différentes sur la "solidarité", des vues qui consistent à transformer notre métier en un outil de contrôle et d’exclusion. Quand des politiques conditionnent les aides sociales à des comportements "vertueux" ou ferment la porte aux migrants, elles ne minent pas seulement notre action, elles la transforment en un véritable marché aux critères normatifs. La solidarité ? Oui, mais seulement pour les bons élèves.
Éric Le Braz nous met en garde : si le travail social veut rester fidèle à ses principes fondateurs, il ne peut accepter ces compromissions idéologiques. Pourtant, constate-t-il avec une lucidité un brin désabusée, certaines collectivités de droite semblent plus audacieuses en matière d’action sociale que leurs homologues de gauche. Simple stratégie de communication ou vérité cynique ? Le travail social ressemblerait-il à une partie d’échecs où l’on avance ses pions selon l’intérêt immédiat ?
Ce que cet édito révèle, c’est la complexité idéologique qui traverse aujourd’hui notre secteur. Nous sommes à la croisée des chemins, entre des injonctions institutionnelles toujours plus pressantes et nos valeurs fondamentales. Mais ces failles peuvent aussi devenir des opportunités pour réinventer notre engagement. Ce que nous devons réaffirmer, c’est que ce n’est pas la couleur politique des initiatives qui importe, mais bien l’intention qui les porte. Si cette intention se réduit à un instrument politique, nous risquons de voir notre action se transformer en simple outil de pouvoir. Autant dire que l’enjeu va bien au-delà de notre survie professionnelle : c’est l’éthique même de notre métier, et la société solidaire que nous voulons défendre, qui sont en jeu.
La pression des réformes
Les travaux de Jérôme Camus et Frédéric Chateigner dans Travail social, travail politique ? mettent en lumière un phénomène implacable : la libéralisation des politiques publiques a permis à la logique managériale d’infiltrer jusqu’au cœur du travail social. (Petit clin d’œil : ma réflexion sur la chalandisation n’est pas loin, rassurez-vous.) Ces réformes, toujours justifiées au nom de l’efficacité, sont venues encadrer nos interventions à coups d’indicateurs de performance et de financements conditionnés à des projets "bien ficelés". Traduction : la gestion par objectifs est devenue la norme, entraînant dans son sillage une avalanche d’appels d’offres et une concurrence délétère entre les acteurs. La précarisation des professionnels du secteur n’a pas tardé à suivre, une conséquence directe du management public nouvelle génération.
Les conséquences ? Une multiplication des contrats précaires, des recrutements de personnels non qualifiés à la chaîne, et un recours massif à l’intérim. Le métier s’effrite sous la pression d’un système obsédé par la rationalisation, où l’efficacité est devenue un fétiche.
Mais ce n’est pas tout. Ces réformes redéfinissent également la relation entre les travailleurs sociaux et les personnes accompagnées. Ce lien, autrefois empreint d’entraide et de solidarité, est progressivement remplacé par une série de procédures administratives et de suivis standardisés, déshumanisant ainsi l’essence même de notre métier. Nous sommes désormais sommés d'aligner nos pratiques sur des objectifs quantifiables, perdant en route l'âme de notre travail : l'accompagnement humain.
La responsabilisation des usagers : une politique de contrôle déguisée
Jérôme Camus et Frédéric Chateigner soulignent une autre mutation significative : l’individualisation des problèmes sociaux. Les dispositifs publics actuels tendent à transférer la responsabilité du succès ou de l’échec d’un parcours aux bénéficiaires eux-mêmes. En clair, la réussite devient une question de choix personnel, où l’individu est sommé de saisir les « opportunités » offertes pour s’extirper de sa situation précaire. Cette approche, en apparence émancipatrice, dissimule habilement les inégalités structurelles qui subsistent. Derrière le discours de responsabilisation, c’est un système de contrôle qui se met en place, surveillant de près la conformité des personnes accompagnées aux attentes des politiques publiques.
Sous couvert de termes séduisants comme « empowerment » ou « réappropriation des dispositifs », ces politiques renforcent en réalité une logique de surveillance accrue, où chaque comportement, chaque démarche est scruté, conditionnant l’accès aux aides. La conditionnalité des dispositifs, loin de favoriser l’autonomie, impose un cadre rigide qui pénalise celles et ceux qui peinent à s’y conformer. Il devient crucial de questionner si cette focalisation sur la responsabilisation individuelle n’est pas, en vérité, une façon de renforcer les inégalités sociales plutôt que de les combattre. Le contrôle se pare de vertus émancipatrices, mais agit comme un outil de régulation des corps et des comportements, enfermant les personnes accompagnées dans une logique de méritocratie qui ignore les réalités de la précarité. En rédigeant ces quelques lignes je pense à une chanson d'Hubert Félix Thiéfaine, Médiocratie, je vous invite à l'écouter https://www.youtube.com/watch?v=ueoG4VQn9Ig
Résister dans un cadre contraignant
Face aux dynamiques de rationalisation, l’enjeu est clair : il nous faut revendiquer notre autonomie et réaffirmer les valeurs qui fondent nos métiers. Dans un cadre institutionnel de plus en plus rigide, nous voyons pourtant émerger des formes de résistance. Parfois en marge des structures officielles, des pratiques alternatives se développent, transformant ces espaces en véritables laboratoires d’innovation. C’est là que les traditions du métier s’opposent frontalement aux logiques managériales, comme en témoignent des dispositifs tels que Un chez soi d'abord.
Le travail social, historiquement ancré dans des valeurs d’émancipation, de justice sociale et de solidarité, se retrouve aujourd’hui pris entre deux feux : d’un côté, les injonctions gestionnaires qui s’insinuent dans les institutions publiques et privées, de l’autre, l’impératif de maintenir l’humain au centre de nos pratiques. Cette standardisation des pratiques, couplée à une obsession de la performance et à un contrôle accru des professionnels, pousse parfois notre métier à devenir une simple gestion administrative de la précarité, là où il devrait incarner une dynamique de transformation sociale. Alors, comment dans ce contexte contraignant, continuer à incarner ces valeurs fondamentales qui font l’essence même de notre engagement ?
Une réponse ? Un esprit critique aiguisé
La clé réside sans doute dans le développement d’un esprit critique solide et l’acquisition d’une praxis, cet espace où théorie et pratique se rencontrent pour produire du sens et de l’action. Mais attention, pas question ici d’ajouter un jargon de plus. Cette praxis n’est ni une simple compétence technique ni une méthodologie toute faite ; elle représente une posture professionnelle et éthique, une manière de concevoir notre métier en constante interaction avec les réalités sociales. En d’autres termes, elle nous pousse à voir notre rôle non comme celui de simples rouages dans la machine des politiques publiques, mais comme celui d’acteurs engagés, capables de secouer certaines structures qui reproduisent inlassablement les inégalités.
Vers une politisation renouvelée du travail social
La praxis devient ainsi un levier incontournable pour redonner une dimension politique à notre action quotidienne. Elle nous permet de tisser des ponts entre le vécu des personnes accompagnées et les idéaux d’émancipation et de justice sociale qui fondent notre métier. Il ne s’agit pas simplement d’appliquer des savoirs comme on coche une case sur un tableau Excel, mais de réinterroger les institutions elles-mêmes, de dévoiler leurs limites, et de revendiquer des changements structurels qui s’attaquent aux inégalités que nous observons sur le terrain. C’est un retour à l’essence du travail social : un véritable réenchantement du quotidien professionnel qui redonne sens et impact à notre engagement.
En somme, cette démarche qui, loin de s’enfermer dans la technicité et la conformité, invite à prendre des risques, à penser en dehors des cadres imposés et à créer des espaces de liberté au sein même des structures qui tentent de nous standardiser. Parce qu’au fond, si le travail social ne peut plus transformer la société, alors il devient l’ombre de lui-même, une parodie de résistance. Et ça, avouons-le, ce serait la plus grande ironie de notre engagement.
Nous devons insister sur la nécessité de dépasser les logiques individualistes imposées par les dispositifs publics. L’action sociale, pour être pleinement politique, doit s’appuyer sur des pratiques collectives qui réinsufflent du sens et redonnent une dimension humaine à l’accompagnement.
S’organiser en réseaux d’entraide, en GSMS, mobiliser les personnes accompagnées en tant qu’actrices de leur propre parcours, et transformer les lieux d’intervention en espaces de délibération, c’est offrir une résistance concrète aux tendances déshumanisantes qui dominent actuellement les réformes. Cette approche permet de reconstruire un lien de confiance et de co-construction, où les travailleurs sociaux et les personnes accompagnées œuvrent ensemble, non pas dans une relation de subordination, mais dans un partenariat dynamique et égalitaire.
Nous réintégrons ainsi une dimension politique à notre travail, non pas seulement en réaction aux contraintes, mais en proactive résistance, en nous inscrivant dans un projet de société plus inclusif et solidaire.
L’utopie concrète du travail social
Face aux politiques restrictives et aux pratiques de contrôle, il devient essentiel d’imaginer d’autres possibles, d’envisager des modes de fonctionnement qui réintroduisent le pouvoir au plus près des personnes accompagnées. Ces utopies concrètes démontrent que, même dans un cadre contraignant, il est possible de transformer la réalité en plaçant l’humain, la solidarité et la justice sociale au centre des préoccupations. Pour cela, il est crucial de valoriser ces initiatives, de les documenter et de les faire circuler, afin qu’elles puissent inspirer d’autres structures et s’étendre au-delà des marges où elles se déploient. C’est dans cette capacité à réinventer le quotidien professionnel, à créer des alliances et à investir de nouveaux espaces de liberté que le travail social peut retrouver toute sa puissance transformatrice.
Pour conclure cette édition de Fragments de terrain
Il est tentant de poser la question : le travail social est-il encore un acte politique ou se résume-t-il désormais à une gestion de crises administrées par des indicateurs de performance et des logiques de rentabilité ? On pourrait se risquer à dire que, à force de « rationaliser » et de « responsabiliser », nous avons perdu l’essence même de ce qui faisait du travail social un espace de résistance et de transformation sociale. Un métier fondé sur le lien, sur l’humanité partagée et non sur les chiffres ou les « parcours d’insertion réussis ». Mais peut-être, après tout, sommes-nous les derniers romantiques, à croire encore que l’humain peut s’opposer aux logiques comptables.
Alors, oui, il est facile de se laisser emporter par l’idéalisation de notre métier, de le parer de vertus quasi révolutionnaires, en oubliant parfois que le quotidien est fait de formulaires, de réunions et de décisions politiques qui nous échappent. Et si, au fond, le travail social oscillait sans cesse entre ces deux pôles ? Entre une utopie de transformation et une réalité bureaucratique implacable, il nous revient de danser sur cette ligne de crête, en gardant toujours un pied dans l’engagement et l’autre dans la lucidité.
Et si, au lieu de se lamenter sur les « bons vieux jours » où le travail social était un combat noble et clair, nous acceptions l’ironie de la situation actuelle ? Nous nous retrouvons à parler de « résistance constructive », mais qui, entre nous, peut encore croire que la fraternité se calcule en taux de réussite ou que la dignité humaine se mesure en nombres de bénéficiaires ?
Cette tension entre idéal et réalité n’est-elle pas, finalement, ce qui nous pousse à réinventer sans cesse nos pratiques, à questionner nos certitudes, et à nous réapproprier notre rôle, même au milieu des contraintes et des contradictions ? Peut-être faut-il, en effet, accepter de jouer avec les paradoxes, de naviguer entre la désillusion et l’espoir, pour trouver, malgré tout, de nouvelles façons de faire du travail social un acte profondément humain et, pourquoi pas, un brin subversif.
Car si le terrain est parfois un théâtre d’absurdités administratives, il reste aussi un lieu de rencontres et d’inventions où, par petites touches, nous continuons de transformer ce qui nous semble immuable. Peut-être que l’ironie de notre situation n’est pas une fatalité, mais bien l’occasion de nous réapproprier notre capacité à créer, à résister, et à rêver, même au milieu des cases à cocher.
Bibliographie
- Camus Jérôme & Chateigner Frédéric (2018). Travail social, travail politique ?. In Savoir/Agir, 2018/1 (N° 43), pp. 11-12. Cette analyse explore les effets de la libéralisation des politiques publiques et l'introduction des logiques managériales sur le travail social, tout en examinant les résistances développées par les professionnels.
- Dubasque, Didier (2023). Revue de presse du 22 décembre 2023. Didier Dubasque revient sur le projet de loi immigration et la réaction de la Fédération des acteurs de la solidarité face aux nouvelles dispositions législatives affectant le secteur social. Et revue de presse du 21 octobre 2024.
- Brice, Pascal (2023). Interview dans Libération, décembre 2023. Le président de la Fédération des acteurs de la solidarité exprime ses inquiétudes sur les effets de la loi immigration récemment adoptée, mettant en avant l'impact sur les professionnels et les publics vulnérables.
- Le Braz, Éric (2024). Le travail social est-il de gauche ? Éditorial dans ASH (Actualités Sociales Hebdomadaires), 16 février 2024. Un éditorial qui interroge la politisation du travail social à travers les réformes contemporaines et les différences idéologiques qui influencent le secteur.
- Dugué, Pierre. La plainte au travail : un outil de gestion. Cet ouvrage (ou article) analyse comment les institutions gèrent les plaintes des travailleurs sociaux, les transformant en un mécanisme de maintien du statu quo plutôt qu'en un levier de changement.
- Fédération Internationale des Travailleurs Sociaux (FITS) (2020). Définition globale du travail social. La FITS propose une définition universelle des objectifs du travail social, soulignant son rôle dans le changement social, l'émancipation et la libération des individus, en lien avec les réalités contemporaines du secteur.
- Freire, Paulo (1974). Pédagogie des opprimés. Paris : Éditions Maspero. Une référence incontournable sur l’éducation populaire, mettant en avant l’importance de la conscientisation et du dialogue dans les dynamiques d’accompagnement social.
Consultable aussi : https://www.linkedin.com/pulse/lessence-du-travail-social-un-acte-de-r%C3%A9sistance-ou-une-revest-vueye
N°6 Colporter des idées, redonner du sens au travail social
Colporter des idées, redonner du sens au travail social
Angélique Revest
1 novembre 2024
"Le savoir s'accumule et c'est la meilleure nouvelle. Ainsi ai-je compris que je serai une colporteuse, colporteuse d'idées qui peuvent servir à tout le monde." – Geneviève Fraisse, Féminisme et Philosophie
Le terme de colporteuse résonne en moi de manière particulière. Il évoque ces femmes qui allaient de village en village, non pas simplement pour vendre des marchandises, mais pour transporter des histoires, des nouvelles, des idées. Aujourd'hui, dans le monde du travail social, cette figure me correspond parfaitement. Comme elles, je collecte des fragments de terrain, des bouts de vie, des vérités parfois dérangeantes, et je les fais voyager à travers l'écriture. Alors oui, je colporte. Des récits, des interrogations, des fragments de vie. Et à travers l’écriture, je prends position. Parce qu’à force de ne rien dire, nous laissons faire. Parce qu’à force de nous taire, nous cautionnons et parfois nous sommes résignés. Parce que le silence ne fait pas avancer, mais l’écriture, elle, éclaire, interroge, et, parfois, dérange. En tout cas elle a le mérité d'aider à la prise de recul, à remettre la machine à penser en route.
Dire ce qui se murmure tout bas
Que ce soit dans les couloirs d’un établissement ou sur une feuille blanche, j'aime faire circuler des idées, bousculer des habitudes et essayer de déconstruire des certitudes. L’écriture, dans ce sens, est un chemin de traverse. Elle permet de dire tout haut ce qui se murmure tout bas. Si je me revendique colporteuse, c’est parce que colporter, c’est aussi une prise de position. C’est poser les questions qui peuvent fâcher, éveiller la conscience endormie, agiter l’inconfortable.
Car soyons honnêtes, dans le travail social, nous préférons souvent que les choses restent dans l’ombre, confinées à l’intérieur des bureaux, loin des regards extérieurs. Une forme de pudeur institutionnelle que nous connaissons bien. Mais l’écriture permet justement d’éclairer ce qui est dissimulé, de confronter ce que nous ne voulons pas voir. Et c’est cette capacité à éclairer, à interroger et, parfois, à déranger que j’essaie de transmettre à travers mes mots.
Colporteurs et colporteuses dans une société qui pressurise le travail social
Le travail social traverse des mutations profondes. Nous, travailleurs sociaux, sommes souvent pris dans la tourmente de ces changements. Nos réalités de terrain sont parfois déformées, simplifiées, ou même ignorées dans des modèles de gestion qui transforment peu à peu notre mission d’accompagnement en une gestion de flux.
La chalandisation du secteur social est une illustration de ce phénomène. On en vient parfois à percevoir les personnes que nous accompagnons comme des "consommateurs", tandis que les professionnels, nous-mêmes, devenons des exécutants interchangeables. Cette réduction de l’humain à une simple ressource, cette logique utilitariste, me fait penser à une transformations des êtres en simples rouages d’une immense machine bureaucratique.
Et qu’en est-il du turnover, ce phénomène qui explose dans les établissements sociaux ? Ne devrions nous pas y voir une conséquence directe de cette déshumanisation progressive ? Chaque départ raconte une histoire, parfois celle d'une souffrance silencieuse, d’une désillusion face à un système qui ne semble plus écouter ceux qui sont au cœur de l’action. Cependant, il est essentiel d'analyser ces départs sans pour autant en faire une fatalité. Que nous disent ces départs sinon le besoin d’être reconnus, écoutés, enracinés dans un projet qui fait sens ?
De plus il est impossible de parler du turnover et des difficultés de recrutement dans le travail social sans aborder la question cruciale de la reconnaissance. Si les bancs des centres de formation peinent à se remplir, ce n’est pas seulement parce que ces métiers sont exigeants, émotionnellement et physiquement, mais aussi parce qu’ils souffrent d’un cruel manque de reconnaissance. Nous vivons dans une société où l’engagement social est paradoxalement dévalorisé, où le don de soi, loin d’être célébré, est souvent vu comme acquis, voire invisible.
La reconnaissance de nos métiers ne peut pas se limiter aux remerciements symboliques lors des réunions institutionnelles. Il est urgent de repenser la reconnaissance en termes concrets, notamment financiers. Car comment attirer de nouveaux travailleurs sociaux lorsque nos salaires stagnent, loin de refléter la complexité et l’importance de nos missions ? Comment valoriser ces métiers lorsque l’engagement est sans cesse pressurisé, précarisé, et que la charge de travail augmente sans compensation adéquate ? Le faible attrait pour ces métiers, le turnover massif, et la désaffection des centres de formation sont les symptômes évidents d’un système qui peine à reconnaître la valeur réelle du travail social. Tant que cette reconnaissance restera insuffisante, financièrement et socialement, il sera difficile de redonner à ces métiers la place qu’ils méritent.
L’écriture comme résistance et mobilisation
Dans un environnement où l’éphémère devient la norme et où les réalités du terrain se diluent dans des impératifs de rentabilité, écrire devient donc un acte de résistance. C’est par l’écriture que nous pouvons rendre visibles nos réalités, nos interrogations, mais aussi nos espoirs. Nous devons être les colporteurs de ces vécus pour que nos voix continuent d’exister dans le débat. Prendre la plume, c’est aussi se mobiliser contre des modèles qui écartent l’humain du centre de notre mission.
Quand je pense à Albert Camus et son appel à se "révolter" face à l’absurde, il s'agit d’une révolte digne, une révolte qui cherche à restaurer la dignité dans un système qui l’efface peu à peu. Face à une gestion de plus en plus déshumanisée, des équipes qui s’effritent, des cadres et salariés qui partent épuisés, des décisions de gestion qui ignorent le terrain, l’écriture devient ce vecteur qui me/nous permet de reprendre du pouvoir sur notre récit collectif.
Colporter pour réinventer le travail social
Être colporteuse d’idées, c’est résister à cette dégradation du lien social et professionnel. C’est affirmer que nous ne sommes pas de simples rouages, mais des professionnels engagés, porteurs d’un sens plus profond. Il est temps de réécrire l’histoire d’un travail social réinventé, où chaque départ n’est pas une simple statistique, mais un signal d’alarme.
Nous devons aussi rappeler, que l'humain ne se gère pas. Il se soutient, se comprend, s’accompagne. Parce qu’au fond, le travail social, c’est avant tout une histoire de rencontres, d’humanité, de solidarité. Ce sont ces récits, ces fragments de vie que nous devons continuer à colporter.
Colporteurs d'humanité, défenseurs de la dignité
En colportant ces idées, nous affirmons que le travail social ne se réduit pas à une gestion de flux ou à une addition de tâches. Prendre la plume, c’est reprendre le contrôle de notre métier, redonner du sens à notre engagement, et faire entendre la voix de celles et ceux que nous accompagnons. Soyons des colporteurs d’humanité, de dignité, et de solidarité. Continuons d’écrire, de résister et de construire ensemble un avenir où le social ne sera plus un produit de consommation, mais un engagement profond pour le bien-être collectif.
Disponible également : https://www.linkedin.com/pulse/colporter-des-id%C3%A9es-redonner-du-sens-au-travail-social-revest-pg5be
N°7 Préserver l’essence humaine dans un équilibre délicat
Préserver l’essence humaine dans un équilibre délicat
Angélique Revest
8 novembre 2024
J'ai eu envie de revenir sur cette thématique suite à un post que j'avais publié précédemment. Envie de développer, de colporter ;-)
Il y a quelques années, j’exerçais comme éducatrice spécialisée, un métier bien plus complexe qu’il n’y paraît pour les non-initiés. Un métier ancré dans ce que je pourrais appeler la fine mécanique humaine, un travail d’orfèvre des relations, où chaque mot, chaque sourire, chaque geste compte. Oui, même lors de ces fameuses crises, parfois explosives, que nous avons toutes et tous vécues et qui, au fond, révèlent bien plus de notre capacité à accompagner que nous n'osons l'admettre.
Mais arrêtons nous un instant sur ce qui dépasse le simple acte de "faire" l'éducateur. Parce qu’au fond, ce métier ne se réduit pas à un catalogue de procédures, ni à une énumération de gestes techniques. Ce qui se joue vraiment dans cette pratique, c’est une manière d'être. C’est ce que Philippe Gaberan appelle "être éducateur", une idée qui, pour moi, fait écho à un engagement bien plus profond que l’application de méthodes ou de grilles d'évaluation.
Ce qui distingue l’éducateur, c’est cette capacité à se placer dans une rencontre humaine authentique, où la réciprocité, bien qu’invisible, est bien présente. Une relation où chaque interaction, aussi anodine soit-elle, nous façonne autant que nous façonnons les autres. Il ne s'agit pas seulement d'éducation ou d'apporter une aide, mais bien de se laisser transformer par la richesse des relations vécues. Et cela, excusez moi du peu, ne s’apprend ni dans un manuel, ni dans un tableau Excel. C'est un art qui exige de la présence, de l'écoute, et même une certaine forme de vulnérabilité. Il faut aussi savoir se remettre en question, car le danger est de se placer en expert, en sachant. L'humilité est une des qualités premières !
La force de ce métier réside donc dans l’idée que nous ne sommes pas là pour "sauver" qui que ce soit, ni pour imposer une manière d’être ou de faire. Nous sommes des compagnons de route, des partenaires, parfois des témoins silencieux, d'autres fois des éclaireurs prudents. Et c’est bien là que se trouve la différence entre faire l’éducateur et être éducateur. C'est accepter que le contrôle absolu est une illusion et que l’imprévisibilité de l'humain est ce qui rend ce travail profondément vivant, mais aussi parfois déroutant.
Au fil des années, cette manière d'être est devenue un fil conducteur dans ma propre évolution professionnelle, même au-delà du terrain éducatif. Et aujourd’hui, en tant que cheffe de service, cet engagement reste au cœur de ma pratique. Certes, les responsabilités ont changé, et la paperasse administrative menace parfois de noyer la relation humaine sous des montagnes de protocoles. Mais si je devais résumer, je dirais que mon véritable défi, et peut-être celui de beaucoup d’entre nous, est de ne jamais perdre de vue cette essence humaine, cet équilibre fragile entre technique et présence authentique.
Je perçois l'éducation spécialisée, comme une partie vivante, une actrice de changement et parfois même de résistance. Résistance face à une tendance croissante à tout vouloir standardiser, normer, baliser, comme si chaque personne, chaque relation, pouvait être cataloguée, analysée et rangée proprement dans une case.
La vérité, c’est que cette fameuse case n’existe pas. Pas pour ceux qui prennent la peine de reconnaître la complexité des relations humaines. Ce que nous cherchons vraiment, c’est cet équilibre fragile entre la sécurité que les procédures nous offrent et la capacité d’accueillir l’imprévu, de laisser place à l’incertitude, et parfois même d’accepter d’être un peu déstabilisés. Car c’est dans ces moments d'incertitude que l’éducateur, ou tout professionnel engagé dans la relation d'aide, trouve l'occasion de réellement "être", et non de simplement "faire".
Alors oui, le travail social est une école de la présence, mais aussi du lâcher-prise. Et pour ceux qui pensent encore qu'il se résume à un travail d'application de recettes toutes faites, je les invite à s’immerger pleinement dans cette pratique, à découvrir combien le simple fait d’être là transforme les choses. Car au fond, c'est dans cette humanité partagée, dans ce face-à-face quotidien avec l’autre, que se révèle la véritable richesse du métier.
Et c’est bien là le cœur de ce que je souhaite colporter aujourd’hui : l’idée que, quelle que soit notre fonction, l'être doit toujours l’emporter sur le faire. Que ce soit en tant qu’éducatrice, cheffe de service, ou simple citoyenne engagée, cette approche relationnelle, cette attention à l'autre, continue de me guider. C’est cette vigilance, à la fois critique et humaine, qui, je l'espère, vous fera réfléchir.
Un art subtil
Philippe Gaberan, encore lui, oppose brillamment la notion de « faire éducateur » à celle d’« être éducateur », et cette distinction prend tout son sens dans mon rôle actuel de cheffe de service. Ce passage du « faire » à l’« être » ne s'arrête pas à l'éducateur sur le terrain ; il s'étend à toute relation d'accompagnement, y compris celle que j'entretiens avec les équipes. Ici intervient le concept de juste proximité, développé par Dominique Depenne, qui résonne parfaitement avec ma manière de travailler : être présente sans être envahissante, soutenir sans diriger, et guider sans imposer.
C’est un équilibre délicat que j’ai longuement affiné. En tant qu’éducatrice, j’ai appris à jongler avec cette tension subtile entre proximité et distance. Être trop proche, c'est risquer d'étouffer l'autre, de rendre la personne accompagnée ou le collègue dépendant de mes décisions. Trop de distance, en revanche, peut laisser l'autre se sentir abandonné ou incompris, perdu dans un système qui, parfois, n’offre pas toujours l’écoute nécessaire.
Avec les équipes, cette juste proximité prend une autre dimension. En tant que cheffe de service, je dois veiller à ne pas devenir la figure d’autorité omniprésente qui dicte chaque mouvement. Sinon, j’annulerais leur capacité à innover et à trouver des solutions de manière autonome. Mon rôle n’est pas de contrôler, mais de créer un cadre de confiance et de soutien dans lequel chaque membre de l’équipe peut explorer ses propres solutions, faire des erreurs, apprendre, et surtout grandir.
Cela implique de savoir quand intervenir et quand laisser faire. Ce n’est pas si simple, car dans les moments de crise, la tentation de tout gérer soi-même est forte. Mais si j’agis ainsi, je retire aux autres la possibilité de développer leur propre compétence et leur créativité.
Avec les personnes accompagnées, cette juste proximité fonctionne de la même manière. Il ne s'agit pas de résoudre les problèmes à leur place, mais de les accompagner dans leur propre cheminement, de leur permettre de découvrir leurs ressources, tout en offrant un cadre sécurisant. La tentation d’accélérer les choses est souvent présente, mais cela court-circuite le processus d’autonomisation. Laisser l’autre grandir à son rythme est la clé.
Guider sans imposer, c’est aussi accepter de ne pas toujours savoir. Cela demande une certaine humilité, avec les équipes comme avec les personnes accompagnées. C’est admettre que je ne suis pas là pour tout savoir, mais pour co-construire des réponses adaptées, en fonction des réalités de chacun.
Cette juste proximité est un véritable art. Chaque relation nécessite une attention particulière, une écoute fine, d'être prêt à accueillir et surtout une capacité à ajuster constamment sa posture. Il n’y a pas de recette miracle, seulement une vigilance constante. Ce qui fonctionne avec une personne peut être contre-productif avec une autre.
Repenser l’accompagnement au-delà des référentiels
Dans le paysage de l'action sociale, les référentiels de qualité, les guides de procédures et les bonnes pratiques se multiplient. Ils offrent des repères, mais la tentation de réduire les risques peut nous entraîner vers une technocratisation qui éclipse le sens même de nos pratiques.
L’imprévisibilité, voilà un mot qui fait peur à ceux qui veulent tout cadrer. Pourtant, c'est l'essence même de notre travail. Enfermer une relation humaine dans un schéma rigide est illusoire. Les guides de procédures ne peuvent capturer l’implication personnelle, la subjectivité, ou les mécanismes subtils d'identification. Ces éléments, pourtant essentiels, sont souvent absents des projets d'établissement.
Les référentiels et procédures ont leur utilité, bien sûr. Ils offrent des repères, mais nous courons le risque de déshumaniser notre travail si nous les laissons dominer la relation humaine. En cherchant à tout formaliser, on finit par oublier que l’accompagnement social est avant tout une rencontre, une relation vivante qui ne peut se réduire à une série de cases à cocher. L’éducation et l’accompagnement ne se conçoivent pas sans prendre en compte l’imprévisibilité inhérente à toute relation humaine.
Il me semble qu’ignorer l'importance de la subjectivité, de l’implication personnelle, ou des mécanismes d’identification dans nos pratiques quotidiennes revient à négliger une dimension essentielle de notre métier. Ces aspects ne sont pas toujours formalisés dans les projets d’établissement, et leur absence soulève des questions fondamentales. En ne reconnaissant pas cette complexité des relations humaines, nous risquons de perdre ce qui fait la richesse de notre métier.
L'équilibre entre procédures et sensibilité
Dans cet équilibre délicat entre les exigences des procédures et la sensibilité nécessaire à la relation humaine, il est primordial de ne jamais perdre de vue que les personnes que nous accompagnons ne sont pas de simples bénéficiaires passifs. Elles sont les expertes de leur propre vie, de leurs besoins et de leurs aspirations. Notre rôle est de faciliter la co-construction avec elles, de permettre à chacun d’être acteur de son parcours, plutôt que de dicter des solutions toutes faites.
Les référentiels et les procédures ne doivent pas être une fin en soi. Ils ne sont que des outils. Le véritable cœur de notre métier, c’est la relation humaine. C’est elle qui permet d'atteindre les objectifs, c’est elle qui donne du sens à nos actions. Si nous laissons ces outils devenir des prisons rigides, nous échouons à saisir la nature vivante de l’accompagnement social.
Mon parcours, entre ces deux fonctions, n’a pas été une rupture, mais une continuité. Ce qui m’animait en tant qu’éducatrice se poursuit aujourd’hui à une autre échelle. Je ne suis plus directement sur le terrain, mais je reste au service de l’humain. Ma mission est de permettre aux équipes de trouver du sens, de se sentir soutenues, et d’être présentes pour les personnes accompagnées.
Être un bon éducateur ne garantit pas de réussir en tant que chef de service
Ces deux métiers, bien que proches, requièrent des compétences distinctes. Dans mon parcours, j’ai dû apprendre, me former et intégrer de nouvelles aptitudes pour réussir cette transition. Mais, au cœur de ma pratique, un élément reste immuable : la priorité accordée à la relation humaine.
À travers mon expérience d’aide médico-psychologique, d’éducatrice, puis de cheffe de service, je garde en mémoire les mots de Marcel Nuss sur la présence à l’autre :
"Combien d’accompagnateurs de personnes atteintes de grande dépendance savent ce que pense l’usager qu’ils baignent, habillent, nourrissent ? Parfois, ils l’ignorent et s’en désintéressent… L’auteur est dans une situation de totale dépendance depuis 50 ans. Il sait donc de quoi il parle : ‘J’ai tant de fois été lavé, habillé, expédié telle une chose, un bout de chair. J’ai tant de fois eu le sentiment d’être infantilisé, de trop, pas à ma place.’" (Source : https://www.lien-social.com/La-presence-a-l-autre)Marcel Nuss expose avec une lucidité et une justesse qui résonnent bien au-delà du domaine de la grande dépendance. Tout accompagnateur social peut se reconnaître dans ce regard.
Accompagner, c’est rencontrer l’autre à travers soi, et soi à travers l’autre. Cet engagement exige une disponibilité de cœur et d’esprit, ainsi qu’une ouverture à l’autre sans jugement, sans infantilisation. Dans ce processus, l’autonomie ne se décrète pas ; elle se construit dans une relation réciproque et respectueuse.
La relation humaine avant tout
Même dans ma posture actuelle, je continue de croire que l’essence de mon métier réside dans cette attention à l'autre, dans l’écoute de ses forces, de ses faiblesses, de ses contradictions. Il ne s’agit plus seulement d’accompagner une personne sur le terrain, mais de réfléchir à une éthique relationnelle qui imprègne tout un établissement. Cette attention aux singularités est d’autant plus importante dans un environnement où les indicateurs de performance tentent de nous dicter la voie à suivre.
Mais je me refuse à voir la complexité humaine réduite à des tableaux de bord, à des protocoles figés. Je me refuse de me laisser dicter ma conduite professionnelle par des cadres dirigeants qui se sont perdus dans les méandres du pouvoir. Le travail social ne peut être enfermé, car il repose sur l’imprévisible et l’humain. Comme dirait Michel Foucault, c’est dans ces micro-résistances du quotidien, ces petits moments où l’on choisit d’être fidèle à l’éthique de la relation, que se révèle la véritable richesse de notre métier.
En conclusion
En définitive, l’accompagnement social n’est pas seulement une profession, mais une manière d’être au monde, de se positionner face à la vulnérabilité, à la complexité et à la dignité humaine. Il nous pousse à accepter l'incertitude comme un espace fertile de rencontre, à accueillir l'autre sans le réduire à un ensemble de besoins ou de pathologies. C’est une démarche qui exige de voir l’être humain dans sa totalité, au-delà des étiquettes et des diagnostics, comme un sujet capable d’autodétermination et porteur de son propre savoir.
Dans un monde de plus en plus tourné vers le contrôle, la normalisation et la performance, le travail social nous rappelle la nécessité de préserver un espace pour la spontanéité, l’empathie et l’humanité. Accompagner ne consiste pas à corriger ou à « gérer » autrui, mais à marcher à ses côtés, à laisser une place au silence, à l’inconnu, et à la transformation réciproque. Notre rôle est d’être des passeurs d'humanité, des témoins d’une complexité qui échappe aux procédures, et d'affirmer la primauté de la relation humaine sur les cases que l’on tente de lui imposer.
Si cette voie peut sembler parfois inconfortable, exigeant de nous des remises en question constantes et une humilité profonde, c’est dans cet inconfort même que réside la richesse et la puissance du métier. Car en refusant de céder à l’illusion d’un contrôle absolu, nous assumons la beauté imprévisible de l’accompagnement : celle d’un engagement qui nous rappelle, en fin de compte, qu’être humain est un apprentissage qui ne se termine jamais.
Ainsi, au-delà de nos rôles et de nos fonctions, notre défi est de résister, chaque jour, à cette tentation de l’évidence et de la simplification, pour préserver la noblesse d’un métier qui, en s’ouvrant à l’imprévisible, réinvente sans cesse l’idée même d’humanité.
J'ai eu envie de revenir sur cette thématique suite à un post que j'avais publié précédemment. Envie de développer, de colporter ;-)
Il y a quelques années, j’exerçais comme éducatrice spécialisée, un métier bien plus complexe qu’il n’y paraît pour les non-initiés. Un métier ancré dans ce que je pourrais appeler la fine mécanique humaine, un travail d’orfèvre des relations, où chaque mot, chaque sourire, chaque geste compte. Oui, même lors de ces fameuses crises, parfois explosives, que nous avons toutes et tous vécues et qui, au fond, révèlent bien plus de notre capacité à accompagner que nous n'osons l'admettre.
Mais arrêtons nous un instant sur ce qui dépasse le simple acte de "faire" l'éducateur. Parce qu’au fond, ce métier ne se réduit pas à un catalogue de procédures, ni à une énumération de gestes techniques. Ce qui se joue vraiment dans cette pratique, c’est une manière d'être. C’est ce que Philippe Gaberan appelle "être éducateur", une idée qui, pour moi, fait écho à un engagement bien plus profond que l’application de méthodes ou de grilles d'évaluation.
Ce qui distingue l’éducateur, c’est cette capacité à se placer dans une rencontre humaine authentique, où la réciprocité, bien qu’invisible, est bien présente. Une relation où chaque interaction, aussi anodine soit-elle, nous façonne autant que nous façonnons les autres. Il ne s'agit pas seulement d'éducation ou d'apporter une aide, mais bien de se laisser transformer par la richesse des relations vécues. Et cela, excusez moi du peu, ne s’apprend ni dans un manuel, ni dans un tableau Excel. C'est un art qui exige de la présence, de l'écoute, et même une certaine forme de vulnérabilité. Il faut aussi savoir se remettre en question, car le danger est de se placer en expert, en sachant. L'humilité est une des qualités premières !
La force de ce métier réside donc dans l’idée que nous ne sommes pas là pour "sauver" qui que ce soit, ni pour imposer une manière d’être ou de faire. Nous sommes des compagnons de route, des partenaires, parfois des témoins silencieux, d'autres fois des éclaireurs prudents. Et c’est bien là que se trouve la différence entre faire l’éducateur et être éducateur. C'est accepter que le contrôle absolu est une illusion et que l’imprévisibilité de l'humain est ce qui rend ce travail profondément vivant, mais aussi parfois déroutant.
Au fil des années, cette manière d'être est devenue un fil conducteur dans ma propre évolution professionnelle, même au-delà du terrain éducatif. Et aujourd’hui, en tant que cheffe de service, cet engagement reste au cœur de ma pratique. Certes, les responsabilités ont changé, et la paperasse administrative menace parfois de noyer la relation humaine sous des montagnes de protocoles. Mais si je devais résumer, je dirais que mon véritable défi, et peut-être celui de beaucoup d’entre nous, est de ne jamais perdre de vue cette essence humaine, cet équilibre fragile entre technique et présence authentique.
Je perçois l'éducation spécialisée, comme une partie vivante, une actrice de changement et parfois même de résistance. Résistance face à une tendance croissante à tout vouloir standardiser, normer, baliser, comme si chaque personne, chaque relation, pouvait être cataloguée, analysée et rangée proprement dans une case.
La vérité, c’est que cette fameuse case n’existe pas. Pas pour ceux qui prennent la peine de reconnaître la complexité des relations humaines. Ce que nous cherchons vraiment, c’est cet équilibre fragile entre la sécurité que les procédures nous offrent et la capacité d’accueillir l’imprévu, de laisser place à l’incertitude, et parfois même d’accepter d’être un peu déstabilisés. Car c’est dans ces moments d'incertitude que l’éducateur, ou tout professionnel engagé dans la relation d'aide, trouve l'occasion de réellement "être", et non de simplement "faire".
Alors oui, le travail social est une école de la présence, mais aussi du lâcher-prise. Et pour ceux qui pensent encore qu'il se résume à un travail d'application de recettes toutes faites, je les invite à s’immerger pleinement dans cette pratique, à découvrir combien le simple fait d’être là transforme les choses. Car au fond, c'est dans cette humanité partagée, dans ce face-à-face quotidien avec l’autre, que se révèle la véritable richesse du métier.
Et c’est bien là le cœur de ce que je souhaite colporter aujourd’hui : l’idée que, quelle que soit notre fonction, l'être doit toujours l’emporter sur le faire. Que ce soit en tant qu’éducatrice, cheffe de service, ou simple citoyenne engagée, cette approche relationnelle, cette attention à l'autre, continue de me guider. C’est cette vigilance, à la fois critique et humaine, qui, je l'espère, vous fera réfléchir.
Un art subtil
Philippe Gaberan, encore lui, oppose brillamment la notion de « faire éducateur » à celle d’« être éducateur », et cette distinction prend tout son sens dans mon rôle actuel de cheffe de service. Ce passage du « faire » à l’« être » ne s'arrête pas à l'éducateur sur le terrain ; il s'étend à toute relation d'accompagnement, y compris celle que j'entretiens avec les équipes. Ici intervient le concept de juste proximité, développé par Dominique Depenne, qui résonne parfaitement avec ma manière de travailler : être présente sans être envahissante, soutenir sans diriger, et guider sans imposer.
C’est un équilibre délicat que j’ai longuement affiné. En tant qu’éducatrice, j’ai appris à jongler avec cette tension subtile entre proximité et distance. Être trop proche, c'est risquer d'étouffer l'autre, de rendre la personne accompagnée ou le collègue dépendant de mes décisions. Trop de distance, en revanche, peut laisser l'autre se sentir abandonné ou incompris, perdu dans un système qui, parfois, n’offre pas toujours l’écoute nécessaire.
Avec les équipes, cette juste proximité prend une autre dimension. En tant que cheffe de service, je dois veiller à ne pas devenir la figure d’autorité omniprésente qui dicte chaque mouvement. Sinon, j’annulerais leur capacité à innover et à trouver des solutions de manière autonome. Mon rôle n’est pas de contrôler, mais de créer un cadre de confiance et de soutien dans lequel chaque membre de l’équipe peut explorer ses propres solutions, faire des erreurs, apprendre, et surtout grandir.
Cela implique de savoir quand intervenir et quand laisser faire. Ce n’est pas si simple, car dans les moments de crise, la tentation de tout gérer soi-même est forte. Mais si j’agis ainsi, je retire aux autres la possibilité de développer leur propre compétence et leur créativité.
Avec les personnes accompagnées, cette juste proximité fonctionne de la même manière. Il ne s'agit pas de résoudre les problèmes à leur place, mais de les accompagner dans leur propre cheminement, de leur permettre de découvrir leurs ressources, tout en offrant un cadre sécurisant. La tentation d’accélérer les choses est souvent présente, mais cela court-circuite le processus d’autonomisation. Laisser l’autre grandir à son rythme est la clé.
Guider sans imposer, c’est aussi accepter de ne pas toujours savoir. Cela demande une certaine humilité, avec les équipes comme avec les personnes accompagnées. C’est admettre que je ne suis pas là pour tout savoir, mais pour co-construire des réponses adaptées, en fonction des réalités de chacun.
Cette juste proximité est un véritable art. Chaque relation nécessite une attention particulière, une écoute fine, d'être prêt à accueillir et surtout une capacité à ajuster constamment sa posture. Il n’y a pas de recette miracle, seulement une vigilance constante. Ce qui fonctionne avec une personne peut être contre-productif avec une autre.
Repenser l’accompagnement au-delà des référentiels
Dans le paysage de l'action sociale, les référentiels de qualité, les guides de procédures et les bonnes pratiques se multiplient. Ils offrent des repères, mais la tentation de réduire les risques peut nous entraîner vers une technocratisation qui éclipse le sens même de nos pratiques.
L’imprévisibilité, voilà un mot qui fait peur à ceux qui veulent tout cadrer. Pourtant, c'est l'essence même de notre travail. Enfermer une relation humaine dans un schéma rigide est illusoire. Les guides de procédures ne peuvent capturer l’implication personnelle, la subjectivité, ou les mécanismes subtils d'identification. Ces éléments, pourtant essentiels, sont souvent absents des projets d'établissement.
Les référentiels et procédures ont leur utilité, bien sûr. Ils offrent des repères, mais nous courons le risque de déshumaniser notre travail si nous les laissons dominer la relation humaine. En cherchant à tout formaliser, on finit par oublier que l’accompagnement social est avant tout une rencontre, une relation vivante qui ne peut se réduire à une série de cases à cocher. L’éducation et l’accompagnement ne se conçoivent pas sans prendre en compte l’imprévisibilité inhérente à toute relation humaine.
Il me semble qu’ignorer l'importance de la subjectivité, de l’implication personnelle, ou des mécanismes d’identification dans nos pratiques quotidiennes revient à négliger une dimension essentielle de notre métier. Ces aspects ne sont pas toujours formalisés dans les projets d’établissement, et leur absence soulève des questions fondamentales. En ne reconnaissant pas cette complexité des relations humaines, nous risquons de perdre ce qui fait la richesse de notre métier.
L'équilibre entre procédures et sensibilité
Dans cet équilibre délicat entre les exigences des procédures et la sensibilité nécessaire à la relation humaine, il est primordial de ne jamais perdre de vue que les personnes que nous accompagnons ne sont pas de simples bénéficiaires passifs. Elles sont les expertes de leur propre vie, de leurs besoins et de leurs aspirations. Notre rôle est de faciliter la co-construction avec elles, de permettre à chacun d’être acteur de son parcours, plutôt que de dicter des solutions toutes faites.
Les référentiels et les procédures ne doivent pas être une fin en soi. Ils ne sont que des outils. Le véritable cœur de notre métier, c’est la relation humaine. C’est elle qui permet d'atteindre les objectifs, c’est elle qui donne du sens à nos actions. Si nous laissons ces outils devenir des prisons rigides, nous échouons à saisir la nature vivante de l’accompagnement social.
Mon parcours, entre ces deux fonctions, n’a pas été une rupture, mais une continuité. Ce qui m’animait en tant qu’éducatrice se poursuit aujourd’hui à une autre échelle. Je ne suis plus directement sur le terrain, mais je reste au service de l’humain. Ma mission est de permettre aux équipes de trouver du sens, de se sentir soutenues, et d’être présentes pour les personnes accompagnées.
Être un bon éducateur ne garantit pas de réussir en tant que chef de service
Ces deux métiers, bien que proches, requièrent des compétences distinctes. Dans mon parcours, j’ai dû apprendre, me former et intégrer de nouvelles aptitudes pour réussir cette transition. Mais, au cœur de ma pratique, un élément reste immuable : la priorité accordée à la relation humaine.
À travers mon expérience d’aide médico-psychologique, d’éducatrice, puis de cheffe de service, je garde en mémoire les mots de Marcel Nuss sur la présence à l’autre :
"Combien d’accompagnateurs de personnes atteintes de grande dépendance savent ce que pense l’usager qu’ils baignent, habillent, nourrissent ? Parfois, ils l’ignorent et s’en désintéressent… L’auteur est dans une situation de totale dépendance depuis 50 ans. Il sait donc de quoi il parle : ‘J’ai tant de fois été lavé, habillé, expédié telle une chose, un bout de chair. J’ai tant de fois eu le sentiment d’être infantilisé, de trop, pas à ma place.’" (Source : https://www.lien-social.com/La-presence-a-l-autre)Marcel Nuss expose avec une lucidité et une justesse qui résonnent bien au-delà du domaine de la grande dépendance. Tout accompagnateur social peut se reconnaître dans ce regard.
Accompagner, c’est rencontrer l’autre à travers soi, et soi à travers l’autre. Cet engagement exige une disponibilité de cœur et d’esprit, ainsi qu’une ouverture à l’autre sans jugement, sans infantilisation. Dans ce processus, l’autonomie ne se décrète pas ; elle se construit dans une relation réciproque et respectueuse.
La relation humaine avant tout
Même dans ma posture actuelle, je continue de croire que l’essence de mon métier réside dans cette attention à l'autre, dans l’écoute de ses forces, de ses faiblesses, de ses contradictions. Il ne s’agit plus seulement d’accompagner une personne sur le terrain, mais de réfléchir à une éthique relationnelle qui imprègne tout un établissement. Cette attention aux singularités est d’autant plus importante dans un environnement où les indicateurs de performance tentent de nous dicter la voie à suivre.
Mais je me refuse à voir la complexité humaine réduite à des tableaux de bord, à des protocoles figés. Je me refuse de me laisser dicter ma conduite professionnelle par des cadres dirigeants qui se sont perdus dans les méandres du pouvoir. Le travail social ne peut être enfermé, car il repose sur l’imprévisible et l’humain. Comme dirait Michel Foucault, c’est dans ces micro-résistances du quotidien, ces petits moments où l’on choisit d’être fidèle à l’éthique de la relation, que se révèle la véritable richesse de notre métier.
En conclusion
En définitive, l’accompagnement social n’est pas seulement une profession, mais une manière d’être au monde, de se positionner face à la vulnérabilité, à la complexité et à la dignité humaine. Il nous pousse à accepter l'incertitude comme un espace fertile de rencontre, à accueillir l'autre sans le réduire à un ensemble de besoins ou de pathologies. C’est une démarche qui exige de voir l’être humain dans sa totalité, au-delà des étiquettes et des diagnostics, comme un sujet capable d’autodétermination et porteur de son propre savoir.
Dans un monde de plus en plus tourné vers le contrôle, la normalisation et la performance, le travail social nous rappelle la nécessité de préserver un espace pour la spontanéité, l’empathie et l’humanité. Accompagner ne consiste pas à corriger ou à « gérer » autrui, mais à marcher à ses côtés, à laisser une place au silence, à l’inconnu, et à la transformation réciproque. Notre rôle est d’être des passeurs d'humanité, des témoins d’une complexité qui échappe aux procédures, et d'affirmer la primauté de la relation humaine sur les cases que l’on tente de lui imposer.
Si cette voie peut sembler parfois inconfortable, exigeant de nous des remises en question constantes et une humilité profonde, c’est dans cet inconfort même que réside la richesse et la puissance du métier. Car en refusant de céder à l’illusion d’un contrôle absolu, nous assumons la beauté imprévisible de l’accompagnement : celle d’un engagement qui nous rappelle, en fin de compte, qu’être humain est un apprentissage qui ne se termine jamais.
Ainsi, au-delà de nos rôles et de nos fonctions, notre défi est de résister, chaque jour, à cette tentation de l’évidence et de la simplification, pour préserver la noblesse d’un métier qui, en s’ouvrant à l’imprévisible, réinvente sans cesse l’idée même d’humanité.
Disponible également : https://www.linkedin.com/pulse/pr%C3%A9server-lessence-humaine-dans-un-%C3%A9quilibre-d%C3%A9licat-ang%C3%A9lique-revest-r8awe
N°8 "Il voulait effacer ce que je suis"
"Il voulait effacer ce que je suis"
Angélique Revest
16 novembre 2024
Depuis ma formation d’éducatrice spécialisée, je n’ai jamais cessé de réfléchir, de me mobiliser et d’accompagner les victimes, qu’elles soient adultes ou enfants, ainsi que les auteurs de violences conjugales. Mon parcours professionnel est jalonné d’expériences multiples et complémentaires, qui m’ont permis de comprendre la complexité de ce phénomène et d’œuvrer, pas à pas, pour un accompagnement global et efficace.
J’ai travaillé dans un accueil de jour dédié aux victimes, adultes et enfants, puis dans un CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale), où la violence conjugale fait souvent partie des récits d’accompagnement. Animée par la conviction que protéger les victimes passe aussi par un travail avec les auteurs, j’ai contribué, aux côtés de mon ancienne directrice et d’une équipe de terrain engagée, à la création d’un dispositif d’accueil et d’accompagnement pour les auteurs de violences conjugales. Je suis persuadée qu’il est essentiel d’accompagner ces auteurs pour mieux protéger les victimes et de privilégier leur éloignement du domicile conjugal plutôt que de systématiquement mettre à l’abri les victimes, souvent au détriment de leur stabilité et de celle de leurs enfants.
J’ai également eu l’honneur d’être co-coordinatrice du réseau Violences Conjugales de Poitiers-Grand-Poitiers avec deux professionnelles formidables, dont l’énergie et l’engagement m’ont profondément marquée. Dans le cadre de mon diplôme universitaire sur les violences faites aux femmes, sous la direction d’Ernestine Ronai et d’Édouard Durand, figures que j’admire pour leur engagement sans faille, j’ai réalisé un état des lieux départemental sur les violences conjugales dans la Vienne ainsi qu’un diagnostic territorial sous la responsabilité de Valérie Larmarche DDDFE. Ces travaux m’ont amenée à rédiger un mémoire sur la création d’un dispositif en non-mixité pour l’accueil des victimes en CHRS, toujours guidée par le souci de conjuguer réflexion théorique et action pratique.
Mes recherches ne se sont pas arrêtées là. En collaboration avec l’université, j’ai eu l’opportunité de publier plusieurs articles et ouvrages, nourris par ma pratique de terrain et mes échanges avec des acteurs engagés sur cette question. Chaque étape de ce parcours, chaque réflexion partagée, chaque action menée, ont renforcé ma détermination à contribuer à une prise en charge systémique et à une prévention durable des violences conjugales.
Au fil des années, mon parcours m’a confrontée à des récits bouleversants, des trajectoires de vie marquées par la violence, l’injustice, mais aussi par des résiliences extraordinaires. Ces expériences m’ont profondément transformée, nourrissant autant mes réflexions que mes engagements. J’ai eu envie de partager ces réflexions avec vous, de mettre en lumière cette réalité trop souvent tue, mais aussi de proposer des pistes pour penser et agir autrement face à ce phénomène complexe et destructeur.
"Il voulait effacer ce que je suis"
Ce témoignage, issu de mon expérience professionnelle, reflète avec intensité l’effacement identitaire et l’emprise destructrice que ces violences imposent. D’autres récits, recueillis au fil des années, viennent renforcer ce constat accablant : "Si tu t’attaques à mon fils, c’est comme une entaille dans mon ventre." Ou encore : "Je n’avais aucune issue. C’est comme si tu étais reliée sans savoir comment t’échapper. Tu ne vis plus, tu n’existes plus." Ces paroles, brutes et poignantes, disent l’indicible : l’annihilation progressive d’une personne, réduite au silence, au néant.
Un enjeu de société majeur, au-delà des foyers
Longtemps confinées à l’intimité des foyers, les violences conjugales sont désormais exposées sous les projecteurs médiatiques, révélant leur caractère systémique et leur inscription dans les rapports sociaux de domination. Derrière les chiffres glaçants et les débats publics, la réalité se révèle bien plus complexe. Ces violences ne sont pas de simples faits divers isolés ; elles incarnent des processus d’emprise insidieux et quotidiens. Elles traversent toutes les catégories sociales et professionnelles, se déclinent sous des formes multiples (physiques, psychologiques, économiques, sexuelles) et restent souvent invisibles, bien qu’elles soient toujours profondément destructrices.
Ces violences, cristallisées dans la sphère privée, s’enracinent dans une organisation sexiste de la société. Elles ne relèvent pas seulement du cadre domestique, mais constituent un fait social et un problème de santé publique d’une ampleur considérable. Leur spécificité exige une prise en charge globale et systémique, incluant non seulement les victimes, mais aussi les auteurs. En effet, seul un traitement intégral du phénomène peut espérer briser le cycle destructeur dans lequel ces relations s’enferment.
Une problématique universelle et multiforme
Bien que les femmes représentent la majorité des victimes de violences conjugales, il est crucial de reconnaître que certains hommes en souffrent également, même si leur proportion reste nettement moindre. Ces situations, encore trop souvent minimisées ou ignorées, méritent une attention tout aussi vigilante et un accompagnement adapté. La violence conjugale n’épargne personne et transcende les genres : elle est le reflet d’une dynamique de domination qui doit être interrogée dans toutes ses dimensions.
Au-delà de leurs ravages sur la relation conjugale, ces violences ont des répercussions profondes et durables sur le développement des enfants. Depuis les années 2000, des recherches ont permis de mieux appréhender leurs effets sur les plus jeunes, qui restent encore aujourd’hui les "grands oubliés" de cette problématique. Leur souffrance, souvent silencieuse, s’exprime à travers des troubles émotionnels, scolaires ou sociaux qui sont autant de signes d’un traumatisme non pris en charge.
Un cadre pour penser et agir
Dans cette série de newsletters, je vous invite à explorer cette thématique complexe sous quatre angles essentiels :
- Mais qu’entend-on vraiment par violences conjugales ? Une définition précise et partagée est indispensable pour agir de manière efficace et concertée.
- L’enfant, victime silencieuse des violences au sein du couple. Comprendre comment ces violences affectent les plus jeunes et pourquoi il est urgent d’intégrer leur protection dans nos dispositifs.
- L’adulte confronté à cette violence : entre souffrance et survie. Approcher les mécanismes d’emprise et les moyens d’accompagnement pour redonner aux victimes leur dignité et leur autonomie.
- L’accompagnement des auteurs de violences : une étape nécessaire pour protéger les victimes. Une réflexion sur les dispositifs à mettre en place pour prévenir la récidive et enrayer durablement le cycle de la violence.
Une réflexion au service de l’action
Dans la conclusion de cette série, je partagerai des réflexions issues de mes recherches, de mes expériences de terrain et des contributions que j’ai eu l’honneur de co-construire depuis 2014. Ces analyses, élaborées à travers plusieurs mémoires, études et collaborations, nourriront une réflexion collective autour de ces trois dimensions fondamentales de la lutte contre les violences conjugales. Je ne prétends pas proposer une vision unique ou exhaustive : cette série se veut un espace d’échange et de dialogue, une invitation à aborder la complexité de ce phénomène tout en explorant des pistes d’action concrètes et diversifiées.
En 2024, malgré une prise de conscience accrue et un arsenal juridique étoffé, les violences conjugales demeurent un enjeu central dans nos pratiques professionnelles. Ensemble, réfléchissons et agissons pour que les dispositifs évoluent, offrant à chaque personne touchée par ces violences – enfants, adultes, auteurs – les clés nécessaires pour sortir de ce cycle destructeur et reconstruire leur existence.
Ces articles sont surtout le fruit de ma pratique de terrain et seront surement incomplets !
Les violences conjugales : un phénomène social à conceptualiser
Les violences conjugales souvent médiatisées à travers des faits extrêmes, comme les féminicides, masquent une réalité plus complexe et insidieuse. En France, une femme meurt sous les coups de son conjoint ou ex conjoint tous les trois jours. Mais qu'entendons vraiment par violences conjugales ?
Lors d’un travail d’étude ultérieure j’ai questionné un échantillon de 100 professionnels du département où j’exerce, 91% avaient été confrontés à des situations de violences conjugales. De cette enquête j’ai pu extraire une définition qui a fait sens commun : « Les violences conjugales sont un ensemble de comportements, d’actes, d’attitudes de l’un des partenaires ou ex partenaires qui visent à contrôler et dominer l’autre. C’est un rapport déséquilibré qui n’est pas de l’ordre du conflit conjugal, dans celui-ci il y a interaction. Lors de violences conjugales, l’auteur veut dominer l’autre, l’assujettir, l’asservir, le posséder et l’annuler dans son statut de sujet. C’est une relation incluant la domination de l'un des protagonistes. Cette situation de domination inclut, pour s'affirmer et perdurer, des cycles de fonctionnement de la relation passant, entre les intéressés, d'une grande "fusion" à des tensions puis des violences (qu’elles soient physiques, psychologiques, sexuelles, économiques etc.). C'est dans cette inégalité des rapports au sein d'un couple qu'on trouve l'essence des violences conjugales. Ce phénomène d'emprise, de domination sur l'autre isole la victime et il lui est très difficile de s'extirper de cette situation sans un soutien extérieur. Les violences conjugales traversent tous les statuts sociaux. C'est un phénomène social, principalement féminin (victime). Cependant, des hommes en sont également victimes».
Cette définition vient corroborer les témoignages des personnes que j’accompagne depuis 10 ans. J’apporterai juste une précision sur la dernière phrase, il n’en reste pas moins qu’il y a une différence sexuée, les femmes sont proportionnellement plus touchées que les hommes.
Extrait du livre d’Eric REINHART L’amour et les forêts, p.117 - Christian, s’il vous plaît, c’est une mauvaise idée qu’on parle de ça, je vous assure. - Si je vous comprends bien, il y aurait des hommes qui frappent les femmes par goût, par habitude, en connaissance de cause, et ceux qui les frapperaient sans les frapper vraiment à regret, sans l'avoir voulu, quasiment par inadvertance, parce qu'une gifle leur aurait échappé, ou une bousculade, et ces hommes là seraient pardonnés d'avance, on devrait les excuser, parce qu'ils seraient, je ne sais pas, faibles ? esclaves de leurs pulsions ? pitoyables ? de leur propre aveu ? alors leur comportement devrait être minimisé ? je ne suis pas d'accord ! - Vous ne pouvez pas vous mettre à ma place. C’est trop facile de porter des jugements d’aussi loin. - Je ne vous juge pas, Bénédicte.
Les violences conjugales : un fait social et un enjeu de santé publique
Les violences au sein du couple ne concernent pas uniquement les cas extrêmes relayés dans les médias. Elles sont donc protéiformes et se cristallisent dans la sphère privée, faisant des victimes invisibles, notamment les enfants. C’est un fait social nourri par le sexisme, qui nécessite une prise en charge systémique. L'évolution sémantique, passant de la notion de "crime passionnel" à celle de "féminicide", est un progrès, mais comme le soulignait Albert Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »
Il est essentiel de nommer ces violences comme des crimes de possession, et non de les justifier par un quelconque sentiment amoureux. On ne tue pas par amour, et il est crucial de ne pas tomber dans l’excuse facile de la co-responsabilité au sein du couple. La violence n’est jamais une simple réponse à un conflit ; c’est un acte de domination. Ce phénomène, qui traverse toutes les catégories sociales, met en lumière la domination de l’un des partenaires sur l’autre, et souvent, comme le montre l’analyse sociologique, il s’agit d’une domination masculine.
La « domination masculine » : une transmission transgénérationnelle ?
Le concept de domination masculine a été introduit par Pierre Bourdieu, puis approfondi dans son ouvrage La Domination masculine. Il y décrit comment la violence symbolique et la reproduction de l’ordre sexuel sont inscrites dans nos structures sociales. Selon lui, les rapports de domination ne sont pas seulement imposés de manière visible, mais ils se perpétuent par des mécanismes invisibles, ce qu’il nomme « violence symbolique ». Cette violence douce est si bien intégrée qu’elle devient invisible, même pour les victimes. Pierre Bourdieu utilise le concept d’habitus pour expliquer que nos manières d’agir, de penser, et de nous mouvoir sont déterminées par notre socialisation. Cet habitus, incorporé de manière non consciente, nous attribue des rôles prédéterminés en fonction de notre genre, et il devient difficile de s’en dégager pour faire des choix ajustés à notre condition individuelle.
Françoise Héritier, anthropologue féministe, reprend et développe ce concept en analysant plus spécifiquement la condition féminine. Elle souligne que « réduites à leur fonction de procréatrices, les femmes sont devenues un objet d’échange entre les hommes pour qu’ils se garantissent la possibilité d’avoir des fils ». Elle décrit comment la domination masculine s’est renforcée par des mesures historiques privant les femmes de libertés, d’accès au savoir et à toute forme d’autorité. Elle ajoute que « l'inégalité hommes-femmes est à la base de tous les racismes et discriminations. Elle a formé le moule dans lequel ils se sont coulés. Aux politiques d'en prendre conscience ».
Historiquement, la reconnaissance de la femme comme personne indépendante et dotée de droits égaux aux hommes est récente. Des événements tels que le droit de vote des femmes en 1944, l’autorisation d’ouvrir un compte bancaire sans le consentement du mari en 1965, ou encore la loi Veil sur l’IVG en 1975, marquent un tournant vers l’émancipation féminine. Cependant, malgré ces avancées, la domination masculine demeure profondément ancrée dans l’inconscient collectif.
Lucie Goderniaux, anthropologue, a exploré dans son mémoire La violence conjugale, un apprentissage transgénérationnel ? la manière dont la domination masculine se transmet entre générations, tant du côté des hommes que des femmes. Elle analyse comment les garçons apprennent à exercer cette domination et comment les femmes, dans certains cas, finissent par accepter ou se trouver incapables de réagir face à cette violence. Ses travaux mettent en évidence que cette transmission du pouvoir masculin s’opère de manière insidieuse, malgré les avancées sociétales et les mouvements féministes des dernières décennies. Cela engendre une vulnérabilité à la violence conjugale, que ce soit en tant que victime, auteur ou témoin.
Françoise Héritier précise d’ailleurs que la violence n’est pas innée chez l’homme, mais qu’elle s’acquiert par l’éducation. Si elle est un phénomène social, cela implique que des actions éducatives et préventives peuvent influer sur sa reproduction. Comme elle l’explique : « la violence est toujours culturelle ; elle n’est pas une donnée de la nature mais le produit de l’éducation ». Elle insiste également sur le fait que « l’homme est la seule espèce où les mâles tuent les femelles », soulignant ainsi l’unicité de cette violence sexuée chez les humains.
Ces analyses sociologiques offrent un cadre essentiel pour comprendre la pérennité de la domination masculine dans les relations de couple. Cependant, il est important de ne pas réduire les violences conjugales à une simple relation de domination patriarcale. D’autres approches, notamment en psychologie, soulignent les dimensions affectives et pathologiques de ces relations, notamment en ce qui concerne l’emprise.
Cécile Condominas, éducatrice spécialisée et psychologue clinicienne, a accompagné pendant plusieurs années des femmes victimes de violences conjugales. Dans son ouvrage Sentiment amoureux et conjugalité violente : du meilleur au pire, elle explore la manière dont les violences conjugales naissent souvent du refus de l’un des partenaires d’accepter la réalité de l’autre, dans une quête de fusion qui tourne à l’emprise. Elle identifie deux typologies d’auteurs de violences : les « actifs violents à sang chaud », souvent jaloux et possessifs, et les « actifs violents à sang froid », dont les violences s’inscrivent dans un cadre manipulateur et psychiquement destructeur. Selon elle, l’emprise conjugale est une forme d’« effraction psychique », où l’identité de la victime est annihilée.
À travers cette lecture plurielle des concepts, il apparaît que la domination masculine explique une part de l’acceptation et de la banalisation de ces violences dans la société. Néanmoins, les violences conjugales sont multiformes, et aucune explication unique ne peut rendre compte de la complexité de ce phénomène. Si la domination masculine éclaire certains aspects structurels, les dynamiques affectives et psychologiques, notamment celles liées à l’emprise, sont essentielles pour comprendre la relation intime où ces violences se produisent.
Il est donc crucial, dans le cadre de l’accompagnement, de savoir distinguer les situations de conflit des phénomènes d’emprise, car chacune de ces configurations appelle une intervention différente.Le contrôle coercitif
La notion de « contrôle coercitif » dans le cadre des violences conjugales, bien qu’actuellement médiatisée, n'est pas nouvelle. Elle a été étudiée depuis les années 70 pour aborder les dynamiques de pouvoir entre les sexes. Contrairement à une vision restreinte des violences conjugales comme étant purement physiques, le contrôle coercitif intègre une compréhension plus large des inégalités structurelles et des tactiques utilisées pour dominer l'autre partenaire, incluant la surveillance, l'isolement social et le contrôle financier.
Ce concept repose sur trois piliers : le contexte (inégalités structurelles entre hommes et femmes), les comportements (tactiques de domination) et les conséquences (réduction de l'autonomie). Le contrôle coercitif inclut une multitude de formes de contrôle, allant de la dévalorisation à la privation de ressources économiques, ce qui enferme la victime dans une dynamique de soumission. Il s’inscrit dans un cycle de violence qui inclut des phases de tension, de violence, et de réconciliation, renforçant l'emprise sur la victime.
Le contrôle coercitif a pour but de restreindre la liberté de l'autre partenaire et s’adapte continuellement, rendant difficile la sortie de cette situation pour la victime. Il génère des conséquences psychologiques graves, telles que l’anxiété, la dépression, et un sentiment de déréalité. Des stratégies d'accompagnement recommandent un soutien direct pour contrer les tactiques d'isolement et de dévalorisation imposées par l'agresseur.
L’emprise : un pouvoir destructeur au service de la domination
L’emprise, élément central dans les violences conjugales, constitue un mécanisme relationnel destructeur, dans lequel un partenaire domine et contrôle l’autre. Ce rapport de force repose sur une dynamique de soumission où la victime se voit progressivement annihilée dans son rôle de sujet. Contrairement à un conflit conjugal classique, les violences conjugales s’inscrivent dans une relation asymétrique où l’agresseur impose son pouvoir pour asservir l’autre. L’emprise s’étend bien au-delà des actes physiques ; elle s’enracine dans des mécanismes psychologiques complexes, visant à isoler, dévaloriser et désorienter la victime.
Dans la plupart des cas, la relation commence par une phase de fusion intense, parfois qualifiée de « lune de miel ». C’est un moment où la relation paraît idéale, où les partenaires se considèrent comme des « âmes sœurs ». Cependant, lorsque vient le moment de s’autonomiser et de retrouver une individualité, les premiers signes de domination émergent. L’agresseur refuse cette séparation émotionnelle et instaure un contrôle de plus en plus rigide, marqué par des reproches, des critiques incessantes et des doubles messages. Par exemple : « Je t’aime comme personne ne t’aimera, mais tu n’es bonne à rien ». Ces contradictions plongent la victime dans une confusion totale, l’empêchant de comprendre et de réagir efficacement aux abus qu’elle subit.
L’emprise est caractérisée par un pouvoir unilatéral de domination, où la victime est progressivement piégée dans une spirale de violence, de culpabilité et d’impuissance. Un témoignage saisissant en illustre la nature : « Je savais que ça allait arriver, comme une horloge ». La victime est ainsi enfermée dans un cycle de violence, conceptualisé par la psychologue Leonor Walker à travers la notion de « cycle de la violence ». Ce cycle se compose de quatre phases : tension, crise, justification et lune de miel. Chaque phase alimente la domination, et au fil du temps, la phase de « lune de miel » tend à disparaître, laissant place à une violence continue et omniprésente.
Un autre témoignage montre comment l’emprise s’exerce dans le quotidien : « Il m’enfermait chez moi, il cachait mes clés de voiture, je ne pouvais plus me rendre au travail ni rien. Je ne pouvais pas avoir d’amis, ni de famille. Il me tapait, me traînait dans les escaliers par les cheveux… ». Cette violence ne se limite pas aux coups : elle est psychologique, économique et sexuelle, visant à annihiler toute résistance. La violence psychologique, en particulier, repose sur des discours doubles, où l’agresseur alterne entre terreur et promesses de changement, créant chez la victime un attachement paradoxal et une dépendance émotionnelle.
La psychiatre Marie-France Hirigoyen, dans son ouvrage Le Harcèlement moral, définit l’emprise comme « la forme de violence la plus grave, car elle attaque l’intégrité même de la personne ». L’agresseur, par ce processus de domination, paralyse la victime, la conduisant à tolérer l’intolérable. Cette dynamique génère chez la victime une dissociation émotionnelle : une sorte de détachement psychologique, qui complique encore davantage sa capacité à se libérer. « Je ne voyais plus l’homme, mais un monstre. Je n’avais aucune issue. C’est comme si tu étais reliée sans savoir comment t’échapper. Tu ne vis plus, tu n’existes plus », témoigne une victime.
Le phénomène d’emprise, avec ses doubles messages et manipulations, est souvent accompagné d’un processus de dissociation chez la victime. Cette dissociation, renforcée par l’isolement et la confusion, rend la prise de conscience et la sortie de l’emprise extrêmement difficiles. « Il me disait que j’étais folle, et au bout d’un moment, je l’ai cru. Tout le monde autour de moi le croyait aussi », confie une autre victime. Ce témoignage montre comment la violence psychologique peut conduire à l’aliénation, où la victime en vient à douter de sa propre réalité.
Le cycle de la violence, montre bien que l’emprise n’est pas un simple conflit relationnel, mais un pouvoir destructeur où la victime est privée de toute autonomie. Pour briser ce cycle, il est indispensable que les professionnels du social et du médical puissent reconnaître les signes de l’emprise. Il leur incombe de créer un espace sécurisé pour permettre à la victime d’exprimer sa souffrance et de retrouver progressivement sa subjectivité. Une aide extérieure est souvent la seule façon de rompre ce cycle infernal.
L’emprise : une domination ancrée dans le contrôle
L’emprise s’exerce toujours à travers une dynamique de pouvoir et de contrôle. La domination unilatérale vise à maintenir la victime dans une position d’infériorité, où elle est constamment culpabilisée, tout en gardant un espoir de rémission. Le double message contradictoire est central dans cette stratégie de domination : l’agresseur alterne entre des critiques dévastatrices et des promesses d’amour et de changement, renforçant l’emprise.
Les études sur ce phénomène ont montré que, dans les cas de violences conjugales, l’emprise s’accompagne souvent d’une déresponsabilisation totale de l’agresseur et d’une responsabilisation croissante de la victime. Le cycle de la violence se nourrit de cette inversion des rôles, où la victime en vient à se sentir coupable des violences qu’elle subit, tandis que l’agresseur se présente comme une victime des circonstances. Comme l’explique Marie-France Hirigoyen, ces processus « provoquent une confusion psychique chez la victime accompagnée de phénomènes de dissociation qui rendent la compréhension de ses réactions si difficile".
Dans certains cas, la phase de « lune de miel » peut disparaître complètement, ne laissant place qu’à la terreur permanente. La victime, épuisée par le cycle de la violence, finit par accepter l’inacceptable, incapable de discerner les moyens de s’en sortir. « Je savais qu’il y en aurait une engueulade tous les soirs, je ne savais juste pas quel serait le thème », explique une autre victime. Ce type de violence systématique mène à une soumission totale.
Facteurs de vulnérabilité et reproduction du cycle
Les facteurs de vulnérabilité à l’emprise sont multiples : la grossesse, la précarité, les antécédents de violence, ou encore la séparation, représentent des moments où l’emprise peut s’intensifier. Il n’existe pas de typologie unique des auteurs de violence conjugale, tant les profils sont diversifiés, mais certaines caractéristiques sont récurrentes : une personnalité jalouse, égocentrique, intolérante à la frustration, et un passé marqué par la violence.
Les victimes, quant à elles, partagent souvent des histoires de vie marquées par la maltraitance ou l’exposition à la violence dans l’enfance. Comme le révèle l’Enquête Nationale sur les Violences Envers les Femmes en France (ENVEFF), 68 % des femmes victimes de violences conjugales ont vécu des antécédents de maltraitance. De plus, les personnes ayant été exposées à des violences conjugales dans leur enfance présentent un risque quatre fois plus élevé de devenir elles-mêmes victimes à l’âge adulte.
Ces éléments soulignent l’importance de briser le cycle de la violence par une reconnaissance précoce des signes d’emprise et un accompagnement spécifique des victimes. Il est impératif que les professionnels de la santé et du social agissent de concert pour offrir un soutien adapté, permettant ainsi à la victime de se libérer de l’emprise et d’éviter la reproduction de ces schémas destructeurs dans les générations futures.
Entre fascination et rejet
Les victimes de violences conjugales oscillent souvent entre fascination et rejet à l'égard de leur agresseur, manifestant une ambivalence bien documentée. Karen Sadlier, docteure en psychologie clinique, souligne qu'il faut en moyenne six à sept tentatives avant qu'une victime ne parvienne à quitter définitivement son agresseur. Cette ambivalence s'explique par plusieurs facteurs : une perte d’estime de soi, des sentiments contradictoires, la peur de la rupture, l’isolement, l’absence de soutien ou encore la méconnaissance de leurs droits. À cela s'ajoute l'état de stress post-traumatique, qui peut ancrer la victime dans une position de dépendance vis-à-vis de l'auteur des violences, rendant difficile l’idée de pouvoir vivre seule.
Muriel Salmona, psychiatre spécialisée dans le psychotraumatisme, explique que ces violences peuvent entraîner des traumatismes profonds, notamment lorsque la victime est confrontée à un danger imminent menaçant sa vie ou son intégrité physique. Ces traumatismes déclenchent une réponse neurobiologique qui dissocie la victime de ses émotions et peut entraîner une anesthésie émotionnelle. En conséquence, la victime semble déconnectée de la réalité de l'abus qu'elle subit. Cette dissociation est initialement un mécanisme de défense, mais elle finit par renforcer l’emprise, car la victime ne perçoit plus clairement les dangers auxquels elle est exposée.
Cette dissociation entraîne des symptômes tels que l’amnésie traumatique, rendant difficile pour les victimes de se souvenir de leur histoire de manière cohérente. Cette amnésie crée un véritable "puzzle mental" qu'il est nécessaire de reconstituer avec un accompagnement psychologique adapté. En parallèle, le traumatisme peut également générer des conduites d’évitement, des cauchemars éveillés ou des comportements d’automédication, comme l'alcoolisme ou la toxicomanie. Ces conduites permettent aux victimes de "retrouver" l’anesthésie émotionnelle qui les protège temporairement de la douleur psychologique. Le cas de Louise, 38 ans, illustre cette dynamique : « Elle disait qu’elle voulait mourir, qu’elle n’était plus rien ni pour elle, ni pour ses enfants. Elle affirmait que son ex-mari avait raison et qu'il aurait dû la tuer. » Son récit témoigne de la profonde dévalorisation et de la dépendance émotionnelle qui rendent ces situations encore plus complexes à résoudre.
L’accompagnement psychosocial des victimes de violences conjugales doit prendre en compte l'ampleur de ces traumatismes. Selon Françoise Gérôt, médecin addictologue, cette dissociation est en partie due à une réaction neurobiologique de survie, déclenchée par une libération excessive d'adrénaline et de cortisol lors des épisodes de violence. Cette réaction, visant à protéger le cerveau contre les chocs émotionnels, empêche la victime de traiter correctement l'information traumatique. Ce phénomène, appelé mémoire traumatique, reste figé dans l’amygdale, rendant la victime vulnérable à la reviviscence de ces événements à tout moment.
Le stress post-traumatique peut s’installer de façon durable si ces traumatismes ne sont pas traités. Salmona précise qu'il est nécessaire de consulter des professionnels formés au traitement du trauma pour éviter des diagnostics erronés qui pourraient mener à des traitements inadaptés. Ces victimes, souvent perçues comme des « mauvaises victimes » parce qu’elles ne réagissent pas de manière attendue, doivent être soutenues dans leur chemin vers la guérison et la reconstruction.
Les violences conjugales affectent également la parentalité. Lorsqu’un enfant est impliqué, les violences peuvent s’intensifier, notamment pendant la grossesse, comme en témoigne Madame Rose : « Pendant cette période, elle a subi des coups et des humiliations. La naissance de l’enfant n’a pas mis fin aux violences. » Cela soulève des questions cruciales sur la capacité des victimes à exercer une parentalité saine lorsqu'elles sont elles-mêmes en situation de traumatisme.
L'accompagnement global des victimes doit ainsi inclure une prise en charge adaptée qui leur permet de retrouver une autonomie émotionnelle et sociale, tout en leur offrant des outils pour comprendre et déjouer les stratégies d’emprise mises en place par leur agresseur. En transformant la mémoire traumatique en mémoire autobiographique, et en permettant aux victimes de reconstruire leur récit de manière cohérente, on peut espérer réduire l’impact des violences conjugales à long terme.
Ce travail d'accompagnement holistique, incluant l'accompagnement des enfants, des victimes adultes, et même des auteurs, est essentiel pour briser le cycle de la violence et permettre à chacun de retrouver sa place en tant que sujet, et non plus objet d'emprise.
Vers une prise en charge globale des violences conjugales
Les violences conjugales ne peuvent être réduites à une simple dynamique entre deux personnes. Elles sont le produit d'une interaction complexe entre des facteurs sociaux, culturels, et psychologiques qui s'entremêlent pour créer un climat d'emprise destructrice. Qu'il s'agisse de la victime, de l'enfant ou de l'auteur, chaque partie prenante dans ces situations subit les répercussions de ces violences. Ainsi, une approche holistique s'avère indispensable pour mettre en place des interventions efficaces.
Les enfants, souvent invisibles dans ces situations, subissent des traumatismes parfois aussi profonds que ceux de la victime adulte. L’accompagnement global doit non seulement viser à protéger ces enfants, mais également à leur offrir un espace sécurisé pour exprimer leurs propres émotions et se reconstruire. Comme l'a démontré Karen Sadlier, une parentalité parallèle, où chaque parent est accompagné individuellement par des professionnels, offre une meilleure protection pour les enfants tout en réduisant les risques de manipulation par l’auteur de violences.
Pour l'adulte victime, l’emprise exercée par l'auteur de violences rend la libération difficile. Comprendre ce cycle de la violence, comme l'a théorisé Leonor Walker, et reconnaître les signaux d'alarme permet de briser cet engrenage destructeur. Cela nécessite une prise en charge à long terme, où le soutien psychologique et social est essentiel pour redonner à la victime la possibilité de se reconstruire, tant sur le plan émotionnel que physique. La violence psychologique, souvent plus insidieuse que la violence physique, érode lentement l’estime de soi et nécessite un accompagnement spécifique pour reconstruire l’identité de la personne.
Enfin, l'accompagnement des auteurs de violences ne doit pas être négligé. Même si la majorité des efforts sont (à juste titre) centrés sur la protection des victimes, il est indispensable de comprendre que sans une prise en charge adéquate des auteurs, la violence risque de se perpétuer. Cela ne signifie pas un simple suivi judiciaire, mais une approche plus profonde qui s’attaque aux racines de la violence, souvent liées à des troubles de l’attachement ou à des angoisses d’abandon. La pulsion d’emprise, théorisée par Paul Denis, souligne que la violence peut parfois être l'expression d'une angoisse existentielle mal gérée.
Accompagner les auteurs, c’est également prévenir la récidive et protéger les futures victimes.Dans les newsletters à venir, nous aborderons plus en détail ces trois volets fondamentaux : l’accompagnement des enfants, des victimes adultes, et des auteurs. L’objectif est de proposer des pistes de réflexion et d’action, en s’appuyant sur des recherches actuelles, des témoignages et des pratiques éprouvées.
Depuis 2014 je constate une évolution notable et qualitative des dispositifs d'aide et d'accompagnement. Cependant je constate également que malgré l'arsenal juridique bien présent en France des lacunes sont encore bien trop présente notamment au niveau de l'accueil dans les commissariat et le temps des procédures.
Loin d’être un simple enjeu individuel, les violences conjugales sont un problème de société qui appelle à des réponses globales, pluridisciplinaires et durables. Ensemble, en prenant en compte toutes les facettes de cette problématique, nous pouvons créer un environnement plus sécurisé et accompagner chaque personne dans un processus de reconstruction et de guérison.
Bibliographie :
- Bourdieu, P. (1998). La domination masculine. Paris : Éditions du Seuil. Ouvrage fondamental explorant les structures de la domination masculine dans les sociétés contemporaines.
- Condominas, C. (2015). Sentiment amoureux et conjugalité violente : du meilleur au pire. Paris : Dunod. Étude approfondie des relations amoureuses et de l’emprise, avec une typologie des auteurs de violences conjugales.
- Denis, P. (2004). Pulsion d’emprise. Paris : PUF. Théorie de la pulsion d’emprise, qui éclaire les mécanismes sous-jacents à la violence et à la domination dans les relations intimes.
- Gilibert, J. (1982). La folie d'emprise. Paris : PUF. Étude clinique des violences conjugales à travers le prisme de la folie d’emprise et des comportements violents.
- Héritier, F. (1996). Masculin/Féminin, la pensée de la différence. Paris : Odile Jacob. Anthropologue féministe, Héritier explore les fondements de la domination masculine et propose une analyse des inégalités de genre.
- Hirigoyen, M.-F. (1998). Le harcèlement moral : la violence perverse au quotidien. Paris : Syros. Ouvrage qui définit l’emprise et la violence psychologique, souvent invisibles, mais profondément destructrices.
- Sadlier, K., Durand, É., Ronai, E. (2015). Violences conjugales, un défi pour la parentalité. Paris : Dunod. Cet ouvrage examine les conséquences des violences conjugales sur la parentalité et propose des pistes d’accompagnement.
- Sadlier, K. (2021). L'enfant face à la violence dans le couple. Paris : Dunod. Une étude sur l’impact des violences conjugales sur les enfants et la nécessité d’un accompagnement spécifique pour ces jeunes victimes.
- Salmon, M. (2013). Le livre noir des violences sexuelles. Paris : Dunod. Ouvrage abordant les mécanismes de traumatisme et de psychotraumatisme dans les contextes de violences conjugales et sexuelles.
- Walker, L. E. (1979). The Battered Woman. New York : Harper & Row. Introduction de la théorie du « cycle de la violence », essentielle pour comprendre la dynamique des relations abusives.
- Laplanche, J. (2007). Problématiques VI : L'après-coup, et autres essais. Paris : PUF. Jean Laplanche explore les concepts d’identification et de socius, appliqués ici à la compréhension des rapports de genre et des violences conjugales.
- Ayouch, T. et al. (2007). Violences conjugales : Genre, culture et subjectivité. Paris : L’Harmattan. Étude qui analyse la manière dont les assignations de genre sont intériorisées par les victimes de violences conjugales.
- Goderniaux, L. (2010). La violence conjugale, un apprentissage transgénérationnel ?. Mémoire de recherche, Université de Liège. Recherches sur la transmission de la domination masculine et de la violence à travers les générations.
- Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains. Site Internet officiel : https://stop-violences-femmes.gouv.fr/ Informations officielles et légales concernant les violences faites aux femmes en France.
- Observatoire des violences envers les femmes de Seine-Saint-Denis (2020). Guide d’aide à l’entretien avec des femmes victimes de violences. Conseil Départemental de la Seine-Saint-Denis. Guide pratique destiné aux professionnels pour accompagner les femmes victimes de violences conjugales.
N°9 Les parents ne sont pas toujours les remparts contre le danger
Les parents ne sont pas toujours les remparts contre le danger
Angélique Revest
23 novembre 2024
En 2015, pendant ma formation d'éducatrice spécialisée j’ai entrepris un travail de fond sur l’impact des violences conjugales sur les enfants. J’ai voulu comprendre, au-delà des statistiques et des rapports, comment ces violences affectent concrètement le développement des plus jeunes, ceux qui sont souvent considérés comme des spectateurs passifs d’un drame qui les dépasse. Ce travail m’a permis de constater l’ampleur de la détresse de ces enfants, mais aussi les lacunes dans leur accompagnement, alors même que les études récentes démontrent l’effet dévastateur de ces violences sur leur développement affectif, social et cognitif.
En 2021, j’ai élargi ma réflexion pour m’intéresser plus spécifiquement aux adultes victimes de violences conjugales. En approfondissant mes recherches, j’ai pu explorer les dispositifs de soutien existants et les stratégies mises en place pour accompagner les victimes dans leur reconstruction. Ce second mémoire m’a montré que, si les dispositifs pour les femmes victimes se développent, la prise en charge des enfants reste encore marginale.
Enfin, en 2022, j’ai participé à la création d’un dispositif d’accueil et d’accompagnement des auteurs et autrices de violences au sein du couple. Convaincue que pour protéger efficacement les victimes (adultes et enfants) il est nécessaire de travailler en amont avec ceux qui exercent ces violences, j’ai voulu explorer cette voie encore trop peu investie. Accompagner les auteurs et autrices, c’est agir sur la racine du problème, rompre le cycle de la violence avant qu’il ne se perpétue. Cela reste un défi complexe, mais je crois fermement que c’est une condition essentielle pour créer un environnement plus sécurisé pour les victimes.
Ces trois étapes, ces « Fragments de terrain », sont autant de jalons qui m’ont amenée à proposer cette série de newsletters articulées autour des différentes facettes des violences au sein du couple.
Il est crucial de ne plus percevoir les violences conjugales uniquement à travers le prisme de l’adulte, mais d’adopter une approche globale, incluant toutes les dimensions de cette problématique. C’est en agissant sur tous les fronts que nous pourrons enfin briser ce cycle infernal et offrir à chaque enfant, chaque victime, et même chaque auteur, une réelle opportunité de transformation.
Au fil de ce parcours, certaines paroles recueillies auprès des enfants m’ont particulièrement marquée, comme celles d’une jeune fille, prononcées sous une table où j’avais improvisé une cabane dans mon bureau. C’est dans cet espace sécurisant qu’elle a pu me confier une partie de son histoire. Elle m’a demandé, dans un murmure empreint de gravité :
« Si tu devais arrêter le temps, tu ferais quoi Angélique ? »Ces mots, lourds de sens, reflétaient la complexité et la profondeur de son vécu. Ils étaient le prélude à la révélation courageuse des violences conjugales et intrafamiliales qu’elle et ses deux sœurs subissaient. Cette petite fille, dans toute sa vulnérabilité, a trouvé la force de mettre des mots sur son quotidien. Son courage, comme celui de tant d’autres, nous oblige à réexaminer nos pratiques et à redoubler d’efforts pour construire des espaces où les enfants peuvent s’exprimer, être entendus et, surtout, être protégés.
Les enfants, grands oubliés des violences conjugales
Les violences conjugales affectent profondément les victimes adultes, mais elles touchent également les enfants, qui restent souvent les grands oubliés de ce phénomène. Pourtant, ces derniers ne sont pas de simples témoins passifs : ils sont des victimes à part entière, exposés à des impacts émotionnels, cognitifs et sociaux considérables. Comme le souligne Karen Sadlier, Docteure en psychologie clinique :
60 % des enfants dans ce contexte développent des troubles post-traumatiques, tandis que 80 % sont exposés directement ou indirectement aux violences.Ces chiffres alarmants mettent en lumière une réalité souvent négligée : l’absence d’un accompagnement spécifique pour ces enfants, malgré leur vulnérabilité.
Dans la plupart des dispositifs d’accueil, l’enfant est encore perçu comme une « extension » de sa mère, réduit à un rôle secondaire, voire invisibilisé dans les démarches entreprises pour protéger l’adulte victime. Souvent, il est assimilé à une « valise » suivant mécaniquement sa mère de bureau en bureau, sans que ses besoins ne soient réellement pris en compte. Ce silence institutionnel traduit un manque de moyens et de formation, mais surtout une méconnaissance des répercussions de ces violences sur le développement de l’enfant.
Comme l’exprime une mère rencontrée en entretien :
«Si moi je vais mal, comment mon fils peut aller bien ? »Cette phrase illustre le lien étroit entre l’état psychologique de la mère et celui de son enfant, et l’urgence de concevoir des dispositifs qui prennent en compte cette interdépendance. Pourtant, malgré les progrès législatifs récents, comme la reconnaissance en 2018 de l’enfant témoin comme co-victime, renforcée par le décret n°2023-889 du 18 octobre 2023, qui considère désormais l’enfant témoin de violences conjugales comme une victime à part entière, ces avancées peinent à se traduire dans la pratique.
L’enfant grandit dans un environnement saturé de tensions, absorbant la peur, l’insécurité, et souvent le non-dit. Il devient à la fois témoin/victime et prisonnier d’un système familial dysfonctionnel, où ses besoins spécifiques – sécurité, écoute, et compréhension – sont relégués au second plan. Loin d’être un simple « dommage collatéral », l’enfant est une victime dont les blessures, souvent invisibles, nécessitent une attention particulière.
Il toutefois important de reprendre le propos de Maurice Berger, dans la préface de l’ouvrage collectif « Violences conjugales : un défi pour la parentalité », écrit :
Tous les enfants exposés à ces scènes ne deviennent pas violents, mais beaucoup de sujets violents ont subi respectivement un tel traumatisme psychologique. Et beaucoup d’autres enfants témoins de ces scènes souffrent d’angoisse, d’idées suicidaires, de difficultés scolaires, etc. On sait aussi, depuis 1990, que les enfants de moins de trois ans peuvent présenter un syndrome post-traumatique durable qui se manifeste par des jeux répétitifs concernant les événements traumatisants, des épisodes dissociatifs, un retrait social, une hypervigilance, des peurs et des comportements agressifs. Surtout, l’élément le plus prédictif concernant la constitution d’un tel syndrome n’est pas en premier le fait qu’un événement ait été dirigé contre leur corps, mais le fait d’avoir été témoin d’une menace sur l’intégrité physique et/ou émotionnelle de la personne qui s’occupe d’eux, c’est-à-dire leur figure d’attachement sécurisante, le plus souvent la mère.
Entre silence et résilience face aux violences conjugales
Les enfants se souviennent, même lorsqu’ils n’en parlent pas. Le silence apparent qu’ils opposent souvent à la réalité des violences conjugales n’est qu’un reflet de leur traumatisme. Selon Ernestine Ronai :
Ce n’est pas parce qu’il ne les frappe pas qu’ils ne souffrent pas.Ces enfants grandissent « logés dans la peur », témoins impuissants d’une violence qui les dépasse et les enferme dans un sentiment de culpabilité. Ils culpabilisent de ne pas avoir pu protéger leur mère, et cette culpabilité pèse lourdement sur leur développement cognitif, affectif et social.
L’accompagnement de ces enfants nécessite une compréhension fine de la complexité de leur vécu. Il est impératif de briser la loi du silence pour libérer leur parole, car tant que ce premier pas n’est pas franchi, aucun travail de reconstruction ne peut réellement commencer. Dans les contextes familiaux pathogènes marqués par les violences, la question du placement de l’enfant se pose souvent. Mais ce choix, bien que motivé par une volonté de protection, comporte des conséquences graves. Séparé de sa mère, l’enfant est protégé du quotidien violent, mais il reste enfermé dans un traumatisme où la peur pour sa mère et la culpabilité de l’abandon continuent de le hanter. Les enfants placés peuvent aussi développer un sentiment d’insécurité accru, car ils restent connectés psychiquement au danger que vit leur mère.
Une double peine pour la mère et des impacts pour l’enfant
La société, et notamment les professionnels intervenant dans ces contextes, doivent éviter de disqualifier la mère. Pourtant, certaines injonctions paradoxales institutionnelles aggravent la souffrance des victimes, comme celle de protéger leur enfant tout en maintenant un lien avec le père violent. Ce type de discours valide inconsciemment la stratégie de l’agresseur et enferme la mère et l’enfant dans une double contrainte destructrice. En parallèle, les auteurs des violences minimisent souvent leur responsabilité, utilisant la manipulation et le déni pour maintenir leur emprise.
Il est donc nécessaire d’accompagner la mère dans son processus de reconstruction, afin qu’elle puisse réinvestir son rôle parental. Lorsqu’elle est soutenue et en sécurité, la mère retrouve souvent ses compétences parentales et sa capacité à créer un cadre protecteur pour son enfant. Si elle est laissée seule face aux violences, les conséquences sont bien plus graves pour l’enfant, qui devient prisonnier d’un conflit de protection, tiraillé entre le besoin de sauver sa mère et sa propre survie.
Des impacts multiples et profonds sur l’enfant
Les violences conjugales affectent les enfants dans tous les aspects de leur développement : affectif, cognitif, social et neurologique. Grandissant dans un environnement saturé de peur, où l’autonomie est perçue comme une menace et où la négociation n’existe pas, ces enfants assimilent des modèles relationnels marqués par l’asymétrie et la domination. Ces schémas dysfonctionnels influencent profondément leur trajectoire et renforcent des comportements d’agressivité ou de soumission à l’âge adulte.
Parmi les impacts majeurs, on note :
Troubles psychoaffectifs
Les violences conjugales perturbent l’équilibre émotionnel des enfants, créant un terrain fertile pour des troubles affectifs durables :
- Difficultés à identifier et réguler les émotions : Ces enfants peinent à comprendre et exprimer leurs sentiments. Leur cadre familial, dominé par l’imprévisibilité et la peur, entrave leur capacité à différencier colère, tristesse ou anxiété.
- Faible estime de soi : Ayant souvent intégré la violence comme un échec personnel, ces enfants grandissent avec un sentiment d’indignité et une image négative d’eux-mêmes.
- Culpabilité et honte : Ils se sentent responsables de la violence, notamment pour ne pas avoir su protéger leur mère ou avoir causé, à tort, les conflits.
- Troubles post-traumatiques : Cauchemars, flashbacks, hypervigilance et réactions de panique fréquentes sont monnaie courante. Ces symptômes traduisent un état de stress chronique, affectant leur quotidien.
Neurobiologie du traumatisme
Les enfants exposés aux violences conjugales subissent des impacts directs sur leur développement neurologique et cognitif :
- Excès de cortisol : Le stress chronique provoqué par les violences entraîne une sécrétion excessive de cortisol, une hormone neurotoxique à forte dose. Cela affecte les structures cérébrales, notamment l’hippocampe (impliqué dans la mémoire) et l’amygdale (centre des émotions).
- Altérations cérébrales : Des études montrent des anomalies au niveau de la connectivité neuronale, impactant la régulation émotionnelle, la mémoire et l’apprentissage. L’enfant peut développer des troubles de l’attention ou de l’hyperactivité.
- Réduction de la résilience biologique : Un environnement instable réduit les capacités de l’enfant à gérer le stress. Les réseaux neuronaux responsables de l’adaptation émotionnelle restent sous-développés, rendant ces enfants plus vulnérables face aux adversités futures.
- Troubles cognitifs : Les difficultés d’apprentissage et d’attention sont courantes, avec des impacts négatifs sur leur parcours scolaire. L’exposition répétée à la violence interfère avec la capacité de concentration et d’assimilation des informations.
Socialisation et reproduction des schémas violents
Les violences conjugales modifient profondément la façon dont l’enfant perçoit et interagit avec le monde social :
- Modèles relationnels inadaptés : En observant l’asymétrie des rôles parentaux, ces enfants assimilent la violence comme un mode légitime de résolution des conflits ou d’expression de la frustration.
- Tolérance accrue à la violence : Exposés à des agressions récurrentes, ils normalisent les comportements violents, à la fois dans leurs relations personnelles et sociales.
- Difficultés relationnelles : Incapables de faire confiance, ils développent des mécanismes de défense, allant de l’isolement affectif à des comportements agressifs envers leurs pairs.
- Cycle intergénérationnel de la violence : Les enfants co-victimes des violences conjugales sont plus susceptibles de reproduire ces schémas à l’âge adulte, devenant eux-mêmes auteurs ou victimes de violences.
Une enfance sous emprise : entre parentification et résilience entravée
Dans certains cas, ces enfants adoptent des rôles qui ne sont pas les leurs, devenant protecteurs de leur parent victime ou médiateurs dans la famille. Ce processus de parentification, bien qu’instinctif, est destructeur, car il alourdit leur charge émotionnelle et les prive de leur insouciance enfantine. Ils deviennent des enfants-adultes, absorbant les responsabilités et les peurs qui ne devraient jamais leur incomber.
Pour briser ce cycle, il est essentiel de proposer un accompagnement global, qui intègre :
- Un travail thérapeutique adapté pour traiter les blessures émotionnelles et neurobiologiques des enfants.
- Un soutien éducatif et pédagogique pour restaurer leur confiance en eux-mêmes et rétablir des modèles relationnels sains.
- Une prise en charge conjointe de la parentalité pour accompagner la mère et sécuriser l’environnement familial, en insistant sur la reconstruction d’un lien d’attachement stable et sécurisant.
Ces enfants ne sont pas uniquement des spectateurs de la violence : ils en sont les victimes invisibles. Agir, c’est leur permettre de reconstruire leur identité, de développer des relations sociales équilibrées et de briser définitivement le cycle des violences intergénérationnelles.
Impact sur la parentalité : quand les violences conjugales ébranlent les fondations familiales
Les violences laissent une empreinte profonde sur les capacités parentales, perturbant à la fois le développement des enfants et la qualité des liens familiaux. Dans ces contextes, la parentalité est souvent prise en otage par des dynamiques de stress, de peur et d’emprise, empêchant les parents, qu’ils soient victimes ou auteurs, d’offrir un environnement sécurisant et structurant à leurs enfants. Le cadre affectif et relationnel, pourtant essentiel à la construction identitaire de l’enfant, se délite sous le poids de la violence.
Pour les mères victimes, la charge psychologique et physique qu’impliquent les violences peut rendre difficile la disponibilité émotionnelle nécessaire pour répondre aux besoins de leurs enfants. Ces enfants, quant à eux, évoluent dans un climat d’hypervigilance et d’insécurité qui altère leur capacité à développer un attachement sécurisant. L’exposition répétée à des conflits violents ou à des négligences affectives entrave leur régulation émotionnelle, et peut favoriser des troubles de l’humeur, de l’attention, ou des comportements impulsifs. Par un effet de transmission transgénérationnelle, ces enfants risquent également d’intérioriser la violence comme un mode de résolution des conflits, reproduisant ainsi les schémas destructeurs qu’ils ont connus.
D’un autre côté, les auteurs de violences, souvent eux-mêmes porteurs d’un passé traumatique ou de difficultés psychologiques, peinent à assumer une parentalité bienveillante et non coercitive. Ils oscillent entre comportements autoritaires, manipulation affective et désengagement, renforçant la confusion et le conflit de loyauté chez l’enfant.
Il est donc fondamental que les interventions éducatives et thérapeutiques tiennent compte de la double réalité des violences : leur impact sur la parentalité et leurs effets sur le développement de l’enfant. Offrir un cadre de sécurité aux familles ne peut se limiter à la protection physique : il s’agit aussi de reconstruire les compétences parentales, d’apporter un soutien psychologique adapté, et d’aider les enfants à redéfinir leur place, non plus comme protecteurs ou médiateurs, mais comme enfants, libres d’évoluer dans un environnement émotionnellement stable.
Les violences conjugales bouleversent de fait profondément la parentalité des deux parents, engendrant des dynamiques familiales dysfonctionnelles qui affectent directement l’enfant.
Pour la mère victime : la situation d’emprise, les traumatismes répétés et l’état d’hypervigilance qu’elle impose affectent sa capacité à répondre de manière cohérente et constante aux besoins affectifs et éducatifs de son enfant. Les efforts de la mère sont souvent focalisés sur la gestion des crises et la recherche de stratégies de protection, ce qui peut entraîner une indisponibilité émotionnelle pour son enfant. Néanmoins, comme l’explique Édouard Durand :
« Protéger la mère, c’est protéger l’enfant. »Lorsqu’elle est en sécurité et soutenue, une mère retrouve souvent et rapidement ses compétences parentales ainsi que son rôle structurant, offrant un cadre sécurisant à son enfant.
Pour l’auteur des violences : la parentalité de l’auteur est souvent marquée par :
- Un style autoritaire, où la violence physique ou psychologique s’impose comme un mode de contrôle.
- L’instrumentalisation de l’enfant, utilisé comme levier de domination pour maintenir l’emprise sur la victime. Cela inclut des menaces comme : « On va te retirer tes enfants si tu pars » ou des manipulations émotionnelles visant à déstabiliser la mère.
Ce comportement renforce la confusion chez l’enfant, qui peine à dissocier le rôle parental de la violence conjugale.
Pour l’enfant : pris dans un conflit de loyauté, l’enfant oscille entre la peur et l’attachement à ses deux parents. Ce dilemme affectif profond est exacerbé par les contradictions entre l’amour qu’il peut porter à son parent violent et le besoin de sécurité qu’il trouve auprès de sa mère. Cette dynamique altère le lien d’attachement sécurisant, indispensable à son développement psychoaffectif.
Un équilibre fragile à reconstruire
Dans ces contextes, il est essentiel d’accompagner les mères pour qu’elles puissent réinvestir leur rôle parental, tout en limitant l’exposition de l’enfant à des comportements destructeurs de la part de l’auteur. Soutenir la parentalité dans un cadre de violences conjugales implique donc une approche globale, intégrant à la fois :
- La sécurisation de l’enfant et de la mère.
- Une réflexion sur les droits parentaux et les modalités d’interaction avec l’auteur des violences, afin de ne pas compromettre la reconstruction familiale.
En somme, accompagner les familles, c’est s’engager dans un travail de réparation complexe, mêlant justice, éducation et thérapie, avec comme boussole constante l’intérêt supérieur de l’enfant.
Témoignages de terrain et analyse éducative
Ces deux vignettes sont issues de mes pratiques professionnelles auprès de familles confrontées aux violences conjugales. Elles reflètent les dynamiques complexes des relations familiales dans ces contextes, tout en soulignant les impacts profonds sur les enfants et les défis éducatifs et sociaux que ces situations posent.
Ces vignettes sont issues de mon mémoire d'éducatrice et ont été synthétisées. Un exercice compliqué quand on connaît ma facilité à synthétiser ;-) J'ai toujours le sentiment de dénaturer l'écrit et de le rendre plus superficiel. Je peux partager le mémoire que j'ai rédigé, n'hésitez pas !
Vignette 1 : Madame CHARLIE et ses trois filles – une parentalité sous tension dans un contexte de violences multiples
Madame CHARLIE, mère de trois filles (Prune, 10 ans ; Violette, 7 ans ; Jade, 3 ans), subit des violences conjugales intenses et répétées, mêlant violences physiques, psychologiques et sexuelles. Dans ce climat de domination et d’insécurité, les filles, sont constamment exposées aux effets délétères de cette situation. Elles absorbent la peur, les cris et les pleurs de leur mère, avec des répercussions profondes sur leur développement affectif et leur construction psychologique.
Témoignages et quotidien familial
Les nuits sont particulièrement angoissantes. Les filles entendent les cris, pleurs et bruits de coups en provenance de la chambre parentale. Elles décrivent un mélange de peur et d’impuissance face à ces scènes répétées. Prune, l’aînée, tente de retarder l’heure du coucher, convaincue qu’elle peut protéger sa mère en restant éveillée. Elle se donne pour mission de protéger ses soeurs, d'aider sa mère que la gestion du quotidien. Ce comportement témoigne d’une parentification précoce, où l’enfant endosse un rôle de protectrice.
En journée, le père alterne entre gestes d’affection et dévalorisations constantes de Madame CHARLIE devant les filles, renforçant le conflit de loyauté chez ces dernières. Violette exprime une forte ambivalence : elle oscille entre l’attachement à son père, qu’elle décrit parfois comme « gentil », et la peur qu’il lui inspire, amplifiée par son comportement envers leur mère.
Accompagnement proposé
L’intervention éducative a été construite autour de plusieurs axes :
- Sécuriser l’environnement immédiat : Une mise à l'abri a été inévitable pour cette famille. Malgré le dépôt de plainte Monsieur n'a pas été interpellé et aucun accompagnement contraint n'a été mis en place. Il n'était plus au logement familial mais rodait. Il était de fait inconcevable de laisser Madame et ses filles dans ce logement. (Ce genre de situation que j'ai malheureusement trop souvent accompagnées est à l'origine de mon investissement sur la création de places spécifiques d'accueil et d'accompagnement des auteurs). L’accompagnement a commencé par offrir un espace neutre et sécurisant pour les enfants et leur mère, à travers des entretiens individuels et des moments partagés en fratrie. Cela leur a permis de se libérer, à leur rythme, des non-dits imposés par la peur et l’emprise paternelle.
- Déculpabiliser Prune : En tant qu’aînée, Prune incarne la figure parentifiée. Lors des entretiens, elle a exprimé à demi-mot sa croyance que sa mère ne pourrait pas se protéger seule. L’objectif a été de souligner son rôle d’enfant, tout en valorisant les compétences maternelles de Madame CHARLIE dans un contexte où l’agresseur cherche à disqualifier sa parentalité.
- Reconstruire la relation mère-enfants : Des séances conjointes ont permis à Madame CHARLIE de poser des mots sur les émotions de ses filles, en leur expliquant que leur peur est légitime mais qu’elles ne sont pas responsables de ce qu’elles vivent. Cet échange a renforcé la cohésion familiale et aidé à rétablir un lien d’attachement sécurisant.
- Conflit de loyauté : L’intervention a inclus un travail éducatif autour du droit d’aimer les deux parents, même dans ce contexte violent. Violette, particulièrement affectée, oscillait entre colère et chagrin, un schéma typique de conflit de loyauté. L’accompagnement a aidé à dissocier l’image paternelle de l’affection légitime qu’elle lui porte, tout en identifiant la violence comme inacceptable.
Analyse éducative et psychosociologique
Cette situation illustre les mécanismes complexes de l’emprise exercée par l’auteur des violences, qui utilise l’intimidation, la domination et la manipulation affective pour maintenir son contrôle. Les enfants, bien qu’indirectement victimes, intègrent des schémas relationnels dysfonctionnels, où la violence devient une norme implicite.
Prune incarne ici une parentification classique, où l’enfant tente de compenser la fragilité d’un parent victime en endossant un rôle de protectrice. Ce mécanisme, bien qu’instinctif, engendre des troubles psychoaffectifs à long terme, notamment une incapacité à se percevoir comme une enfant.
Madame CHARLIE, sous l’effet des violences psychologiques et sexuelles, était initialement désinvestie de sa parentalité, une stratégie inconsciente pour survivre dans ce climat oppressant. L’accompagnement proposé a cherché à redonner du pouvoir d’agir à cette mère, tout en rétablissant un cadre sécurisant pour les enfants.
Perspectives éducatives et thérapeutiques
Pour pérenniser cette intervention, plusieurs pistes ont été identifiées :
- Accompagnement psychothérapeutique des enfants : Prune et Violette ont besoin de poursuivre un travail thérapeutique pour explorer leurs émotions et reconstruire des schémas relationnels où la violence, l'agressivité ne sont plus les réponses. Jade pourrait bénéficier d’un suivi ludique pour apaiser ses angoisses précoces.
- Soutien juridique et éducatif pour Madame CHARLIE : L’ordonnance de protection et le point rencontre doivent être suivis et ajustés si nécessaire. Madame CHARLIE doit être soutenue pour affronter les tentatives de contournement par le père, tout en consolidant son estime d’elle-même et son autorité parentale.
- Travail sur la parentalité du père : Bien qu’encadré par un point rencontre, un travail spécifique sur ses comportements et sa capacité à établir une relation non violente avec ses filles est crucial pour prévenir d’éventuelles récidives.
En somme, cette vignette illustre l’importance d’une approche systémique, qui ne se limite pas à protéger mais vise également à reconstruire des liens familiaux apaisés dans un cadre sécurisé. Protéger Madame CHARLIE et ses filles, c’est leur offrir un espace où elles peuvent redéfinir leur identité, loin de la violence et de l’emprise.
Vignette 2 : Madame KLIMT et Pierre – Une culpabilité incorporée dans un climat de violences multiples
Madame KLIMT, mère de Pierre, 6 ans, vit sous l’emprise d’un conjoint violent. Cette emprise se manifeste par des violences physiques, psychologiques, économiques et sexuelles, qui se sont installées progressivement. Bien que Pierre ne subisse plus de violences physiques directes depuis plusieurs années, son quotidien reste profondément marqué par ce contexte. Ses mots révèlent une culpabilité intériorisée :
« C’est ma faute s’ils se disputent. »Cette phrase illustre le poids émotionnel écrasant que Pierre porte, symptôme classique chez les enfants victimes de violence conjugales. Elle témoigne également d’un conflit de loyauté, où l’enfant tente de rationaliser des comportements qui le dépassent, tout en cherchant à préserver le lien avec ses deux parents.
Un témoignage d’enfant saisissant
Lors d’un entretien éducatif, Pierre partage un souvenir marquant. Il le partage en dessinant toujours une voiture rouge, il est à l'intérieur avec son père. Sa mère quant à elle est à l'extérieur du véhicule :
« J’ai vu mon père jeter ma mère hors de la voiture, j’étais dans mon siège auto. »Ce récit révèle à la fois le traumatisme de l’enfant et la normalisation insidieuse de la violence dans son cadre familial. La précision de ce souvenir indique une hypervigilance émotionnelle, typique des enfants exposés à un environnement dangereux. Ces enfants développent des mécanismes de survie, oscillant entre peur, colère et besoin de protéger.
Pierre était spectateur, il pleurait, criait, il était dans un état d’impuissance. Les violences conjugales étaient sont contexte de vie, il a toujours connu ces violences. Cette normalisation imposée est renforcée par un contexte où les violences conjugales sont souvent banalisées ou invisibilisées par les adultes. La scène de la voiture, racontée avec des mots d’enfant, illustre l’importance des détails symboliques dans l’accompagnement éducatif : pour Pierre, le siège auto devient le témoin silencieux de son enfermement psychique.
Accompagnement éducatif et thérapeutique
1. Avec Pierre : Une verbalisation progressive
Le travail éducatif avec Pierre a été orienté vers la déculpabilisation et la réappropriation de son rôle d’enfant. Cela a nécessité :
- Des supports symboliques : Des séances basées sur le jeu et le dessin ont permis à Pierre de s’exprimer sans pression. Par exemple, il a dessiné une maison entourée de personnages dont l’un pleurait et l’autre criait, symbolisant son père et sa mère. Ce support visuel a servi de point de départ pour évoquer ses émotions. Il a également dessiné plusieurs fois une voiture et sa mère à l'extérieur.
- La différenciation des rôles : À travers des contes et des discussions adaptées à son âge, Pierre a exploré l’idée que les disputes parentales ne sont pas de sa responsabilité. Cela a été essentiel pour désamorcer son sentiment de culpabilité.
- Un espace de sécurité : Cette "cabane" improvisée sous une table a créé un lieu symbolique où Pierre a pu verbaliser ses ressentis sans crainte d’être jugé ou repris.
2. Avec Madame KLIMT : Soutenir la parentalité et amorcer un projet de départ
L’accompagnement de Madame KLIMT a visé à renforcer sa compréhension de l’impact des violences conjugales sur son fils. En l’aidant à reconnaître la souffrance silencieuse de Pierre, elle a pu amorcer une prise de conscience sur ses propres besoins et ceux de son enfant.
- Sensibilisation à l’effet miroir : En revisitant avec elle le récit de Pierre, notamment la scène de la voiture, l’objectif était de l’aider à comprendre que son fils avait intégré cette situation comme souvenir traumatique. Madame a pu me dire qu'elle pensait qu'il ne s'en souvenait pas.
- Renforcement des compétences parentales : Un travail éducatif a été mené pour l’aider à poser des limites claires, tout en offrant un cadre sécurisant à Pierre. Par exemple, instaurer des rituels apaisants avant le coucher a permis de réduire les angoisses nocturnes de l’enfant. Mais pas que instaurer des rituels sur son quotidien.
- Projet de départ : L’accompagnement s’est également concentré sur l’élaboration d’un projet de séparation du conjoint violent. Cela a nécessité des démarches juridiques (saisine du procureur) et un soutien psychologique pour surmonter l’emprise.
Analyse éducative et clinique
Entre victime et protecteur : Pierre incarne le paradoxe des enfants exposés aux violences conjugales : il est à la fois victime et protecteur. Son rôle dans la famille est marqué par une parentification précoce, où il cherche à maintenir une illusion de normalité en absorbant les tensions. Ce positionnement est typique des enfants dans un climat de violence : ils adoptent des rôles inadaptés, que ce soit comme gardiens de la paix, confidents ou boucs émissaires. Ces mécanismes d’adaptation, bien qu’ingénieux à court terme, compromettent leur développement affectif et social à long terme.
Une parentalité sous emprise : Sous l’effet de l’emprise, Madame KLIMT oscille entre culpabilité et besoin de protection. Sa parentalité est marquée par une hypervigilance : elle est constamment dans l’anticipation des crises et la gestion des urgences. Cela limite sa disponibilité émotionnelle pour Pierre.
Le travail éducatif a permis de renforcer son autorité parentale en la sensibilisant à ses propres compétences et en l’aidant à prendre du recul face aux manipulations de son conjoint.
Les enjeux du signalement et de la protection
Un signalement a été effectué pour Pierre, mettant en lumière sa vulnérabilité et l’urgence de mettre en place des mesures de protection. Le dispositif éducatif a également préconisé un accompagnement thérapeutique pour Pierre, afin de traiter ses traumatismes de manière plus approfondie.
En parallèle, l’élaboration d’un projet de séparation sécurisée pour Madame KLIMT a été jugée prioritaire, avec des étapes claires pour garantir la stabilité de Pierre. La famille a été orientée dans un CHRS spécialisé or département.
Perspectives éducatives et thérapeutiques
Pour poursuivre cet accompagnement, plusieurs pistes ont été proposées :
- Un suivi psychologique pour Pierre : Permettre à l’enfant de travailler sur ses traumatismes dans un cadre thérapeutique spécialisé.
- Un accompagnement juridique renforcé pour Madame KLIMT : Faciliter ses démarches pour garantir une séparation sécurisée, notamment en encadrant les droits de visite du père.
- Un travail systémique sur la parentalité : Sensibiliser Madame KLIMT à la distinction entre conjugalité et parentalité, tout en explorant des modalités de parentalité parallèle pour limiter l’impact du conflit.
Actions éducatives : Accompagner, prévenir et reconstruire
Les actions éducatives doivent s’articuler autour de dispositifs spécifiques, adaptés aux besoins des enfants victimes et de leurs mères. Ces interventions visent à reconstruire un environnement sécurisant, soutenir la parentalité, et sensibiliser à la prévention des violences.
Créer des espaces sécurisés pour les enfants
Il est essentiel d’offrir aux enfants des lieux où ils peuvent exprimer leurs émotions et leur vécu en toute sécurité. Ces espaces doivent permettre une approche ludique et symbolique :
- Supports éducatifs : Jeux, dessins, contes, ou ateliers créatifs pour encourager l’expression indirecte des traumatismes.
- Cadre rassurant : Garantir la présence d’un adulte bienveillant formé à l’écoute et à l’accompagnement des enfants victimes de violences conjugales/intrafamiliales. Ces dispositifs permettent aux enfants d’amorcer un processus de verbalisation sans se sentir jugés ou exposés à des conséquences négatives.
Soutenir les mères dans la reconstruction de leur rôle parental
La parentalité des mères victimes de violences conjugales est souvent fragilisée par l’emprise et les traumatismes. Les actions éducatives doivent :
- Renforcer les compétences parentales : Accompagner les mères pour qu’elles retrouvent une autorité sécurisante, en lien avec leurs capacités souvent mises en sommeil.
- Travailler sur le lien mère-enfant : Proposer des séances d’accompagnement en dyade (mère-enfant) pour rétablir un dialogue affectif perturbé par les violences.
- Encourager l’autonomie maternelle : Soutenir la mère dans ses démarches éducatives pour éviter la parentification de l’enfant.
Mais encore .....
Favoriser une éducation préventive en milieu scolaire
La sensibilisation aux relations non violentes dès le plus jeune âge est un levier puissant pour prévenir les violences. Les actions éducatives préventives doivent inclure :
- Ateliers en classe : Discuter des émotions, du respect mutuel, et des comportements relationnels sains avec les enfants.
- Formation des enseignants : Renforcer leur capacité à repérer des signes de mal-être ou de violence chez les élèves et à orienter les familles vers des dispositifs adaptés. Mais également former l'éducation nationale au sens d'une information préoccupante qui encore aujourd'hui tarde dans ce type de contexte. Ces interventions éducatives, au-delà de leur rôle préventif, contribuent également à déconstruire les stéréotypes genrés souvent à l’origine des rapports de domination.
Renforcer la formation des professionnels
Les travailleurs sociaux, éducateurs, et intervenants en milieu scolaire doivent disposer des outils nécessaires pour :
- Identifier les signes de traumatisme : Reconnaître les troubles comportementaux ou émotionnels liés à l’exposition à la violence.
- Adopter des pratiques adaptées : Utiliser des approches éducatives respectueuses et progressives pour accompagner enfants et familles.
- Collaborer en réseau : Travailler en coordination avec les acteurs de santé, de justice, et de l’éducation pour offrir un accompagnement global et cohérent.
Ces interventions éducatives sont bien plus qu’un simple soutien : elles sont une réponse holistique aux impacts des violences conjugales sur les enfants et leurs mères. En créant des environnements sécurisants, en soutenant la parentalité, et en misant sur la prévention et la formation, il est possible de briser le cycle des violences et d’accompagner ces familles vers une reconstruction durable.
Conclusion
Cette newsletter ne se limite pas à un simple exercice de synthèse ; elle est l’aboutissement d’une réflexion nourrie par mes expériences professionnelles et, surtout, par mon histoire personnelle. J’ai grandi dans un contexte de violences conjugales et intrafamiliales. Placée de mes 6 ans à mes 15 ans, j’ai vécu un système censé protéger, mais qui, en réalité, laissait des failles béantes. Avec le recul, je prends la pleine mesure de ce qui aurait pu être fait différemment. Une prise en charge spécifique manquait, un accompagnement empathique pour comprendre ce que nous vivions, mon frère et moi, semblait inexistant. Je me souviens encore de cette tentative de nous séparer, comme si nos liens fraternels n’étaient qu’un détail parmi d’autres. C’est une blessure qui ne s’est jamais totalement refermée.
J’aurais tant à dire sur les manquements de la protection de l’enfance, de l'éducation nationale et de l'hôpital, mais aussi sur certaines postures professionnelles, parfois déshumanisantes, que j’ai pu observer. Combien de fois ai-je entendu que, compte tenu des carences que nous avions subies, il y avait peu d’espoir en notre résilience ? Et pourtant, une seule éducatrice, à un moment clé, a su se mettre à ma hauteur d’enfant. Elle a regardé au-delà des statistiques et des préjugés, elle a vu l’enfant que j’étais et, sans doute, l’adulte que je pouvais devenir. Cet acte, aussi isolé soit-il, a marqué un tournant dans ma vie.
Mon vécu ne m’a pas conduite à me contenter de critiquer. J’ai voulu comprendre, analyser et construire. Il aurait été facile de se perdre dans la colère et l’amertume, mais j’ai choisi de transformer ces expériences en moteur pour mon engagement. Ces questions qui résonnaient en moi depuis l’enfance – Pourquoi nous ? Pourquoi si peu de soutien ? – sont devenues le socle de mes recherches, de mes pratiques et, aujourd’hui, de cette newsletter.
Mon objectif est de susciter une réflexion collective sur les thématiques abordées : la place des enfants victimes dans les dispositifs, la reconstruction de la parentalité dans un contexte d’emprise, et la nécessité d’un accompagnement interdisciplinaire et global. Les violences conjugales ne doivent plus être perçues comme un problème limité à un couple ; elles touchent une famille entière, et plus encore. Elles bouleversent des trajectoires de vie, détruisent des liens et peuvent se perpétuer de génération en génération si nous n’intervenons pas de manière holistique.
Je veux également rendre hommage aux experts dont les travaux ont enrichi ma compréhension, notamment Karen Sadlier et Édouard Durand, qui ont su éclairer mon cheminement lors de mon diplôme universitaire. Leur rigueur et leur humanité continuent d’inspirer mes écrits et mes pratiques professionnelles. Je pense aussi à Ernestine Ronai et Maurice Berger.
Protéger des enfants comme Pierre ou cette petite fille réfugiée sous la cabane improvisée de mon bureau, c’est bien plus qu’une mission éducative. C’est leur redonner cette place d’enfant qu’ils n’ont jamais pu occuper. C’est leur permettre d’espérer, de croire en leur valeur, même lorsque tout semble s’opposer à leur épanouissement. C’est aussi accompagner les mères dans leur reconstruction, car leur résilience est souvent le premier rempart pour protéger leurs enfants.
Mais c’est également, pour nous, en tant que professionnels, citoyens ou simples témoins, interroger nos représentations, nos dispositifs, et nos pratiques. Il ne suffit pas de réagir face à la violence ; il faut anticiper, prévenir, et reconstruire avec une profonde humanité.
Au fond, chaque enfant, chaque parent mérite une seconde chance. Non pas une chance offerte par indulgence, mais une chance rendue possible par un environnement qui protège, soutient et croit en la capacité de chacun à se relever. Agir, c’est permettre à ces familles de résister, de reconstruire et, un jour, de réapprendre à vivre.
Disponible également : https://www.linkedin.com/pulse/les-parents-ne-sont-pas-toujours-remparts-contre-le-danger-revest-cu6ge
N°10 Accompagner les auteurs c'est protéger les victimes
ACCOMPAGNER LES AUTEURS C’EST PROTÉGER LES VICTIMES
Angélique Revest
1 décembre 2024
Dans une société où la lutte contre les violences conjugales est souvent synonyme de mise à l'abri des victimes, force est de constater que nous restons enfermés dans une logique souvent désuète. Les victimes, déjà brisées par des actes de domination et de violence, subissent une double peine : perdre leur foyer et reconstruire dans l’urgence ce que la violence a détruit. Ce paradoxe insoutenable conforte les agresseurs dans leur position de pouvoir et interroge les pratiques d’une société qui prétend protéger.
Face à ce non-sens, il faut un changement de paradigme. Accompagner les auteurs, c’est protéger durablement les victimes. C’est refuser de les condamner à l’errance, au silence et à la stigmatisation. Ce postulat, souvent rejeté par frilosité ou manque de vision, est pourtant essentiel pour briser le cycle des violences.
Au CHRS Les Herbeaux d’Audacia, nous avons osé prendre ce virage. J’ai eu l’honneur de piloter et de concevoir un dispositif novateur, pérennisé grâce à l’engagement sans faille de l'équipe et à l’écoute d’un territoire qui a su se mobiliser. Cet accompagnement des auteurs, pensé comme une alternative à la récidive et comme un pilier de la responsabilisation, a démontré que la transformation est possible, à condition de s’y engager pleinement.
Cet article, coécrit avec Claude Hugonnaud et Loïs Demange , témoigne de cette expérimentation audacieuse, menée sur le terrain, là où les politiques sociales doivent être vécues et transformées, et non seulement pensées. C’est une invitation à regarder en face la complexité des violences conjugales et à agir avec la force d’une conviction : protéger les victimes, c’est aussi accompagner les auteurs.
UN CHANGEMENT DE PARADIGME
Lorsque le foyer conjugal, familial se transforme en terreur, il est essentiel de protéger les victimes (adultes et enfants) et d’accompagner les auteurs. Cependant, répondre efficacement à l'agir violent suppose, aussi, d'essayer de prévenir sa réitération par une prise en charge systémique des violences conjugales et un accompagnement adéquat des auteurs. Au Canada, les centres d'accueil pour les auteurs de violences conjugales sont une institution. En France, ce changement peine à se mettre en place. Or dès 2007, Luc FRÉMIOT, Procureur de la République de Douai, est le premier à expérimenter l'éviction du conjoint violent en lien avec un CHRS, inspiré du modèle canadien. Fortement engagé, il ne cesse depuis de promouvoir ce modèle. Il déclare lors d'une audition du 28 mai 2020 de la délégation aux droits des femmes pour le Sénat : « Accueillir des auteurs de violences dans des centres dédiés permettrait à des éducateurs, des psychologues et psychiatres spécialisés de leur faire prendre conscience des conditions de leur passage à l'acte. Ce travail sur les causes des violences donne de très bons résultats au Canada. Pour les violent·e·s pathologiques, dont le profil psychologique ne peut conduire qu'à l'emprisonnement, on constate un taux effrayant de récidive de 45 %, à comparer à celui de 6 à 8 % que l'on obtient en appliquant les outils que je préconise ! ».
L’association Audacia s'engage, se mobilise depuis sa création dans la prévention de la récidive et la lutte contre toutes les formes de précarité. En effet, les violences conjugales et intrafamiliales, à l'image de la société, sont de plus en plus présentes dans nos missions. L'accompagnement des auteurs marque un changement de paradigme dans la lutte contre les violences conjugales et leur réitération. In fine, il évite une « double peine » pour les victimes : leur mise à l'abri en urgence, (rester chez soi avec l'assurance d'y être en sécurité) et le retour encore trop fréquent des victimes dans le foyer et auprès de leur agresseur. Comme tout changement, il se construit par la volonté conjuguée d'acteur locaux de la justice, des services de probation, médicaux et sociaux.
UN PROTOCOLE DÉPARTEMENTAL
Depuis 2007, un protocole de lutte contre les violences conjugales existe dans notre département, proposant dès l'origine un accueil des auteurs des places de CHRS. Cependant il n’a été que trop peu mobilisé, il s'est enfin développé dans un contexte favorisé par une volonté d'acteurs convaincus du modèle. De plus, dans le cadre du Grenelle des violences conjugales (2019), la Ministre de l'époque Madame SCHIAPPA a annoncé le cofinancement dans chaque région, d'ici 2022, de deux centres de prise en charge des auteurs de violences dans le couple. Malgré une annonce ambitieuse, nous ne pouvons que regretter que le volet hébergement soit encore trop absent des CPCA et qu'il peine à se développer de façon pérenne. Proposer une prise en charge adaptée aux auteurs ne se résume pas au simple éloignement du domicile, sans contrainte ni contrôle.
UNE PRISE EN CHARGE PSYCHOSOCIALE EN CHRS
Différentes études confirment qu'une prise en charge psychosociale des auteurs permet de réduire le taux de récidive. Dans le cadre de l'expérimentation conduite depuis 2021, nous accueillons des auteurs sur le site du CHRS (quatre places à titre expérimental) avec un accompagnement psychosocial composé de deux accompagnatrices sociales ainsi qu'un psychologue. Cet accueil doit permettre à la victime de rester au domicile conjugal et à l'auteur de bénéficier d'un accompagnement spécifique et personnalisé que nous expliciterons ultérieurement. La prise en charge des auteurs en CHRS collectif permet un hébergement en urgence dès la sortie du tribunal, après avoir été placés sous contrôle judiciaire et en attente de leur jugement. L'auteur, dans le cadre de cet accueil sur la structure collective, est ainsi moins enclin à retourner au domicile ou à entrer en contact avec la victime.
Dans sa complémentarité à la réponse judiciaire, l'accueil et l'accompagnement des auteurs de violences dans le couple se voient institutionnalisés dans leur dimension psychosociale. De ce point de vue, nous pourrions apparenter la fonction du contrôle judiciaire du mise en cause à la fonction de la sanction. En effet, Rrizais (2013) décrit la sanction comme une opportunité plus qu'un apprentissage, c'est-à-dire la création de conditions permettant un réaménagement possible du rapport à la loi, car nul n'est censé ignoré la loi. Ce point de vue implique de penser la sanction comme moyen permettant de faire exister la règle en reconnaissant sa transgression (Liénard, 2019). En cela, la sanction permet de « faire sentir qu'il s'est passé quelque chose de suffisamment important et que les personnes cadrantes/référentes ne resteront pas silencieuses » (Prairat, 2004), en soi, son caractère solennel.
L'intérêt n'est donc pas de réactiver le pouvoir du « maître ou de l'adulte », en soi, du professionnel ou de l'institution. Ainsi, selon Prairat (2004), « la transgression participe à la construction du sujet sociopolitique tout comme l'erreur participe à l'évolution intellectuelle du sujet cognitif, ainsi sanctionner prend en compte un comportement, et donc la personne dans son processus de subjectivation ».
Au CHRS Les Herbeaux, l'accompagnement de l'auteur de violence dans le couple fait face à trois figures : la Cheffe de Service représentant l'institution, le cadre, la loi ; les accompagnatrices sociales représentant l'aspect sociétal ; et le psychologue représentant le subjectif, le Soi. De cette façon, ces trois figures (Soi, l'autre/les autres, la loi) permettent d'appréhender dans un cadre contenant (l'accueil sur le dispositif AVC) ce que nous pourrions nommer comme la psychodynamique du lien, c'est-à-dire la confrontation du sujet à son caractère social, c'est-à-dire les liens à autrui (relations objectales).
Cette triple interaction vient agir sur l'émergence d'une subjectivation du Sujet en lien avec sa responsabilisation :
- Elle fait exister (ou émerger) le Sujet face à la loi car celle-ci pointe sa responsabilité dans la société, elle vient mettre des mots en réponse de faits.
- Elle permet de créer de l'altérité œuvrant ainsi à la différenciation Soi/autre (entendu dans son sens psychanalytique), en vue de sortir d'un sentiment de toute-puissance.
- Enfin, cette mise en place de limites face à la loi et à l'autre peut permettre la mise en place d'un travail de subjectivation qui peut ouvrir sur la création d'un sentiment d'identité.
LA CLINIQUE DES AUTEURS DE VIOLENCES DANS LE COUPLE
Il ne nous semble pas nécessaire dans cette partie de revenir sur la psychopathologie des auteurs de violences dans le couple, déjà traitée dans de nombreux travaux et ouvrages (CARRAUD, L. & Co. (2008) ; AUTRET, G. & Co. (2009) ; DI PIAZZA, L. & Co. (2017) ; FERRATY-GIACARDI, C. & DELBREIL, A. (2017) ; COUTANCEAU, R. & SALMONA, M (2021)). Nous pouvons affirmer que nous avons pu observer la même sémiologie pour le public accueilli sur le dispositif d'accueil et d'accompagnement des auteurs de violence dans le couple.
Nous accueillons les personnes dans une urgence/détresse émotionnelle, qui se manifeste d'une façon singulière propre à chaque personne, alors cet espace proposé devrait prendre la symbolique d'un « SAS de décompression ».
Bien évidemment, cela implique que la personne soit dans une temporalité psychique appropriée pour pouvoir profiter de cet espace, sinon cela risque d'être néfaste voire maltraitant. Ainsi, plus ou moins rapidement, il leur est possible de profiter de ce moment « de-hors temps », hors du temps car en attente d'un jugement qui rend incertain le futur, et dehors temps car en dehors de leur urgence psychosociale. Dans ces cas de figure, nous pouvons observer une mise au travail, chacun à sa manière, certains en privilégiant le thérapeutique, d'autres en privilégiant la relation éducative, de leurs conflits internes. C'est un moment où ils peuvent être dans un « temps pour soi ».
La personne autrice des faits de violences fait face à une incompréhension de la violence. Qu'est-ce que la violence ? À quel moment suis-je violent ? À quel moment l'autre devient violent ? Ai-je le même regard/seuil de tolérance que l'autre sur la violence ? Sont des questions auxquelles ces personnes peinent à répondre, en dehors de la violence physique, la violence semble ne pas exister. C'est parfois sous ce prisme d'une forme « d'éducation juridique », sur le travail de « ce qu'est la violence ? » que peut être abordé la subjectivité de l'auteur de violences dans le couple qui, parfois, va se reconnaître comme victime de violences au travers de certaines définitions (dans le couple et/ou dans d'autres relations (amicales, professionnelles, ou encore durant son enfance de la part de figures parentales)). Il ne faut pas oublier que la personne en face de nous a été à un ou des moments donnés autrice de violences dans le couple, en dehors de ces moments elle est père, mère, fille, fils, frère, sœur, salarié d'une entreprise, fan de musique, sportif , etc. Ces quelques exemples font parties des « profils des auteurs ». Nous vivons une époque où la prise en charge systémique se fait davantage entendre, nous pourrions penser aussi que la prise en charge d'un auteur de violences dans le couple est une prise en charge systémique intrapersonnelle.
Selon cette vision, il faut pouvoir travailler à plusieurs, et créer ce que l'on appelle le « méta-cadre ». Ici, nous pensons aux liens partenariaux avec le CMP (Centre Médico-Psychologique) Espace Vienne (sollicité pour les individus sous-main de justice et les personnes à risques de violence hétéro-agressive), avec le CPCA (Centre de Prise en Charge des Auteurs de violences Conjugales), ou encore le CSAPA (Centres de Soin, d'Accompagnement et de Prévention en Addictologie), le centre de Psychotraumatisme, le SMPR (Service Médico-Psychologique Régional), etc. Si nous ne créons pas une continuité dans l'accompagnement des auteurs nous créons une discontinuité dans le sentiment d'Être de ces personnes, au risque de cliver leurs profils intrinsèques.
L'Invisibilité des enfants dans les violences conjugales : un appel à l'action
Une demande qui arrive rapidement est le désir de voir les enfants restés auprès du parent victime. En l'absence d'accord avec le JAF (Juge des Affaires Familiales), l'auteur est tributaire de l'autre parent dans ce contexte de tension.
Lorsqu'il y a un contrôle judiciaire, en général, la personne ne peut pas être en contact avec la victime et de ce fait est séparée de ses enfants peut créer un climat de tensions. Les enfants sont alors instrumentalisés, le fruit de chantage de la part de l'auteur, de la victime. Il n'est pas rare que nous soyons obligés de jouer les intermédiaires, les médiateurs d'un conflit qui ne peut être résolu sans l'intervention de la justice. Il est également impossible de solliciter le lieu de rencontre dans l'attente d'un jugement ce qui complexifie les solutions apportées au parent auteur. Le passage devant le JAF est le moyen le plus protecteur pour permettre le respect des droits parentaux de chacun et protéger l'enfant.
Lors de la séparation du couple conjugal, les violences ne cessent pas pour autant. Celles-ci peuvent s’amplifier et les féminicides qui ont eu lieu en France se sont déroulés majoritairement lors d’une séparation ou d’une passation de l’enfant lors des droits de visite. L’expérience de Karen SADLIER, en lien direct avec l’Observatoire des violences envers les femmes de Seine-Saint-Denis, affirme que la coparentalité n’est pas adaptée et qu’il est nécessaire de proposer une parentalité parallèle. La parentalité parallèle a été pensée afin de réduire les risques pour le parent victime mais surtout pour tenter d’influer sur les processus qui peuvent être mis en place par l’auteur en termes d’instrumentalisation. Elle consiste en deux mono parentalités. C'est-à-dire que chaque parent est accompagné par un professionnel afin de travailler la relation mère-enfant et père-enfant. Il y a un troisième professionnel qui est référent de l’enfant. Chaque membre de la famille doit pouvoir mobiliser des soutiens individuellement. Ce n’est pas parce que la relation conjugale est terminée que la parentalité deviendra symétrique. Au contraire l’auteur a toujours besoin de contrôler son ex-conjointe et la violence peut en être exacerbée.
De plus, en l'absence d'appartement, les visites d'un enfant sur le collectif sont inadaptées. Dans cette procédure concernant les AVC, les enfants sont « oubliés » et il nous semblerait important de formaliser les rencontres avant l'audience (« point rencontre » par exemple). Nous pouvons ici nous référer aux ouvrages de SADLIER Karen : « violences conjugales : un défi pour la parentalité » publié en 2020 et « l'enfant face à la violence dans le couple » publié en 2021, qui ouvrent tout deux sur la question de la prise en soin de l'enfant dans des contextes de violences dans le couple.
UNE PERSPECTIVE SOCIOLOGIQUE
Intégrer une perspective sociologique à l'analyse des violences au sein du couple révèle l'importance de comprendre ce phénomène au-delà des relations individuelles, en tenant compte des dynamiques sociales et des structures culturelles. Les rôles traditionnels de genre, les normes de pouvoir et de contrôle, ainsi que les inégalités économiques contribuent souvent à la perpétuation de comportements violents au sein des couples. La société elle-même, avec ses attentes liées à la masculinité et à la féminité, peut façonner un environnement qui favorise les violences conjugales. L'impact des inégalités économiques, du chômage, et des disparités d'accès à l'éducation ne doit pas être sous-estimé, car ces facteurs créent des conditions propices aux tensions relationnelles. En intégrant une perspective sociologique, il devient crucial de considérer les influences sociales qui façonnent les comportements individuels, tout en travaillant à transformer les normes culturelles et à créer des structures de soutien communautaires.
La domination masculine, conceptualisée par Pierre BOURDIEU et Françoise HÉRITIER, constitue un modèle archaïque de rapports sociaux inégalitaires de genre. Elle se caractérise par une « valence différentielle des sexes » et est ancrée dans la construction de l'esprit par des schémas de domination d'un sexe sur l'autre. Cette transmission transgénérationnelle de la domination masculine persiste malgré les évolutions sociétales et les mouvements féministes. Lucie GODERNIAUX, anthropologue, explore la manière dont la domination masculine est transmise entre les générations, mettant en lumière l'apprentissage de la violence par les hommes et la réaction des femmes face à cette violence. Ses recherches soulignent l'intégration du pouvoir patriarcal dans notre inconscient collectif. Françoise HÉRITIER souligne que la violence n'est pas innée mais acquise par l'éducation, offrant ainsi une perspective sociale sur les violences faites aux femmes. Elle insiste sur la nécessité de modifier nos représentations personnelles et de mettre en place des actions de sensibilisation, prévention et accompagnement. Cécile CONDOMINAS, éducatrice spécialisée et psychologue clinicienne, aborde la relation amoureuse et son potentiel basculement vers la violence conjugale. Elle identifie l'emprise comme un mécanisme de « dépendance à la possession », soulignant les besoins de sécurité et de reconnaissance dans la relation de couple.
La sociologie offre une compréhension essentielle des violences au sein du couple. La transmission transgénérationnelle de ces schémas, la responsabilité collective dans la lutte contre ces violences, et la nécessité de changer les mentalités émergent comme des axes clés. La multiplicité des approches souligne la complexité des violences au sein du couple nécessitant une compréhension holistique pour mettre en place des actions efficaces.
Il est indispensable de ne pas réduire les violences au sein du couple à des déterminants individuels, mais plutôt de les considérer comme le produit de normes sociales et de structures qui nécessitent un examen approfondi et une transformation.
Perspective psychologique
Aujourd’hui, plus qu’hier, il est en effet nécessaire de différencier sexe et genre. Lorsque nous évoquons la « domination masculine », cela renvoie directement à « l’identification primitive par le socius de la préhistoire personnelle » comme le nomme Laplanche (2007), c’est-à-dire à la représentation masculine créée par le social. Ainsi, « La clinique de la violence conjugale amène donc à considérer de quelle manière ces assignations de genre sont effectuées dans la société, et plus particulièrement intériorisées par les patient(e)s, mais aussi comment elles peuvent être reproduites par la théorie. » (Ayouch T. et col., 2007).
Évoquer les violences conjugales, c’est faire appel à la relation conjugale et au lien conjugal. Là où la relation définie étymologiquement l’action de « récit, raconter » (du latin relatio), le lien renvoie à la notion latine ligamen qui se traduit par « attacher ». De cette façon, nous percevons la violence comme une attaque contre le lien, contre ce qui attache les deux amants. Manifestement, ou non, la relation est quant à elle violente, du moins, de ce qu’elle en raconte. Ainsi, penser la violence conjugale comme une attaque sur ce qui (r)attache ces deux personnes nous amène à (sa)voir les risques majeurs de violence conjugales lors de l’arrivée d’un enfant ou lors d’une séparation, perçus comme menace de ce lien.
Au CHRS, nous accueillons en majorité un public auteur de violences au sein du couple témoignant d’une angoisse abandonnique. L’image du « pervers narcissique » n’étant pas la majorité de cette clinique, ni de notre public, nous ne nous attarderons pas sur sa psychopathologie. Bref, pour penser ces couples où la violence est agie, il nous semble nécessaire d’entrevoir cela sous le prisme de la pulsion d’emprise théorisée par Paul Denis. Nous ne nous attarderons pas sur cette théorie, vous laissant le champ libre à sa lecture forte intéressante. Cependant, il nous appartient de vulgariser cette pulsion. Propre à chacun, lorsqu’elle est réussie, celle-ci procure satisfaction, comme tout être humain. Lorsque celle-ci échoue, l’objet d’emprise nous échappe et peut conduire à la folie d’emprise (Jean Gilibert, 1982), se traduisant par un agir violent. Se pose donc la question du devenir de cette pulsion d’emprise pour un public (auteur/autrice et victime) témoignant d’angoisses abandonniques, notamment dans la sphère conjugale. Si ça ne s’attache pas naturellement, dois-je utiliser la manière forte ? Car si ça ne s’attache pas, je me détache mais pour aller où, tomber où ? L’enjeu se traduirait par une angoisse « à ne plus (s)avoir ».
L'intégration des perspectives sociologique et psychologique émerge comme une nécessité impérative dans la compréhension profonde des violences conjugales. Si la sociologie explore les racines sociales, culturelles, et économiques qui alimentent le phénomène, la psychologie offre un accès privilégié aux mécanismes individuels, aux traumatismes non résolus, et aux besoins émotionnels sous-jacents qui contribuent à la dynamique des relations intimes. Ces deux approches ne s'excluent pas, mais plutôt se complètent mutuellement, créant ainsi une toile complexe où les forces sociales et les réalités psychologiques s'entrelacent. Par exemple, les normes de genre sociétales peuvent se refléter dans les modèles relationnels internalisés au niveau individuel, et vice versa. Cette interconnexion souligne la nécessité de transcender les cloisonnements disciplinaires pour une approche holistique. En considérant la sociologie et la psychologie comme des facettes interdépendantes d'une même réalité, notre analyse s'enrichit, offrant une vision plus nuancée des violences conjugales et posant les bases pour des interventions efficaces et contextualisées.
En conclusion, l'accompagnement des auteurs de violences dans le couple, combiné à une éviction systématisée du domicile conjugal/parental, émerge comme une approche cruciale pour protéger tant les victimes adultes que les enfants.
Cet engagement va au-delà de la simple mise à l'abri, reconnaissant que l'éviction physique doit être complétée par une intervention proactive envers les auteurs de violences. Ce constat souligne l'importance de rompre avec une vision exclusive de la protection des victimes et d'adopter une perspective holistique qui adresse également la nécessité d’un accompagnement spécifique pour les auteurs. L'idée sous-jacente est que la systématisation de l'éviction doit être accompagnée d'une transformation des approches légales, sociales, et psychologiques. En effet, le simple éloignement physique ne suffit pas à garantir la sécurité à long terme. Cette proposition suggère non seulement une éviction plus régulière mais également un accès immédiat à des programmes ciblés pour les auteurs de violences au sein du couple. Nous aspirons à interrompre le cycle de la violence tout en offrant aux auteurs une opportunité de changement durable.
Pour concrétiser cette approche, il est impératif de mobiliser des ressources financières et humaines mais également de favoriser une collaboration étroite entre les acteurs juridiques, sociaux, et psychologiques. Cette approche proactive vise à résoudre la complexité des violences dans le couple en traitant simultanément les besoins immédiats de protection des victimes et en s'attaquant aux causes profondes du problème à travers une prise en charge spécifique des auteurs.
Notre expérimentation est prometteuse aux vues des résultats positifs de l'évaluation conduite sur les deux premières années, mais reste encore une expérimentation pour 2023 sans garantie de pérennisation. La subvention étant pour le moment renouvelée annuellement. Nous voulons promouvoir et développer un accueil d'auteurs qui a toute sa place dans la politique de lutte contre les violences dans le couple. Nous sommes convaincus de la nécessité de développer de façon conséquente la prise en charge des auteurs, encore trop souvent oubliée dans la prévention et de la lutte contre les violences dans le couple. La complexité du fléau des violences dans le couple exige une approche systémique et des réponses diversifiées mais elle exige surtout que ce changement de paradigme devienne une priorité des politiques sociales.
En somme, « accompagner les auteurs, c'est protéger les victimes » ce titre appelle à une évolution des politiques et des interventions, mettant en lumière la nécessité de traiter simultanément les deux aspects de la dynamique des violences au sein du couple. C'est un appel à rompre avec les approches unilatérales pour adopter une vision plus globale et proactive. En diversifiant les réponses nous rendrons plus efficiente la lutte contre les violences dans le couple. Il se révèle impératif que l'éviction soit érigée en norme, reléguant ainsi la simple mise à l'abri des victimes au second plan dans le traitement des violences conjugales. Ce changement de paradigme, loin de se limiter à une simple diversification des réponses, doit s'établir comme la première option dans notre approche socio-juridique. Il est grand temps d'affirmer avec conviction que la prévention des violences conjugales requiert une mutation fondamentale de notre modus operandi, consacrant l'éviction des auteurs au rang de pierre angulaire de cette évolution nécessaire.
Disponible également : https://www.linkedin.com/pulse/accompagner-les-auteurs-cest-prot%C3%A9ger-victimes-ang%C3%A9lique-revest-v8hre
N°11 Quand la bienveillance devient un piège
Quand la bienveillance devient un piège
Angélique Revest
7 décembre 2024
Dans le vaste terrain du travail social, poser des limites n’est pas une option, c’est une obligation. Mais ce mot, "limite", traîne une mauvaise réputation. Il serait l’antithèse de la bienveillance, ce doux mantra qu’on agite à tout-va comme un talisman. Pourtant, les limites ne s’opposent pas à la bienveillance. Elles en sont l’expression la plus aboutie, la plus sincère. Parce qu’être bienveillant, ce n’est pas dire "oui" à tout, c’est savoir dire "non" quand c’est nécessaire.
Et soyons lucides : sous l’étendard de la bienveillance, combien de dérives pullulent au quotidien ? Prenons le fameux "pouvoir d’agir", ce mot-clé qui scintille dans les rapports et les formations comme une promesse révolutionnaire. Mais sur le terrain, il se transforme trop souvent en une injonction sournoise : "Allez, agis !" Loin de libérer, on responsabilise à outrance, parfois jusqu’à culpabiliser. Et que dire de la "co-construction" ? Magnifique sur le papier, elle devient parfois une mascarade où l’on fait mine de consulter, alors que tout est déjà décidé en coulisses. Tout cela, bien sûr, au nom de "l’accompagnement dynamique".
Depuis plusieurs semaines, je m’interroge sur la subtilité du positionnement professionnel et de la posture, ces piliers indispensables qui nous ancrent dans la pratique quotidienne. Ces réflexions trouvent écho dans un article que j’ai rédigé sur les Appartements de Coordination Thérapeutique (ACT), où j’abordais la tension entre cadre et adaptabilité, entre autonomie et accompagnement. Sous couvert de bonnes intentions, souvent drapées dans les mots-valises du « pouvoir d’agir » ou de la « bienveillance », nous pouvons parfois nous retrouver en terrain glissant, risquant d’alourdir la dépendance ou d’aliéner subtilement la personne accompagnée.
Les ACT qui concilie soin et rétablissement illustrent parfaitement ce défi. Comment accompagner tout en respectant l’autonomie, sans céder à l’autoritarisme ou au laisser-faire ? Chaque décision, chaque action engage notre responsabilité. En poussant trop fort, nous pouvons briser ; en laissant trop de liberté, nous risquons de déraciner. Trouver cet équilibre n’est pas une option, mais une nécessité qui interpelle sans cesse notre éthique et notre pratique.
Quand le cadre s’efface, la confusion s’installe
Sans limites claires, l’accompagnement se mue en une errance où la relation perd tout sens. Imaginez un professionnel qui, par peur d’être taxé d’autoritarisme, se retranche derrière une pseudo-écoute absolue, laissant tout faire sous prétexte de respecter le rythme de la personne. Cela ne mène nulle part : un accompagnement sans repères, sans direction, devient une aventure sans boussole. La personne accompagnée se perd dans l’incertitude, et le professionnel s’égare. Plus grave encore, cette absence de cadre peut se révéler dangereuse.
Prenons une scène bien connue du terrain : ce professionnel, en quête de bienveillance absolue, confie des responsabilités disproportionnées à une personne encore fragile. On espérait favoriser son autonomie, mais le résultat est tout autre : une situation qui dégénère, un sentiment d’échec ravageur pour la personne, et une culpabilité étouffante pour le professionnel. Tout cela parce qu’on n’a pas osé dire : « Stop, ce cadre est nécessaire. »
Et que dire de l’accompagnement « sans filet » ? Celui où le professionnel, pris dans l’étau d’une bienveillance mal éclairée, renonce à poser le cadre nécessaire sous prétexte de respecter l’autonomie. En réalité, il abdique son rôle fondamental d’étayage, abandonnant la personne à une liberté illusoire, souvent plus périlleuse qu’émancipatrice.
Cette "fausse autonomie" n’est qu’un mirage. En voulant éviter toute contrainte, on confère à la personne des responsabilités disproportionnées, bien au-delà de ses capacités actuelles. Le résultat ? Une autonomie de façade, une injonction implicite à se débrouiller seul, alors même que les ressources internes ou les appuis externes font défaut. Loin d’être un tremplin vers l’émancipation, cet accompagnement devient un piège, où l’échec, prévisible, alourdit le sentiment d’impuissance de la personne accompagnée et engendre une culpabilité diffuse chez le professionnel.
Cette dérive est d’autant plus insidieuse qu’elle se drape dans les apparences de la bienveillance. Mais à force de "laisser faire", le professionnel risque de créer un paradoxe : il conforte la personne dans un état de dépendance masqué. Une dépendance aux illusions qu’il entretient, aux besoins qu’il invente, et pire, à une réalité qu’il déforme par absence de confrontation. Ce faisant, l’accompagnement, censé être une alliance au service du réel, devient une mise à distance du principe même de réalité.
Car oui, poser des limites, c’est aussi poser les bases de l'accompagnement. Refuser le filet, c’est non seulement abdiquer sa responsabilité, mais aussi faillir à l’éthique même du travail social. C’est confondre autonomie et liberté, liberté et abandon, confiance et indifférence. Et dans ce brouillard, sous couvert de respect et de bienveillance, ne devient-on pas, paradoxalement, maltraitant ?
Quand la bienveillance tourne au sabotage
La bienveillance, mal pensée, peut devenir une arme à double tranchant. Par exemple, ce fameux discours sur le "respect du rythme de la personne". Oui, c’est crucial. Mais quand il est utilisé comme excuse pour ne pas poser de limites, il peut devenir paralysant. "Elle n’est pas prête", entend-on parfois. Certes, mais qui décide de ce "prêt" ? Quand le professionnel refuse de pousser un peu, il ne respecte plus le rythme, il enterre la dynamique.
Et que dire des mots-valises comme "pouvoir d’agir" ou "co-construction" ? Ces concepts, mal appliqués, peuvent devenir des pièges. Le pouvoir d’agir ne consiste pas à abandonner la personne face à des choix qu’elle n’a pas les moyens de comprendre. Et la co-construction ne signifie pas que tout repose sur elle. L’accompagnement, c’est marcher côte à côte, pas balancer le plan et dire : "Débrouille-toi, je te fais confiance."
Les limites, une affaire d’éthique
Poser des limites, ce n’est pas restreindre. C’est protéger. C’est reconnaître que la personne a besoin de repères pour avancer, que ces repères sont des garde-fous. C’est aussi un acte éthique : dire à la personne que vous êtes là pour elle, mais que cela implique des règles. Parce que, sans cadre, la relation d’aide peut devenir une relation de domination déguisée. Et qui domine ? Le professionnel, bien sûr, avec ses compétences, son pouvoir implicite et ses projections sur ce qu’il pense être "bon" pour l’autre.
Poser des limites, c’est aussi se protéger soi-même. Combien de professionnels finissent épuisés parce qu’ils n’ont pas su dire "non" ? Parce qu’ils se sont retrouvés pris dans un engrenage où ils voulaient tout faire, tout résoudre, tout porter ? Le cadre n’est pas seulement là pour la personne accompagnée. Il est aussi là pour le professionnel, pour l’aider à tenir dans la durée.
Des limites pour avancer ensemble
Alors, comment poser ces fameuses limites ? Déjà, en étant clair dès le départ. Les règles du jeu doivent être explicites : voici ce que je peux faire pour vous, voici ce que je ne peux pas. Ensuite, en les adaptant. Une limite n’est pas gravée dans le marbre : elle doit être ajustée en fonction des besoins et des capacités de la personne. Enfin, en les expliquer. Une limite posée sans explication ressemble à une sanction. Une limite justifiée devient un outil.
Poser des limites, c’est dire : "Je te respecte suffisamment pour te donner un cadre clair. Je crois en toi suffisamment pour te laisser t’y confronter. Et je suis là pour t’accompagner dans ce chemin."
Le travail social, c’est cet art subtil de marcher sur une ligne fine entre aide et autonomie, soutien et responsabilisation. Poser des limites, c’est accepter que l’autre n’est pas une extension de soi, mais un être à part entière, avec ses forces et ses failles. C’est reconnaître que notre rôle n’est pas de diriger, mais d’accompagner, en traçant un cadre suffisamment solide pour sécuriser, mais assez souple pour permettre d’explorer.
Alors, soyons clairs, soyons honnêtes, et surtout, soyons humains. Parce qu’au final, c’est tout ce qu’on peut vraiment promettre.
Disponible aussi : https://www.linkedin.com/pulse/quand-la-bienveillance-devient-un-pi%C3%A8ge-ang%C3%A9lique-revest-jamke
N°12 Quand les mots façonnent les pratiques
Quand les mots façonnent les pratiques
Angélique Revest
14 décembre 2024
Une parole en question
Je ne peux que vous conseiller la lecture de ce numéro de Le Sociographe. Intitulé Cause toujours… De la parole dans le travail social, tout un programme !
Voici le lien pour y accéder https://shs.cairn.info/revue-le-sociographe-2012-1-page-37?lang=fr
Il explore un sujet aussi central que complexe. Depuis plusieurs semaines, je me questionne à nouveau sur la posture, le positionnement et les limites de nos pratiques. Des interrogations qui résonnent face à certaines dérives : l'accompagnement exercé sans cadre clair, sous le prétexte sacrosaint de bienveillance, ou encore l'impact d'une parole qui, mal pensée, peut enfermer plutôt que libérer.
Cette lecture m’a offert une belle opportunité d’élargir mes réflexions, et je voulais partager avec vous comment elle a nourri mes interrogations. Dans le tumulte des pratiques sociales, il est évident que la parole n’est jamais anodine. Elle n’est pas un simple outil d’information, une mise en mots neutre : elle est action, posture, et engagement.
Martin Heidegger nous le rappelle : l’homme est un "être de parole". Cette affirmation, loin d’être une évidence, souligne combien la parole est constitutive de notre humanité. Dans le travail social, elle va bien au-delà de l’informer. Elle crée des liens, pose des cadres et engage des responsabilités.
Mais alors, comment parler juste ? Comment éviter que nos mots, qui devraient accompagner et transformer, aliènent ou réduisent l’autre à un "cas social" ou à une simple donnée administrative ? C’est cette tension entre dire, faire, et être que j’ai souhaité interroger à travers cette lecture et les réflexions qu’elle a suscitées.
Les mots que nous utilisons dans le travail social ne sont jamais neutres, comme le rappelle Brigitte Portal. Ils façonnent nos pratiques, structurent nos relations et influencent nos actions. Pourtant, cette richesse langagière devient souvent une source d’impasse lorsque les notions que nous mobilisons ne sont pas clairement définies ni partagées. Selon Brigitte Portal, le langage, qui pourrait être un levier puissant pour l’action, se transforme parfois en obstacle : les « dialogues de sourds » et les malentendus naissent de l’absence de clarification des concepts que nous employons. Prendre le temps de définir ces notions, comme celles de « posture » et de « positionnement », est indispensable pour garantir une communication vivante et une intervention pertinente. Ce travail sur les mots, bien plus qu’un exercice intellectuel, constitue un acte professionnel fondamental, une condition pour éviter la confusion et redonner du sens à nos pratiques.
Posture et positionnement
Le travail social nous place constamment en tension entre posture et positionnement. La posture, selon Maela Paul, est cette manière d’être avec l’autre, un choix éthique qui guide notre relation à autrui. Elle traduit nos valeurs, notre capacité à accueillir l’autre dans sa singularité, et à ajuster notre accompagnement à ses besoins. C’est ici que la parole devient alliance, qu’elle fait émerger un espace où l’autre peut se dire et être entendu.
Le positionnement, lui, est cette capacité à situer notre pratique dans un cadre plus large : institutionnel, législatif, éthique. Il interroge nos responsabilités dans des contextes souvent contradictoires : répondre aux attentes des employeurs, respecter les valeurs professionnelles, et accompagner les besoins singuliers. C’est un exercice d’équilibre entre des forces parfois divergentes, un espace de choix réfléchi et assumé.
Mais confondre posture et positionnement, c’est risquer de diluer notre responsabilité. Une posture sans positionnement devient une simple attitude, vide de cadre et d’intention. Un positionnement sans posture, à l’inverse, vire à une mécanique froide, dénuée d’humanité.
La parole comme outil d’émancipation
Dans ce fragile équilibre, la parole s’impose comme un levier essentiel. Elle ne se contente pas de refléter une réalité : elle la transforme. Dans l’accompagnement, elle peut libérer ou enfermer, ouvrir des perspectives ou consolider des dépendances. Chaque mot porte une intention. Une parole bienveillante, mal ajustée, peut devenir aliénante. Prenons l’exemple de la "fausse autonomie" : sous prétexte de respecter l’autonomie de la personne, on la pousse à prendre des décisions qu’elle n’est pas prête à assumer. Ce qui devait l’émanciper la précipite dans l’échec.
Inversement, une parole surprotectrice, saturée de bonnes intentions, peut enfermer dans une dépendance déguisée. Sous couvert de "créer du lien", on invente des besoins, on éloigne l’autre de sa réalité, et finalement, on prend les rênes à sa place. N’est-ce pas là une forme subtile de maltraitance ?
Dire, ce n’est pas simplement parler
Dans le travail social, parler ne suffit pas. Dire, c’est poser une intention, structurer un cadre, et offrir une parole porteuse de sens. Mais dire, c’est aussi écouter. Écouter sans traduire systématiquement les mots de l’autre en langage technique, sans les réduire à des catégories ou à des sigles. Une parole véritable commence là où nous accueillons l’autre dans sa complexité, là où nous reconnaissons sa voix, même si elle semble brouillonne ou désordonnée.
Une dimension majeure du travail social
Dans le travail social, la parole est bien plus qu’un moyen de communication : elle est à la fois finalité, outil et vecteur d’action. Elle constitue un lien entre l’intime et le social, engageant une responsabilité professionnelle et éthique. Comme le rappelle Brigitte Bouquet, "le langage oral constitue une des dimensions majeures du travail social", à la fois support interactionnel du lien social et outil de médiation. Elle insiste sur la nécessité de considérer la parole non seulement comme un outil, mais aussi comme une démarche et un acte révélateur, capable de transformer les relations et d’agir sur le terrain.
Pour Brigitte Bouquet, la parole est un "langage-action", qui dépasse la simple communication pour devenir un acte structurant et symbolique. En suivant Heidegger, elle souligne que "l’homme est un être de parole" et que cette capacité témoigne de la singularité de chacun tout en permettant le rapport au monde extérieur. La parole, dans cette optique, ne peut être neutre : elle engage et structure la pensée, l’action et les relations.
Cependant, comme le met en garde Brigitte Bouquet, cette parole, si elle est mal utilisée, qu’elle soit creuse, technique ou dominatrice, peut devenir aliénante. Elle rappelle que la parole authentique, réciproque et partagée est la seule qui puisse véritablement remplir une fonction émancipatrice et sociale. En ce sens, elle constitue une éthique du bien-dire, une dynamique vivante qui relie l’individuel au collectif, et qui inscrit chaque mot dans une démarche de respect et de transformation.
Un enjeu éthique au cœur des pratiques sociales
Dans ce contexte où le jargon administratif et les mots-valises (autonomie, participation, co-construction) saturent nos discours, il est urgent de redonner du sens à la parole. En écrivant je pense à cette conférence gesticulée de Franck Lepage, Langue de bois- Incultures je ne peux que vous inviter à suivre ce lien https://www.youtube.com/watch?v=LVqOC4fiHvk
Cette parole, plurielle par essence, oscille entre savoir-dire (la parole technique et professionnelle), parole d’alliance (celle qui crée du lien) et parole éthique (celle qui interroge nos pratiques). Ces dimensions s’entrelacent pour faire du travail social un espace d’humanité et de transformation.
Mais la parole ne peut être éthique sans cadre. Ce cadre, loin de brider, libère. Il offre des repères, un filet de sécurité, tant pour la personne accompagnée que pour le professionnel. Une parole sans limites devient floue, elle perd sa force. Avec des limites claires, elle devient un outil d’émancipation.
Conclusion : Une parole qui relie et transforme
La parole en travail social n’est jamais neutre. Elle est un acte, une responsabilité. Elle peut élever ou réduire, unir ou diviser. Mais surtout, elle est un espace de rencontre, où deux humanités se croisent et s’enrichissent mutuellement. Pour cela, elle doit être habitée par une éthique du dire, où chaque mot porte du sens, où chaque phrase devient un acte d’accompagnement.
Dans nos pratiques quotidiennes, que notre parole reste vivante, attentive, et courageuse. Car au-delà des techniques, au-delà des cadres, c’est dans cette parole, juste, humaine, et engagée, que se joue l’essence même du travail social.
Que vos mots continuent à relier, à construire, et à transformer.
Bonne lecture,
Disponible également : https://www.linkedin.com/pulse/quand-les-mots-fa%C3%A7onnent-pratiques-ang%C3%A9lique-revest-u6rle
N°13 Sommes-nous vraiment à la hauteur de notre posture professionnelle ?
Sommes-nous vraiment à la hauteur de notre posture professionnelle ?
Angélique Revest
10 janvier 2025
Le travail social, cet espace de tension entre humanité et normes, entre singularité et cadre institutionnel, porte en lui une vérité essentielle : il est profondément vivant. Mais il est aussi fragile. Sous le poids des injonctions politiques, financières, administratives, des tableaux de bord et des chiffres, il risque de se figer, de perdre son souffle. Et pourtant, au cœur de cette mécanique parfois déshumanisante, demeure ce qui fait l’essence même de ce métier : l’artisanat du lien.
Cet article est une invitation à réfléchir à notre posture professionnelle, non pour dénoncer un système que nous connaissons déjà complexe, mais pour questionner notre propre manière d’y naviguer. Parce qu’au-delà des contraintes externes, il y a une part de responsabilité individuelle, une vigilance à cultiver pour ne pas céder à l’automatisme.
Le travail social oscille perpétuellement entre deux pôles : celui de l’accompagnement authentique, qui exige une attention délicate à la singularité de chaque personne, et celui des cadres institutionnels, souvent normatifs et standardisés. Cette tension, bien qu’inconfortable, est à la fois une épreuve et une richesse. C’est dans cet espace de friction que réside une opportunité de transformation, pour nous comme pour les personnes que nous accompagnons.La richesse de l’ambivalence
Naviguer entre singularité et standardisation, c’est accepter l’ambivalence. D’un côté, les cadres apportent une structure, une légitimité, et un cadre d’action qui peut sécuriser. De l’autre, ces mêmes cadres risquent d’étouffer la créativité et l’humanité, en réduisant les accompagnements à des "processus traçables". Mais peut-on vraiment accompagner quelqu’un dans toute sa complexité humaine à coups d’indicateurs et de protocoles ? Probablement pas.
C’est ici que réside la richesse de cette tension : dans la possibilité de réinterroger, constamment, notre pratique. Comment respecter les contraintes institutionnelles tout en refusant qu’elles deviennent des murs infranchissables ? Comment transformer un cadre en tremplin plutôt qu’en barrière ? Ces questions, bien qu’exigeantes, sont indispensables pour maintenir la vitalité de notre posture professionnelle.
La tentation du pilotage automatique
Mais soyons lucides : ces tensions sont épuisantes. Combien de fois avons-nous ressenti la pression des délais, des dossiers, des bilans, et avons choisi la voie de la simplicité ? Combien de fois avons-nous laissé la fatigue ou le désenchantement transformer une rencontre en simple formalité ? Ce réflexe n’est pas une faiblesse morale, mais une réalité humaine. Pourtant, il faut en être conscient, car chaque fois que nous cédons à ces automatismes, nous risquons de nous éloigner de l’essence même de notre métier.
Le danger du pilotage automatique, c’est qu’il déshumanise. Lorsque nous agissons par réflexe plutôt que par intention, nous risquons de réduire l’autre à une case à cocher ou à un problème à résoudre. Et c’est précisément là que la posture professionnelle vacille : lorsque nous oublions que chaque interaction, aussi banale soit-elle, est une opportunité d’être pleinement présents.
L’appel à la vigilance
Maintenir une posture professionnelle vivante, c’est résister à cette tentation de l’automatisme. C’est accepter que chaque journée sur le terrain sera un équilibre précaire entre les impératifs institutionnels et l’exigence d’une rencontre authentique. Cela demande une vigilance constante, un effort quotidien pour ne pas céder à la facilité.
Cela passe aussi par une capacité à interroger nos pratiques. Pourquoi ai-je agi ainsi dans cette situation ? Ai-je vraiment écouté ou me suis-je contenté d’entendre ? Ces questionnements, bien qu’inconfortables, sont essentiels. Car c’est dans ces petits ajustements que réside la possibilité de transformer la contrainte en espace de création, et l’épuisement en redécouverte du sens.
La tension comme moteur
Au lieu de percevoir cette tension comme une contrainte, pourquoi ne pas la voir comme un moteur ? Elle nous pousse à faire preuve de créativité, à repenser nos approches, à expérimenter de nouvelles manières de faire. Elle nous rappelle que le travail social n’est pas une routine à suivre, mais un art à inventer chaque jour.
En fin de compte, la posture professionnelle est un espace dynamique, toujours en mouvement. Et c’est précisément dans cet équilibre fragile entre contraintes et possibilités que se joue notre capacité à réinventer un travail social vivant, fidèle à son essence.
Une posture, ça s’entretient
Maela Paul décrit l’accompagnement comme une posture fluide, toujours en ajustement. Être avec, aller vers, sans imposer, exige une vigilance constante. Mais soyons clairs : cette vigilance est inconfortable. Il est tellement plus simple de cocher des cases que d’accepter l’incertitude d’une vraie relation. Pourtant, c’est précisément là que se joue notre métier.
Entretenir cette posture, c’est d’abord reconnaître nos limites. Nous sommes faillibles, influencés par nos biais, nos croyances et nos mauvais jours. Ce n’est pas un défaut, c’est une réalité qu’il faut intégrer. Ensuite, il s’agit de prendre le temps de s’arrêter. Même au milieu du tumulte des dossiers, une minute de pause peut nous permettre de nous recentrer : Suis-je réellement présent à l’autre ou simplement en train d’accomplir une tâche ?
Le lien d’accompagnement : entre banalité et profondeur
Paul Fustier parle du lien d’accompagnement comme de ces moments souvent perçus comme insignifiants, mais qui, dans leur banalité, sont le terreau d’une véritable rencontre. Ces instants, parfois qualifiés de "temps perdu", sont en réalité essentiels. C’est là, dans cette banalité du quotidien, que se construisent les relations les plus authentiques.
Être vigilant à notre posture, c’est reconnaître la richesse de ces moments et les investir avec attention. Ce n’est pas ce que nous faisons qui compte le plus, mais la manière dont nous sommes avec l’autre. C’est une présence pleine, qui ne se mesure pas en chiffres, mais se ressent dans la qualité de l’échange.
Une vigilance individuelle, une responsabilité collective
Le travail social est avant tout un engagement éthique, une posture qui ne peut être réduite à des normes ou des prescriptions techniques. Être vigilant sur sa pratique, c’est d’abord reconnaître qu’aucun cadre institutionnel, si bien conçu soit-il, ne peut répondre à toutes les complexités du lien humain. Mais cette vigilance, loin d’être une tâche isolée, s’inscrit dans une dynamique collective, où institutions et professionnels ont chacun un rôle à jouer.
L’humilité comme point de départ
Être un professionnel du travail social, c’est accepter d’évoluer dans un champ d’incertitudes, de tensions et d’ambiguïtés. Cela demande une grande humilité. Nous ne sommes ni des héros, ni des détenteurs de vérités absolues. Notre rôle n’est pas de sauver ou de transformer à tout prix, mais d’accompagner, de co-construire, de permettre à l’autre de redevenir acteur de sa propre trajectoire. Cette posture implique de se défaire de toute tentation de toute-puissance, et de se rappeler que notre impact, bien que réel, reste limité par la singularité et la complexité de chaque situation.
L’humilité est aussi une invitation à la réflexivité. Chaque interaction est une opportunité de questionner nos intentions, nos biais, et l’impact de nos actions. Cette posture réflexive est fondamentale pour éviter de sombrer dans la routine ou l’automatisme, et pour maintenir une attention constante à l’éthique de nos pratiques.
Une éthique vivante et contextuelle
L’éthique n’est pas un ensemble figé de principes, mais une manière d’être qui s’ajuste aux situations rencontrées. Elle suppose d’interroger constamment nos pratiques : Suis-je en train d’agir dans l’intérêt de l’autre ou dans une logique de confort personnel ? Ai-je respecté la dignité et la singularité de la personne que j’accompagne ? Ai-je su écouter sans projeter mes propres attentes ou jugements ?
Dans cette perspective, la déontologie devient un socle, mais pas une cage. Les règles et les principes qui encadrent le travail social sont essentiels, mais ils ne suffisent pas. C’est dans l’incarnation de ces principes, dans leur mise en œuvre concrète et ajustée, que réside leur véritable sens. Une éthique vivante exige du courage : celui de poser les questions difficiles, de reconnaître ses propres erreurs et limites, et d’accepter que, parfois, la meilleure réponse est celle qui surgit d’un dialogue sincère et ouvert avec l’autre.
Une responsabilité individuelle face aux contraintes collectives
Bien que les contraintes institutionnelles soient réelles et souvent pesantes, elles ne doivent pas devenir une excuse. Chaque professionnel porte une part de responsabilité individuelle dans la manière dont il incarne son rôle. Cela implique de résister à la tentation de rejeter la faute uniquement sur le système ou les structures, et de reconnaître notre capacité d’agir, même dans un contexte contraignant.
Être responsable, c’est cultiver une vigilance active : celle de ne pas se laisser happer par les logiques bureaucratiques, de ne pas banaliser les relations humaines, et de ne pas réduire l’autre à un dossier ou un objectif à atteindre. Cette responsabilité individuelle est un acte d’éthique en soi : elle consiste à choisir, chaque jour, d’être présent et engagé dans chaque interaction.
Le rôle des institutions : soutenir l’humain dans les pratiques
Si la vigilance individuelle est essentielle, elle ne peut suffire à elle seule. Les institutions ont une responsabilité fondamentale dans la préservation et la valorisation de la qualité du lien humain. Cela implique une approche proactive pour créer un environnement qui favorise la réflexion, le dialogue et l’adaptation constante aux besoins du terrain et des personnes accompagnées.
La valorisation du temps de réflexion
Les institutions doivent intégrer des espaces dédiés à la pensée et à l’échange dans leurs fonctionnements. Superviser, débattre, analyser les situations vécues sont autant de moyens de maintenir une posture professionnelle vivante et d’éviter que les automatismes ou les contraintes administratives ne prennent le dessus. Ces moments de recul permettent aux professionnels de prendre conscience de leurs pratiques, de partager leurs expériences et d’élaborer ensemble des réponses adaptées à la singularité de chaque situation.
La reconnaissance de la complexité humaine
Plutôt que de chercher à tout normer ou à tout réduire à des indicateurs quantifiables, les institutions doivent accepter que chaque accompagnement est unique, imprévisible et souvent hors des cadres prédéfinis. Une révision des indicateurs de performance est nécessaire pour intégrer davantage la qualité des relations humaines et la richesse des interactions. L’efficacité ne doit pas être mesurée uniquement en termes de résultats visibles, mais aussi à travers l’impact durable et profond des liens tissés entre professionnels et personnes accompagnées.
La promotion d’une culture du dialogue
Pour que les professionnels puissent maintenir une posture réflexive et ajustée, ils doivent se sentir autorisés à poser des questions, à remettre en question les cadres existants, et à revendiquer leur capacité d’agir. Cette culture du dialogue ne peut émerger que dans des environnements bienveillants, où la parole est libre et respectée. Cela suppose que les cadres institutionnels soient ouverts à l’écoute des remontées du terrain, et qu’ils considèrent les professionnels comme des acteurs à part entière de la transformation des pratiques.
Une consultation véritable des personnes accompagnées
Il est capital de ne pas réduire les personnes accompagnées à des bénéficiaires passifs de dispositifs, mais de les considérer comme des partenaires actifs dans l’élaboration de leur accompagnement. Les institutions doivent mettre en place des mécanismes de consultation sincères et efficaces, où les voix des personnes accompagnées sont entendues, prises en compte et intégrées dans la construction des projets. Cela implique de reconnaître leur expertise vécue et de leur donner la possibilité d’exprimer leurs besoins, leurs attentes, mais aussi leurs critiques.
Une écoute attentive des professionnels de terrain
De la même manière, les professionnels de terrain, qui sont en contact direct avec les réalités du quotidien, doivent être véritablement consultés et impliqués dans les décisions stratégiques. Trop souvent, les politiques institutionnelles sont élaborées sans tenir compte des retours du terrain, ce qui crée un décalage entre les objectifs affichés et les réalités du terrain. Or, ces professionnels sont les mieux placés pour repérer les dysfonctionnements, proposer des ajustements et défendre des approches plus humaines et adaptées.
Une responsabilité partagée pour un travail social vivant
En valorisant la consultation des personnes accompagnées et des professionnels, les institutions renforcent leur légitimité et leur efficacité. Mais elles contribuent surtout à préserver l’essence du travail social : un artisanat du lien, où chaque voix compte, où chaque interaction est une opportunité d’apprendre, de grandir et de se transformer ensemble.
C’est en reconnaissant la richesse de ces contributions multiples, celles des personnes accompagnées et celles des professionnels, que le travail social pourra continuer à répondre à sa vocation première : soutenir, avec humanité et dignité, les trajectoires singulières.
Préserver l’essence du travail social : un dialogue entre système et individu
La vigilance individuelle et la responsabilité collective doivent s’articuler dans un dialogue constant entre le système et l’individu. Les institutions ne peuvent fonctionner sans professionnels engagés, tout comme les professionnels ne peuvent déployer leur plein potentiel dans des structures rigides et insensibles aux réalités du terrain.
Ce dialogue, bien que difficile, est essentiel pour préserver l’essence du travail social. Il s’agit de résister ensemble à la standardisation des pratiques, à la perte de sens, et à l’épuisement des vocations. Il s’agit aussi, pour chaque professionnel, d’oser se tenir debout dans un cadre parfois réducteur, et de rappeler, par son engagement quotidien, que le travail social est avant tout une affaire d’humain.
Une vigilance humble et partagée
En conclusion, être vigilant à sa posture, c’est faire preuve d’humilité et d’une responsabilité assumée. C’est accepter que le travail social, loin d’être une science exacte, est une pratique en tension, où l’équilibre entre le respect des cadres et l’attention à l’autre est toujours fragile, toujours à recréer. Et peut-être est-ce là sa plus grande richesse : il nous force à rester vivants, réflexifs, et engagés.
Cette vigilance n’est ni confortable ni innée. Elle exige de questionner nos automatismes, de résister à la tentation des excuses faciles ou des réponses toutes faites, et de reconnaître que, malgré les contraintes, nous portons toujours une part de responsabilité dans la manière dont nous sommes présents à l’autre.
Mais ne nous méprenons pas : cette vigilance n’est pas une revendication solitaire. Elle s’inscrit dans une dynamique collective, où institutions, professionnels et personnes accompagnées partagent le même horizon : préserver l’humanité au cœur des pratiques. Être vigilants, c’est aussi accepter de s’appuyer sur les autres, d’écouter, d’apprendre, de débattre, et parfois, de rire de nos propres limites.
Alors, la prochaine fois que la fatigue ou la lassitude vous guette, demandez-vous simplement : suis-je encore présent à l’autre, ou suis-je en pilotage automatique ? Et si la réponse vous déplaît, ce n’est pas grave : prenez une pause, reprenez votre souffle, et repartez. Parce qu’au fond, ce métier n’est pas une question de perfection, mais d’effort sincère et renouvelé pour être là, dans la dignité de chaque rencontre.
Et qui sait ? Peut-être qu’un jour, entre deux cases à cocher et un café tiède, nous trouverons enfin l’équilibre parfait entre éthique et quotidien. Ou peut-être pas. Mais n’est-ce pas justement ce questionnement, et cette imperfection, qui rendent notre métier si humain ?
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N°14 Choisir l’ombre des illusions ou éclairer les enjeux qui nous façonnent ?
Choisir l’ombre des illusions ou éclairer les enjeux qui nous façonnent ?
Angélique Revest
14 janvier 2025
Partie 1 : Une métaphore intemporelle
L'allégorie de la caverne appliquée au travail social et à la société.
Connaissez-vous l’allégorie de la caverne de Platon ? Un mythe fascinant, où des captifs, enchaînés, ne peuvent contempler que des ombres projetées sur une paroi, ignorant tout de la réalité qui existe au-delà de cette prison de pierre. Ce texte, vieux de plus de deux mille ans, reste d’une pertinence déconcertante. Il interroge l’humain sur la vérité, l’illusion et, surtout, sur le courage de penser par soi-même. Et aujourd’hui, alors que nous tentons de porter le travail social avec humanité et rigueur, ce mythe résonne d’une manière troublante. Peut-être même un peu inconfortable, non ?
Car, à y regarder de plus près, le travail social s’apparente de plus en plus à une caverne moderne, où les ombres des réformes et des chiffres bien alignés semblent détourner notre regard de l’essentiel : la relation humaine. Ce métier, autrefois synonyme d’humanité, de solidarité et de justice, se retrouve désormais prisonnier d’un jeu politique complexe, où il devient un outil malléable, façonné au gré des réformes successives. À force de changements législatifs et d’ajustements budgétaires, il glisse lentement mais sûrement d’un espace d’émancipation vers un levier de gestion, de discipline et, parfois, de contrôle social.
Prenons un exemple concret : la réforme du RSA. Sous couvert de "responsabilisation" et de "réinsertion" (des mots qui, sur le papier, font toujours bonne figure), cette réforme impose une logique de suivi accru et de justification permanente pour les allocataires. Les mots qui paraissent nobles masquent en réalité une mécanique de surveillance. On ne cherche plus à comprendre les freins structurels ou systémiques qui enferment les individus dans la précarité. Non, l’objectif est clair : responsabiliser, réduire les bénéficiaires à des cases, des obligations, et des statistiques à cocher sur un rapport budgétaire. L’aide, qui devrait être un levier d’émancipation, se transforme en dette morale, et l’accompagnement social dérive vers une forme insidieuse de contrôle.
Et que dire des réformes touchant au droit des étrangers ? Elles suivent une logique similaire : durcir les conditions d’accueil, limiter les droits, et réduire les moyens d’accompagnement. Les migrants, quant à eux, ne sont plus perçus comme des êtres humains, porteurs d’histoires, de traumatismes et de résiliences. Ils deviennent des "variables économiques" dans un tableau technocratique. "Utiles" lorsque leur travail répond aux besoins du marché, ils sont jugés "encombrants" dès lors qu’ils nécessitent de l’attention, des droits, ou des investissements.
Face à cela, les travailleurs sociaux se retrouvent dans une injonction paradoxale. D’un côté, on leur demande de défendre la dignité et les droits des personnes accompagnées. De l’autre, le système dans lequel ils évoluent cherche en parallèle à invisibiliser, décourager, ou exclure ces mêmes personnes. Comment, alors, maintenir une posture éthique et humaine lorsque l’on est poussé, parfois malgré soi, à devenir le rouage d’une machine qui semble trahir les fondements mêmes du métier ?
Partie 2 : Des dérives bureaucratiques inquiétantes
La technocratisation du travail social et ses impacts
Cette transformation du travail social, où l'accompagnement s'efface progressivement derrière une logique de gestion des flux humains, révèle bien plus qu’une simple évolution des politiques publiques. Elle éclaire une réalité sociétale troublante : celle d’une société de plus en plus traversée par une obsession du contrôle, où les mécanismes d’exclusion se drapent habilement dans les apparences d’efficacité, de rationalité et de performance.
Derrière les chiffres soigneusement alignés, les indicateurs de performance et les tableaux de bord, une dérive plus profonde se dessine. Cette dérive, c’est celle d’une humanité qui se déshumanise peu à peu, d’un système qui, au lieu de s’attaquer aux causes structurelles des inégalités, se contente de les entériner et, parfois, de les reproduire. Les institutions, censées incarner des lieux de protection et de solidarité, deviennent alors des outils de tri, de régulation, et même, dans certains cas, de sanction.
Dans cette société de la "gestion des flux", les populations les plus fragiles, précaires, chômeurs, migrants, deviennent les boucs émissaires d’un système incapable de répondre aux grandes fractures sociales et économiques. Plutôt que d’interroger les logiques économiques et politiques qui créent ces inégalités, on désigne ces publics comme "les responsables" des dérèglements. Et on leur impose une exigence supplémentaire : celle de constamment prouver leur "mérite", de justifier leur besoin d’aide, et de se plier à un cadre rigide et préétabli.
Ce glissement s’accompagne d’une rhétorique insidieuse. Ces publics, pourtant les premières victimes d’injustices structurelles, sont perçus comme des "poids" pour l’équilibre économique et social. On les suspecte de ne pas assez contribuer, de ne pas "jouer le jeu". Ils sont réduits à des chiffres, des dossiers, des catégories administratives. Dans ce contexte, demander de l’aide n’est plus un droit, mais un acte qui semble devoir être constamment justifié. L’aide devient conditionnelle, presque suspecte.
Et que dire des autres populations en marge des priorités institutionnelles ? Ce traitement des populations les plus vulnérables, qu’il s’agisse des précaires, des migrants, des jeunes ou des personnes âgées, révèle un paradoxe inquiétant. Derrière les discours sur l’efficacité, la responsabilisation et la performance, ce n’est pas une société plus juste que l’on bâtit, mais une société où l’ordre prime sur la solidarité, où le contrôle remplace l’émancipation.
Cette obsession du contrôle est symptomatique d’une peur diffuse. Peur du "désordre social", peur de l’autre, peur de l’échec collectif. Mais au lieu d’affronter ces craintes en repensant les structures économiques et sociales, la réponse choisie est celle de la gestion et de la normalisation. En d’autres termes, on préfère déplacer la responsabilité des institutions vers les individus. Effectivement j'ai un regard plutôt critique.
Et nous, dans tout ça ?
Et nous, travailleurs sociaux, que faisons-nous dans ce système ? Confrontés à ces logiques, nous nous retrouvons souvent à devoir jouer un rôle qui nous met mal à l’aise. Parfois, nous devenons malgré nous des agents de ces mécanismes de contrôle. Nous collectons les pièces justificatives, remplissons les dossiers, transmettons les injonctions. Nous sommes pris dans un paradoxe permanent : défendre la dignité humaine tout en appliquant des politiques qui semblent la nier.
Cette tension entre nos valeurs profondes et les injonctions institutionnelles est devenue le quotidien du travail social. Mais cette tension nous interroge aussi sur notre capacité à résister, à questionner, et à proposer d’autres manières d’accompagner.
La figure de l'individu responsable
Ce glissement n’est pas le fruit du hasard. Il s’enracine dans une idéologie qui, depuis plusieurs décennies, valorise l’individu autonome et responsable au détriment des solidarités collectives. Ce modèle impose un credo simple : chacun doit se "prendre en main", "faire sa part", et se conformer aux exigences d’un système qui ne tolère ni faiblesse, ni échec. Les "assistés", dans cette vision, deviennent des figures repoussoirs, des contre-modèles, des preuves vivantes de ce qu’il ne faut surtout pas être.
Et c’est là toute la subtilité et la violence du discours politique contemporain. En pointant du doigt les "failles" supposées des individus leur incapacité à s’insérer, à se conformer ou à contribuer on détourne l’attention des véritables causes des inégalités. Les structures économiques fragilisées, la précarisation de l’emploi, la financiarisation des services publics, le désengagement de l’État… Tout cela disparaît derrière un écran de fumée habilement entretenu : celui de la "responsabilisation" individuelle.
Partie 3 : Le paradoxe éthique du travail social aujourd'hui
Les tensions entre valeurs et réalités professionnelles
Ce glissement révèle un changement profond dans la manière dont notre société conçoit le lien social. Loin des idéaux universalistes qui plaçaient la solidarité et l’égalité au cœur du projet démocratique, nous avons basculé dans une ère où la méritocratie, l’efficience et la performance sont devenues les nouveaux dogmes.
Dans ce système, les personnes accompagnées ne sont plus des citoyens porteurs de droits inaliénables. Elles deviennent des "cas" à gérer, des "problèmes" à résoudre, des "profils" à redresser. L’accompagnement social, autrefois perçu comme un outil d’émancipation et de reconnaissance de la dignité humaine, est réduit à une fonction technocratique : celle de trier, de mesurer, de sanctionner, tout en exigeant des résultats mesurables.
Une société qui préfère individualiser les responsabilités
Mais que signifie vraiment ce transfert de responsabilité des institutions vers les individus ? Ce choix politique, habillé d’un discours sur l’autonomie et la "prise en main", dissimule un profond désengagement des structures publiques face aux grandes fractures sociales. Il est plus simple de blâmer les individus pour leurs difficultés que de questionner les inégalités structurelles qui les engendrent.
En faisant peser sur chaque individu la charge de son propre "échec", la société dédouane ses propres dysfonctionnements. Pourquoi investir dans une réforme ambitieuse du logement d'abord, quand on peut exiger des sans-abris qu’ils "cherchent activement des solutions" ? Pourquoi renforcer les services d’accompagnement à l’emploi, quand on peut accuser les chômeurs de ne pas "se bouger" ? Ce glissement culpabilise les plus vulnérables et les enferme dans une logique de justification permanente, tout en occultant les failles systémiques.
Quand l'éthique et le sens vacillent
Ce contexte soulève une question fondamentale : jusqu’où peut-on aller sans perdre le sens de son métier ? Comment maintenir une posture éthique face à des pratiques qui normalisent, sanctionnent et excluent, parfois au mépris des réalités humaines ? Car c’est là que se joue l’enjeu central : la tension entre une éthique du travail social, qui repose sur la reconnaissance de la complexité et de la dignité de chaque être humain et un système qui tend à réduire cette richesse à une série de données quantifiables.
À force de jouer le jeu des injonctions bureaucratiques, les travailleurs sociaux risquent de se déconnecter des valeurs qui fondent leur métier. Pourtant, c’est précisément dans cette déconnexion que le danger se trouve. Car à force de remplir des tableaux et de répondre à des indicateurs, on finit par oublier que derrière chaque case se trouve une vie humaine, un parcours unique, une histoire faite de fragilités mais aussi de résiliences.
Ce que ces transformations disent de notre société
Au-delà des professionnels eux-mêmes, ces transformations nous disent quelque chose de troublant sur notre société. Une société qui, au lieu de renforcer les solidarités collectives, préfère culpabiliser les individus. Une société qui valorise la performance, l’efficience et les "résultats", au détriment des liens humains et de la reconnaissance des singularités. Une société qui, en élevant la méritocratie en dogme, oublie que tout le monde ne part pas avec les mêmes chances.
Mais cette dérive ne doit pas nous faire oublier qu’il existe des alternatives. Les travailleurs sociaux, par leur posture et leur engagement, ont la capacité de résister à cette mécanique déshumanisante. Cela implique de refuser de céder à la tentation de la simplification et de réaffirmer que l’accompagnement social ne peut se réduire à des chiffres ou à des normes. Cela suppose aussi d’interroger les logiques qui nous sont imposées et de défendre une vision du travail social qui reste fidèle à ses valeurs fondamentales : solidarité, justice et dignité.
Un métier sur la corde raide : entre valeurs et bureaucratie
Être travailleur social aujourd'hui, c'est un peu comme évoluer sur un fil tendu au-dessus d'un gouffre. D’un côté, les institutions imposent des résultats mesurables, des indicateurs bien alignés, et des cases à cocher, comme si l’humain pouvait être réduit à une colonne de données. De l’autre, les réalités humaines, souvent complexes, douloureuses et imprévisibles, nous rappellent pourquoi nous avons choisi ce métier : pour accompagner avec dignité et solidarité. Entre ces deux pressions, le fil sur lequel nous avançons semble de plus en plus fragile, de plus en plus tendu. Et pourtant, chaque jour, nous continuons à avancer.
Mais soyons honnêtes : le travail social s’éloigne, peu à peu, de sa vocation première. Cet espace d’émancipation et de transformation qu’il représentait est devenu une mécanique technocratique. Désormais, on demande aux travailleurs sociaux de traduire l’incommensurable en chiffres, de convertir des vies en indicateurs, de réduire des parcours singuliers à des "profils" à optimiser. Derrière les tableaux Excel bien remplis et les rapports impeccablement rédigés, il y a pourtant des êtres humains. Des vies cabossées, des récits d’injustice, des blessures invisibles. Mais ces personnes, au lieu d’être reconnues comme des citoyens à part entière, sont souvent perçues comme des "problèmes à résoudre", des "dossiers" à traiter.
Une bureaucratisation insidieuse
Et que dire des travailleurs sociaux eux-mêmes ? Ils portent le poids de cette bureaucratisation sur leurs épaules. Chaque réforme mal pensée, chaque réduction budgétaire, chaque nouveau tableau de bord alourdit leur charge mentale et affective. On leur demande de concilier l’impossible : incarner les valeurs de solidarité, de dignité et de justice tout en répondant à des logiques de contrôle et d’efficience. C’est comme si l’on exigeait d’eux qu’ils fassent pousser des fleurs dans un désert, tout en leur retirant l’eau et les outils nécessaires.
Le résultat est un paradoxe permanent : un métier qui oscille entre un discours humaniste et une pratique de contrôle. Nous en arrivons à cette absurdité : des indicateurs qui prétendent tout mesurer… sauf l’essentiel. Comment quantifier une relation humaine ? Comment évaluer la richesse d’un moment d’écoute, la puissance d’un geste d’attention ou la profondeur d’un silence partagé ? Pourtant, c’est ce qu’on attend des professionnels. On leur demande de devenir des techniciens de la survie sociale, des gestionnaires du provisoire, enfermés dans un cadre qui réduit l’humain à une variable d’ajustement.
Partie 4 : L'espoir et les chemins possibles
Les résistances, les innovations et les alternatives collectives.
Dans son allégorie, Platon nous invite à quitter la caverne, à affronter la lumière de la vérité. Mais soyons réalistes : sortir de la caverne n’a rien d’agréable. Reconnaître que ce que nous pensions juste et vrai n’était qu’une illusion est une épreuve. C’est inconfortable, douloureux, parfois même désespérant de réaliser que nos valeurs fondamentales sont déformées par un système qui privilégie les apparences au détriment de l’authenticité.
Et pourtant, refuser de quitter la caverne, c’est accepter l’inacceptable. C’est admettre que nos métiers perdent leur sens, que la relation humaine s’efface derrière les injonctions bureaucratiques, et que les plus fragiles deviennent des silhouettes anonymes dans des rapports trimestriels. Sortir de la caverne, c’est oser poser des questions qui dérangent. Pourquoi ces logiques absurdes dictent-elles nos priorités ? Qui décide de ce que nous devons mesurer ? Pourquoi acceptons-nous de jouer un jeu qui trahit l’essence de notre engagement ?
Les colporteurs de lumière : ces voix qui osent
Dans l’allégorie de Platon, celui qui revient dans la caverne pour partager la vérité qu’il a découverte est accueilli par l’incompréhension, voire le rejet. Ses anciens compagnons, habitués aux ombres, refusent de croire qu’un autre monde est possible. Ils le prennent pour un fou.
Dans le secteur du travail social, les "colporteurs de lumière" vivent une expérience similaire. Ce sont ces professionnels qui osent dénoncer les dérives, critiquer les modèles dominants et remettre en question les indicateurs de performance. Ce sont ceux qui affirment que les valeurs de solidarité et d’humanité ne sont pas des concepts abstraits, mais des pratiques concrètes à défendre chaque jour. Et pourtant, soyons honnêtes : ces voix courageuses sont souvent marginalisées. On les accuse de pessimisme, de résistance au changement, voire de nuire à la "bonne marche" des institutions.
Mais leur parole est essentielle. Ces lanceurs d’alerte nous rappellent que le travail social ne peut se réduire à une série de tâches administratives. Ils nous rappellent que notre mission est de créer des liens, de restaurer une dignité, d’offrir un espace de reconnaissance à ceux que la société a invisibilisés. Leur parole, bien que parfois inconfortable, est une bouffée d’oxygène dans un système qui tend à asphyxier notre métier.
Proposer des alternatives et ouvrir des perspectives : remettre l'humain et la solidarité au cœur de nos pratiques
Face à ces constats, comment renouer avec les valeurs fondamentales du travail social et, plus largement, avec une vision de la société où l’humain prime sur la logique gestionnaire ? Les pistes de réflexion et d’action sont nombreuses, et certaines sont déjà à l’œuvre, portées par des initiatives locales, des projets innovants ou simplement des professionnels qui, chaque jour, refusent de céder à l’automatisme bureaucratique.
De plus le travail social ne peut ignorer les liens étroits entre précarité et écologie. Les personnes les plus vulnérables sont aussi celles qui subissent le plus durement les conséquences des crises environnementales : logement insalubre, exposition à la pollution, insécurité alimentaire. Ces enjeux appellent à une solidarité élargie, où la lutte contre les inégalités sociales et la transition écologique se rejoignent.
Il serait injuste de croire que les dérives bureaucratiques résultent uniquement de décisions malveillantes. Dans bien des cas, elles sont le fruit de contraintes structurelles, d’un manque de moyens, ou même de la peur d’un échec collectif. Comprendre ces limites et ces tensions permet d’élargir la discussion et de dépasser une opposition stérile entre "travailleurs de terrain" et "décideurs institutionnels". Reconnaître que certains cadres ou politiques agissent avec les meilleures intentions, mais dans un système contraint, ouvre la voie à des dialogues plus constructifs.
Enfin, penser autrement le travail social, c’est aussi repenser nos solidarités à l’aune des défis globaux. Une société qui cherche à surmonter les crises sociales et écologiques ne peut se contenter d’approches technocratiques. Elle doit se réapproprier une vision collective, où chaque individu a une place et où les fragilités ne sont plus stigmatisées, mais reconnues comme une part essentielle de notre humanité partagée.
Ces chemins ne sont pas des utopies. Ils existent déjà, à petite échelle, portés par des professionnels, des citoyens et des initiatives locales. Ils montrent qu’il est possible de faire autrement, de réinventer nos pratiques, et surtout, de réaffirmer ce qui compte vraiment : la dignité humaine et notre capacité à agir ensemble, dans un monde de plus en plus incertain.
Et maintenant, que faisons-nous ? Une réflexion ouverte
La caverne est confortable, il faut bien l’admettre. Elle nous offre des certitudes, une routine rassurante, un cadre bien défini où les ombres se substituent à la complexité du réel. Mais cette routine, cette illusion de normalité, est-elle vraiment ce que nous souhaitons pour nos métiers, pour nos solidarités, pour notre société ? Et au-delà de cela, est-elle encore soutenable face aux défis écologiques, sociaux et éthiques qui nous submergent déjà ?
En tant que professionnels de terrain, nous sommes confrontés à cette question chaque jour : devons-nous continuer à avancer, tête baissée, dans un système qui semble parfois dénaturer nos missions, nos valeurs et nos convictions ? Ou devons-nous nous arrêter, lever les yeux, et interroger les cadres dans lesquels nous opérons ? Cela demande du courage, c’est certain. Le courage de reconnaître que certaines pratiques, aussi bien intentionnées soient-elles, nourrissent malgré tout des logiques d’individualisme, de surconsommation ou de contrôle social qui vont à l’encontre d’une véritable solidarité.
Car, au fond, ce n’est pas seulement notre métier qu’il faut réinterroger, mais notre modèle de société tout entier. Une société où l’individu prime sur le collectif, où l’efficacité est érigée en valeur suprême, où la croissance infinie est devenue un objectif aveugle, même si elle épuise les ressources naturelles et les êtres humains. Une société qui, en glorifiant l’autonomie et la performance, oublie que l’interdépendance est au cœur de ce qui fait de nous des êtres humains.
Et pourtant, malgré tout cela, je garde espoir. J’en vois les raisons chaque jour, dans la créativité des professionnels de terrain, dans leur capacité à innover avec des moyens dérisoires, dans leur aptitude à défendre l’humain face à des injonctions absurdes. J’ai la chance de croiser des collègues qui refusent de se résigner, qui osent poser les "bonnes" questions, et qui, parfois à contre-courant, imaginent et construisent d’autres façons de faire. Ce sont ces colporteurs d’espoir qui me rappellent qu’il est encore possible de penser autrement. Que rien n’est figé.
Je crois aussi aux capacités de résilience et de transformation des personnes que nous accompagnons. Bien souvent, elles nous montrent une force et une humanité que les systèmes dans lesquels elles évoluent cherchent à effacer. Leur courage, leur dignité, leur capacité à rebondir sont une invitation à ne pas céder au cynisme, mais à continuer à croire en ce qui nous anime profondément : le lien, la solidarité, et l’idée qu’aucune trajectoire humaine n’est figée ou condamnée.
Je ne suis pas naïve. Les défis sont immenses, et les changements nécessaires ne viendront pas seuls. Ils exigeront une remise en question profonde de nos politiques publiques, de nos modèles économiques, et de notre rapport au monde. Il faudra réapprendre à ralentir, à écouter, à coopérer, et à sortir des logiques purement gestionnaires pour remettre l’humain et la planète au cœur de nos priorités.
Mais je crois qu’il y a des chemins possibles. Qu’ils sont semés d’embûches, certes, mais qu’ils existent. Ils passent par des pratiques professionnelles plus ancrées dans l’éthique, par une redéfinition collective de ce que nous voulons faire de nos solidarités, et par une société capable de questionner les illusions du progrès pour renouer avec ce qui compte vraiment : notre capacité à prendre soin, de nous-mêmes, des autres, et de la Terre.
Alors oui, je choisis de croire en une lumière. Pas une lumière aveuglante qui promet des solutions toutes faites, mais une lueur fragile, celle d’une réflexion partagée, d’une action collective, d’un cheminement humain. Une lumière qui éclaire nos incertitudes et nos contradictions, mais qui nous invite aussi à avancer, avec humilité, vers un monde plus juste, plus solidaire, et plus respectueux de la vie dans toute sa complexité.
Nous avons tous, à notre échelle, le choix de chercher cette lumière, même fragile, même vacillante. En tant que professionnels, citoyens ou simplement humains, nous pouvons questionner les évidences, réaffirmer l'importance des liens et rappeler que ce qui nous relie dépasse ce qui nous divise. Je ne crois pas qu’un changement radical viendra d’en haut, mais je crois aux gestes modestes, aux questionnements collectifs et aux résistances quotidiennes. Chaque moment où nous choisissons la dignité, l’écoute et le soin est une brèche ouverte dans la caverne. Une invitation à sortir des ombres, ensemble.
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N°15 Prendre la poudre d'escampette ou la lente érosion du travail social
Prendre la poudre d'escampette ou la lente érosion du travail social
Angélique Revest
1 février 2025
Il arrive un moment où la machine bureaucratique finit par broyer la substance même du travail social : l’humain. Ce flacon de "poudre d’escampette", clin d'œil ironique à notre époque, illustre la tentation du repli, du départ, du renoncement. Mais partir, fuir, abandonner : est-ce une lâcheté ou le dernier acte lucide face à un système en décomposition ?
Le travail social s’est historiquement construit sur une dialectique entre engagement et technicité, entre subjectivité et cadre normatif. Mais cette tension nécessaire cède aujourd’hui sous les coups de boutoir des logiques gestionnaires et managériales. L’idéologie du New Public Management a infiltré chaque recoin de l’action sociale, réduisant les professionnels à de simples rouages d’une machine sans âme.
Là où le travail social devrait être un espace de résistance contre la marchandisation du lien humain, il devient un maillon docile de la grande chaîne néolibérale. Les protocoles remplacent la pensée, les cases à cocher se substituent à l’analyse, et l’urgence devient la règle, non plus comme réponse à une situation critique, mais comme mode de fonctionnement structurel. L’urgence permanente est-elle un symptôme du réel ou un alibi pour masquer l’incurie des politiques sociales ?
Face à cette asphyxie, deux postures émergent, souvent entremêlées : la dissociation et le désengagement. La dissociation, c’est cette mise à distance psychologique qui permet de continuer malgré tout, mais qui vide progressivement l’acte professionnel de sa substance. Le désengagement, lui, devient une stratégie de survie, une manière d’éviter l’effondrement personnel dans un cadre de plus en plus déshumanisé.
Et c’est ici que le symbole de la "poudre d’escampette" prend tout son sens. Car lorsque l’engagement n’a plus d’espace où s’incarner, lorsqu’il ne reste que des procédures et des tableaux Excel, la fuite devient une forme de révolte silencieuse. Partir, c’est refuser d’être complice.
Mais alors, pourquoi si peu de résistance organisée ? Pourquoi cette profession, qui porte en elle les germes de l’émancipation, semble-t-elle incapable de se structurer en un véritable mouvement de lutte ? La réponse tient sans doute à la nature même du travail social : il repose sur l’attention à l’autre, sur l’accompagnement, et non sur la confrontation. Or, toute grève, toute lutte, suppose un rapport de force. Les réformes se succèdent, les conditions se dégradent, et pourtant, le secteur peine à fédérer une révolte à la hauteur des enjeux. L’indignation est bien là, mais morcelée, diffuse, jamais suffisamment structurée pour renverser la table.
Ce paradoxe est frappant : ceux qui pensent et administrent les politiques sociales n’existent que par ceux qui les appliquent. Sans nous, ces "têtes bien pensantes" ne sont que des architectes sans maçons. Pourtant, ils gouvernent sans consulter, imposent sans écouter, réforment sans mesurer les conséquences sur le terrain !
Il serait temps d’inverser la perspective. De rappeler que l’action sociale ne se pense pas uniquement dans les bureaux feutrés des ministères, mais dans les rues, les foyers, les centres d’accueil, au contact du réel. Il serait temps que les travailleurs sociaux reprennent le pouvoir sur leur métier.Alors, que faire ? Partir, en laissant derrière soi un champ de ruines, ou rester et tenter, à la mesure de nos forces, de reconstruire du sens ? Il n’y a pas de réponse univoque. Chacun compose avec ses propres limites, ses propres désillusions. Mais si la fuite est parfois salutaire, elle ne peut être une fatalité. Car à force de partir, de lâcher prise, c’est tout un secteur qui risque de se dissoudre, laissant place à une action sociale sans âme, pilotée par des algorithmes et des gestionnaires hors-sol.
Il ne s’agit pas ici de prôner une naïve espérance, mais de poser une question essentielle : comment, collectivement, reprendre prise sur un métier qui nous échappe ? Peut-être en renouant avec une forme d’engagement politique du travail social. Peut-être en redécouvrant la force du collectif face à l’individualisation de la souffrance professionnelle. Peut-être, enfin, en affirmant haut et fort que nous ne sommes pas de simples exécutants, mais les véritables garants d’une société plus juste et plus humaine.
Car le jour où nous serons assez nombreux à refuser l’absurde, ce système, construit sur notre docilité contrainte, s’effondrera de lui-même. Et pour ma part j'ai envie d'y croire !
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N°16 Entre chalandisation, mutations et enjeux de formation
Travail social sous tension : Entre chalandisation, mutations et enjeux de formation
Angélique Revest
25 février 2025
Le travail social évolue. Cette affirmation, qui pourrait sembler évidente, recouvre pourtant des réalités complexes et contrastées. Entre mutations des politiques publiques, transformations des publics accompagnés, évolution des attentes des employeurs et réformes des formations, il met essentiel d’interroger les continuités et les ruptures qui se dessinent.
En tant que cheffe de service dans le secteur social et médico-social, formatrice en IRTS et éducatrice de formation, je me suis intéressée à la manière dont les formations en travail social s’adaptent à ces évolutions. À travers une recherche sur la chalandisation, inspirée des travaux de Michel Chauvière, j’ai voulu comprendre comment les dynamiques marchandes influencent les pratiques professionnelles et la formation des futurs travailleurs sociaux.
Le modèle de formation en travail social, historiquement ancré dans une pédagogie de l’alternance et une approche humaniste, semble aujourd’hui confronté à de nouvelles injonctions : professionnalisation accrue, standardisation des compétences, rationalisation des contenus. Faut-il y voir un simple ajustement aux réalités du terrain, ou une transformation plus profonde de la finalité même du travail social ? Comment concilier les exigences d’efficience et de lisibilité des diplômes avec la nécessité de former des professionnels en capacité de questionner leur action et de s’adapter à des contextes en perpétuelle évolution ?
Ces interrogations sont au cœur de mon travail de recherche. Il ne s'agit pas ici de défendre un modèle contre un autre, mais bien de comprendre ce qui est en train de se jouer, en croisant les regards des étudiants, des formateurs et des professionnels du terrain.
Une recherche pour interroger les mutations en cours
Ma démarche a débuté dans le cadre d’un Master MOSSS, avec l’objectif d’analyser l’impact de la chalandisation sur les pratiques professionnelles et managériales. Pour cela, j’ai mené une enquête nationale auprès de 79 professionnels, afin de recueillir leur perception des évolutions en cours.
Quelques tendances identifiées :
- 82 % des répondants estiment que les évolutions des politiques publiques ont une incidence directe sur leur travail.
- 71 % perçoivent une augmentation des conflits éthiques liés aux injonctions de performance et de rentabilité.
- 53 % considèrent que la mise en concurrence des structures affecte la qualité de l’accompagnement.
- 91 % constatent une transformation des pratiques managériales, avec un glissement vers des logiques empruntées au secteur privé.
Dans le cadre de ma recherche, j’ai également mené une enquête de terrain au sein de l’association où j’exerçais, afin d’observer comment ces mutations impactaient concrètement l’organisation du travail et les choix managériaux. Ces observations ont mis en lumière une tension constante entre les contraintes budgétaires et les exigences éthiques, contraignant les professionnels à jongler entre rationalisation des ressources et maintien d’un accompagnement de qualité.
Un phénomène frappant s’est ainsi imposé à moi : l’uniformisation des pratiques managériales
Ce que j’ai qualifié de clonage managérial. Dans de nombreux ESMS, on assiste à une reproduction quasi mécanique des mêmes postures, des mêmes discours et des mêmes pratiques, comme si les cadres de direction étaient formatés selon un moule prédéfini. Cette tendance, que je compare à l’attaque des clones dans Star Wars, reflète un management aseptisé, souvent réduit à des apparences : langage codifié, neutralité émotionnelle de façade, respect strict des protocoles, mais une absence criante de créativité et d’adaptation aux réalités du terrain.
Dans ce contexte, le risque est grand de confondre posture et compétence. Comme l’explique Jean-Luc Gautherot, la fonction managériale est trop souvent évaluée à travers des critères subjectifs et informels, valorisant la conformité aux normes dominantes au détriment des qualités humaines et stratégiques réelles. Autrement dit, on ne choisit pas toujours un manager pour sa capacité à impulser une dynamique collective et à accompagner les équipes, mais pour sa capacité à donner l’illusion du leadership, une illusion qui, sous la pression des logiques gestionnaires, tend à devenir une norme.
Cette homogénéisation managériale peut être éclairée à travers le prisme de l’habitus de Pierre Bourdieu. Dans les ESMS, cet habitus managérial se forge dans un contexte de contraintes budgétaires, d’évaluation permanente et de pression à la conformité institutionnelle. Ce phénomène nourrit une standardisation des trajectoires et des postures, imposant des modèles de réussite qui privilégient la gestion administrative et la maîtrise des outils d’évaluation, au détriment de l’audace, de l’innovation sociale et du souci de l’humain.
Ce clonage managérial pose une question centrale : quel type de leadership voulons-nous dans les structures du travail social ? Faut-il se contenter de cadres standardisés, efficaces dans la gestion mais déconnectés des réalités du terrain ? Ou devons-nous défendre un management plus incarné, capable de résister aux logiques purement gestionnaires et de redonner du sens aux pratiques professionnelles ?
Le travail social, par essence, est une discipline du lien, de l’inventivité et de l’engagement. Laisser la gestion des structures dériver vers une approche purement technocratique, où les managers seraient interchangeables comme des pièces d’un même mécanisme, c’est courir le risque de perdre ce qui fait l’âme de ce métier. Plus que jamais, il est nécessaire de préserver un management ancré dans le réel, pensé pour l’humain, et non dicté par des impératifs d’uniformisation et de rentabilité.
Dans le cadre de mon Master 2, je prolonge cette réflexion en élargissant mon analyse aux formations en travail social, et notamment aux Instituts Régionaux du Travail Social (IRTS). Ces nouvelles logiques influencent elles les contenus pédagogiques, les postures des formateurs et les attentes des étudiants ? Les formations actuelles sont-elles en phase avec les besoins du terrain ?
L’apport des travaux de Michel Chauvière, de Vincent de Gaulejac et de Roland Janvier
Pour enrichir cette réflexion, il est essentiel d’analyser les grandes tendances mises en avant par Michel Chauvière, Vincent de Gaulejac et Rolland Janvier, trois chercheurs qui ont largement étudié les effets des transformations gestionnaires sur le travail social.
Michel Chauvière a introduit la notion de chalandisation, qui décrit comment les institutions du social, autrefois porteuses de valeurs humanistes, sont progressivement soumises à des logiques marchandes et gestionnaires. Dans cette perspective, les bénéficiaires deviennent des "clients", les services sociaux se transforment en prestataires, et les travailleurs sociaux se retrouvent contraints par des impératifs d’efficience et de rationalisation. Cette mutation ne se limite pas à un changement organisationnel ; elle remet en cause l’essence même du travail social, en imposant une approche où la rentabilité prime sur l’accompagnement humain.
De son côté, Vincent de Gaulejac met en lumière les contradictions inhérentes aux logiques gestionnaires et les tensions qu’elles génèrent au sein des équipes. Dans ses travaux, il analyse les effets des injonctions paradoxales auxquelles sont soumis les professionnels du social : être à la fois efficaces et bienveillants, gérer des budgets restreints tout en maintenant un accompagnement de qualité. Ces contradictions créent un climat de souffrance au travail, où les travailleurs sociaux doivent composer avec des attentes contradictoires qui fragilisent leur engagement et leur éthique professionnelle. J'utilise souvent dans mes articles la métaphore du funambule.
Enfin, Rolland Janvier explore les dérives du modèle gestionnaire, en soulignant notamment l’appauvrissement progressif des pratiques du travail social sous l’effet d’une bureaucratisation croissante et d’une standardisation des interventions. Il démontre comment l’obsession pour la mesure de la performance et la mise en place d’indicateurs quantifiables altèrent la relation d’aide, réduisant les interventions sociales à des protocoles normés et rigides. Cette évolution, loin d’améliorer la qualité des services, contribue à leur déshumanisation et à une perte de sens pour les professionnels engagés.
En croisant ces approches, il devient évident que la chalandisation du travail social ne se limite pas à une adaptation aux nouvelles contraintes économiques ; elle représente une rupture profonde avec l’identité même du travail social et ses fondements.
La chalandisation : une mutation des logiques formatives ?
Historiquement, la formation en travail social s’est construite autour de valeurs d’émancipation, de critique sociale et d’un ancrage fort dans le terrain. Elle s’appuyait sur une articulation entre réflexion théorique et pratique de terrain, favorisant ainsi l’acquisition de savoirs contextualisés, ajustés aux réalités sociales et aux singularités des publics accompagnés.
Or, sous l’effet des réformes successives et des exigences gestionnaires, les Instituts Régionaux du Travail Social (IRTS) semblent aujourd’hui engagés dans un processus de rationalisation et de standardisation des contenus pédagogiques. L’harmonisation des diplômes et la montée en puissance des logiques de certification par compétences participent à une transformation en profondeur des modes de transmission du savoir.
Le risque ? Une formation qui ne serait plus pensée comme un lieu de réflexion critique et d’expérimentation pédagogique, mais comme un dispositif de production de techniciens de l’accompagnement, prêts à répondre efficacement aux exigences d’un marché du travail structuré par des logiques de performance et d’évaluation normative. Une tendance qui s’inscrit dans un mouvement plus large de chalandisation, où la formation devient un produit à délivrer selon des critères de rentabilité et de lisibilité institutionnelle.
Cette dynamique soulève plusieurs interrogations majeures :
- La formation en travail social s’adapte-t-elle aux réalités du terrain ou répond-elle avant tout aux attentes d’un "marché de la formation" ? Loin d’être anodine, cette question renvoie à la tension entre la transmission d’un savoir critique et l’impératif d’efficacité immédiate. La réduction des temps de formation et la standardisation des apprentissages risquent de produire des professionnels aux compétences calibrées, mais privés de la capacité d’analyse et d’adaptation qu’exige le travail social.
- Quelle place reste-t-il pour la réflexion critique et la recherche en travail social ? La disparition progressive de la recherche en intervention sociale et de la formation à l’analyse des pratiques pourrait conduire à un appauvrissement du regard porté sur les réalités du terrain. À trop vouloir structurer les diplômes autour de blocs de compétences immédiatement opérationnels, ne risque-t-on pas d’évacuer la dimension intellectuelle et politique du travail social ?
- Quel est l’impact de cette transformation sur les postures des étudiants et des formateurs ? Le passage d’une formation centrée sur la réflexion et l’expérimentation à une formation normée et standardisée transforme nécessairement les attentes des étudiants et les pratiques pédagogiques des formateurs. Les premiers risquent de devenir de simples consommateurs d’un "pack de compétences", tandis que les seconds peuvent être contraints de se conformer à des formats pédagogiques de plus en plus rigides, au détriment de la transmission d’un savoir incarné et construit dans l’interaction.
Au final, cette mutation interroge : veut-on former des professionnels capables d’exécuter efficacement des protocoles ou des acteurs du social, dotés d’un regard critique et d’une capacité d’innovation face aux réalités complexes du terrain ? Si la réponse semble évidente pour qui connaît le travail social, encore faut-il que les réformes en cours ne transforment pas les IRTS en simples dispensateurs de certifications, au détriment de leur rôle historique de formation et de transformation sociale.
Les enjeux du partenariat EFTS/universités : entre complémentarité et tensions
L’évolution des formations en travail social s’inscrit dans un cadre plus large de restructuration de l’enseignement supérieur, où l’objectif affiché est de renforcer la professionnalisation des cursus tout en les intégrant dans le processus de Bologne et le schéma LMD (Licence-Master-Doctorat). Dans cette dynamique, les Établissements de Formation du Travail Social (EFTS), notamment les IRTS, ont été encouragés à développer des partenariats avec les universités, en particulier pour les diplômes de niveau Master, tels que le Diplôme d’État d’Ingénierie Sociale (DEIS).
En théorie, cette coopération semble pertinente : elle vise à élever le niveau de qualification des travailleurs sociaux, à renforcer les passerelles entre la formation universitaire et le terrain et à accroître la reconnaissance académique des formations en travail social. Toutefois, dans la pratique, ce rapprochement ne se fait pas sans heurts et soulève plusieurs tensions structurelles.
Une asymétrie entre deux logiques de formation
Manuel Boucher, dans son analyse des évolutions de l’appareil de formation professionnelle en travail social, met en évidence un déséquilibre structurel entre deux logiques institutionnelles qui peinent à s’articuler pleinement. D’un côté, les Établissements de Formation en Travail Social (EFTS), historiquement ancrés dans le champ social, défendent une approche pédagogique fondée sur l’alternance, la transmission par l’expérience, et une immersion directe dans les réalités de terrain. De l’autre, les universités, porteuses d’un modèle académique plus théorique, privilégient l’enseignement conceptuel, la formalisation des savoirs et les méthodologies de recherche scientifique.
Cette rencontre entre un savoir issu de l’expérience et un savoir structuré par l’académie ne va pas sans heurts. Les EFTS craignent une dilution de leur identité pédagogique, tandis que les universités perçoivent parfois ces formations comme trop empiriques ou insuffisamment théorisées. Le risque est alors de voir émerger des partenariats déséquilibrés, où les formations en travail social se retrouvent contrôlées par les exigences académiques sans que leurs spécificités ne soient réellement prises en compte.
Comme l’explique Hartmut Rosa, lorsque des logiques institutionnelles opposées sont artificiellement fusionnées, cela peut générer une aliénation des acteurs concernés. Les formateurs en travail social doivent ainsi s’adapter à des cadres universitaires rigides, parfois déconnectés des réalités du terrain, tandis que les universitaires peinent à intégrer la dimension pragmatique et contextuelle des savoirs professionnels. Dans ce contexte, l’intégration du travail social dans l’université ne ressemble pas tant à une collaboration enrichissante qu’à une injonction à la standardisation, où les singularités des formations sociales risquent d’être lissées pour répondre aux impératifs académiques.
Derrière ce rapprochement institutionnel, se joue en réalité une question plus large : peut-on former des travailleurs sociaux selon les mêmes schémas que les autres disciplines universitaires ? À trop vouloir aligner les formations du travail social sur un modèle académique homogène, ne prend-on pas le risque d’affaiblir leur capacité à répondre aux besoins de terrain, en les vidant de leur substance ? C’est ici que se pose l’enjeu central : trouver un équilibre entre rigueur académique et ancrage professionnel, entre théorie et pratique, entre recherche et action.
Que penser du nouveau projet de réforme de la formation des travailleurs sociaux ?
Face à la crise d’attractivité des métiers du social, la Direction générale de la cohésion sociale (DGCS) propose une réforme des Diplômes d’État du Travail Social (DETS) visant à moderniser l’architecture des formations. Ce projet entend faciliter les passerelles entre métiers, clarifier les référentiels de compétences et adapter les cursus aux évolutions du secteur. Une volonté affichée de rendre les formations plus lisibles et attractives, tout en renforçant la professionnalisation.
Mais si cette réforme s’inscrit dans une dynamique de mise en cohérence, elle soulève plusieurs interrogations de fond. Daniel Verba, sociologue, insiste sur la nécessité de requalifier profondément ces métiers, au-delà d’une simple réorganisation des formations. Il rappelle que la précarisation des travailleurs sociaux, l’absence de revalorisation salariale et l’omniprésence des logiques gestionnaires constituent les véritables obstacles à l’attractivité du secteur. Il plaide pour une reconnaissance sociale et financière à la hauteur de l’utilité du travail social, comparable à celle des professions médicales.
Un autre point de vigilance concerne le risque de standardisation excessive des formations, comme j'ai pu déjà le dire précédemment. Si une meilleure lisibilité des diplômes peut être un atout, une approche trop générique risque d’appauvrir les savoir-faire et de déconnecter les formations des réalités du terrain. Peut-on former de manière identique un éducateur spécialisé, un assistant de service social et un conseiller en insertion professionnel ? Le développement d’un tronc commun peut favoriser des approches transversales, mais ne doit pas se faire au détriment des singularités professionnelles et des ancrages métiers.
Enfin, une réforme ne peut être efficace sans une réflexion plus large sur les conditions d’exercice du travail social. Repenser les formations, c’est une chose ; mais si les postes restent précaires, sous-payés et soumis à des injonctions contradictoires, qui viendra encore se former ? Il s’agit donc de ne pas confondre attractivité de la formation et attractivité du métier. Un diplôme, aussi bien construit soit-il, n’aura d’intérêt que s’il ouvre sur des perspectives professionnelles dignes et motivantes.
Dans cette refonte des DETS, une question centrale mérite d’être posée : quelles compétences voulons-nous réellement développer ? Une formation qui privilégierait uniquement des savoir-faire immédiatement opérationnels risquerait de transformer les futurs travailleurs sociaux en techniciens de l’accompagnement, en occultant la dimension réflexive et critique indispensable à la complexité du travail social.
Il est donc crucial d’interroger les effets concrets de cette réforme dans les Instituts Régionaux du Travail Social (IRTS), lieux où se forment les professionnels de demain.
- Ces évolutions modifient-elles en profondeur les contenus pédagogiques ?
- Les étudiants sont-ils formés à questionner ces mutations ou simplement à s’insérer dans un système déjà structuré par des logiques gestionnaires ?
- Comment s’assurer que la formation permette toujours aux futurs travailleurs sociaux de penser leur action, plutôt que de simplement exécuter des procédures ?
Au fond, cette réforme n’est-elle pas une illustration supplémentaire de la tension permanente entre les impératifs d’efficience et la nécessité d’un travail social incarné, humain et engagé ?
Quels modèles pour un cadre partenarial équitable ?
Plutôt que de chercher à imposer une uniformisation des formations, il semble nécessaire de repenser cette articulation en tenant compte des spécificités et des complémentarités des deux modèles. Plusieurs pistes peuvent être explorées pour construire un partenariat plus équilibré et réellement porteur de sens.
- Revaloriser la formation par l’alternance, en reconnaissant pleinement la valeur pédagogique des expériences de terrain et en éviter la dérive vers un enseignement exclusivement académique. La formation des travailleurs sociaux ne peut être pensée uniquement comme une accumulation de savoirs théoriques ; elle doit s’ancrer dans une logique expérientielle où la confrontation aux réalités du terrain joue un rôle clé dans la construction des compétences.
- Renforcer les liens entre la recherche universitaire et les pratiques professionnelles, en développant des laboratoires communs où les travailleurs sociaux seraient associés à des travaux de recherche-action. Plutôt que de cloisonner savoir académique et savoir issu du terrain, ces espaces de co-construction permettraient d’articuler théorie et pratique dans une logique d’enrichissement mutuel.
- Créer des passerelles plus souples, permettant aux étudiants et aux professionnels d’accéder à des formations universitaires sans se heurter aux rigidités administratives. Il s’agit d’imaginer des parcours hybrides, où l’expérience de terrain serait prise en compte comme une réelle valeur ajoutée dans la formation académique.
- Favoriser la co-construction des formations, en associant les acteurs du secteur (travailleurs sociaux, formateurs, chercheurs, étudiants, mais aussi personnes accompagnées) aux processus de réflexion et de transformation des cursus. Loin d’être de simples consommateurs d’un savoir préformaté, les étudiants en travail social devraient être acteurs de leur propre formation, dans un dialogue constant entre théorie et expérience.
Vers un rapprochement constructif plutôt qu’une fusion contrainte ?
L’enjeu n’est pas de nier l’intérêt des collaborations entre EFTS et universités, mais de veiller à ce que ce rapprochement ne se fasse pas au détriment de l’identité des formations en travail social. Il ne s’agit pas d’académiser à outrance des métiers qui reposent avant tout sur des logiques d’accompagnement et de terrain, mais plutôt de trouver un équilibre entre rigueur académique et transmission des savoirs professionnels.
Les travailleurs sociaux ne sont ni de purs techniciens, ni de simples exécutants de politiques publiques ; ils sont avant tout des acteurs de la transformation sociale, qui doivent pouvoir s’appuyer sur une formation exigeante, ouverte sur la réflexion critique et connectée aux réalités de terrain.
Ainsi, plutôt que de chercher à calibrer la formation en travail social sur les modèles universitaires existants, il serait plus pertinent d’imaginer un cadre partenarial qui respecte les spécificités et les complémentarités des deux approches, afin de former des professionnels capables d’analyser, d’innover et de s’adapter aux défis sociaux contemporains.
La technicisation du social : une illusion d’efficacité
L’idéologie techniciste repose sur l’idée que toute action sociale peut être rationalisée, découpée en étapes et évaluée objectivement. Cette approche est séduisante pour les décideurs, car elle donne l’illusion d’une maîtrise et d’une optimisation des ressources. Pourtant, comme l’a montré Yves Clot, le travail réel ne se résume jamais aux tâches prescrites. Dans le travail social, cette réalité est d’autant plus prégnante que l’objet du travail est un sujet : une personne avec ses fragilités, son histoire, son imprévisibilité.
Dès lors, la quête d’une formation entièrement normée et optimisée risque de se heurter à une contradiction majeure : on ne forme pas un travailleur social comme on forme un gestionnaire ou un technicien. L’essence du métier repose sur une capacité d’écoute, d’analyse et d’adaptation aux singularités des parcours. Or, ces compétences ne se quantifient pas aisément et ne se transmettent pas à travers des référentiels rigides.
Vers une refonte du modèle de formation : retrouver le sens du travail social
Si nous poursuivons sur cette voie, nous risquons d’assister à une déshumanisation du travail social, où l’accompagnement sera réduit à une prestation de services, où la relation d’aide sera pensée en termes d’objectifs et d’indicateurs, et où les travailleurs sociaux perdront progressivement la liberté d’inventer, d’expérimenter et d’adapter leurs pratiques aux réalités du terrain.
Mais tout n’est pas figé. Il est encore temps d’interroger ces mutations et d’imaginer des alternatives. La formation doit rester un espace de réflexion critique, où les étudiants peuvent questionner les modèles en place, comprendre l’histoire et les valeurs du travail social, et développer une posture professionnelle qui ne soit pas dictée uniquement par des logiques gestionnaires.
Comme l’écrivait Robert Castel, « la question sociale n’est jamais définitivement réglée » ; elle est le reflet des tensions et des choix d’une époque. Il nous appartient donc, en tant que chercheurs, formateurs et professionnels, de défendre une formation qui ne soit pas simplement l’ombre du marché du travail, mais qui permette aux travailleurs sociaux d’exercer pleinement leur mission : accompagner l’humain, avec toute la complexité et l’incertitude que cela implique.
Conclusion : Former autrement pour penser et agir autrement
Si la chalandisation continue d’imprégner les ESMS, les Instituts Régionaux du Travail Social (IRTS) sous des logiques de performance, de rentabilité et de standardisation, nous risquons d’assister à une transformation radicale du travail social, médico-social. Ce glissement ne serait pas qu’un ajustement organisationnel, mais un reniement de l’essence même du travail social, de sa vocation émancipatrice et de sa capacité à questionner les systèmes.
Dans ce contexte, la formation des cadres dirigeants devient une question centrale. Car si la structure du travail social se fragilise, si ses pratiques se bureaucratisent et si les professionnels peinent à préserver leur autonomie, c’est aussi parce que ceux qui dirigent les organisations sont eux-mêmes enfermés dans des logiques gestionnaires de conformité et de rentabilité. La formation de ces cadres ne peut donc se limiter à la maîtrise des outils managériaux : elle doit leur permettre de comprendre les enjeux systémiques du travail social, de résister aux injonctions paradoxales et d’incarner un leadership qui soit à la fois stratégique, éthique et humain.
Il est impératif de former des cadres capables de penser au-delà des indicateurs, des protocoles et des tableaux de bord, des dirigeants qui sachent articuler efficacité et engagement social, et qui assument pleinement leur rôle de garants du sens et de la finalité du travail social. Cela suppose :
- Une formation qui développe leur capacité d’analyse critique face aux mutations en cours et aux modèles gestionnaires qui s’imposent.
- Un apprentissage qui favorise l’expérimentation et l’innovation sociale, au-delà de la simple mise en conformité avec des référentiels normatifs.
- Une posture managériale fondée sur la coopération, l'humilité et la confiance, et non sur la seule application de procédures descendantes.
Comme le soulignait Robert Castel, "la question sociale n’est jamais définitivement réglée". Elle évolue au gré des tensions d’une époque. Aujourd’hui, la tension majeure se situe entre la tentation de normaliser le travail social et la nécessité de préserver son humanité, son inventivité et sa capacité de résistance.
Former autrement, c’est donc penser autrement. Et penser autrement, c’est permettre au travail social de rester un espace de lien, de transformation et d’engagement.
De nombreuses heures de lecture, de recherche et d'écriture devant moi pour finaliser ce master 2 et ce DEIS ;-)
Références bibliographiques
Ouvrages et articles académiques
- Boucher, M. (2017). La transformation de l'appareil de formation professionnelle du travail social : les enjeux du partenariat EFTS/universités ? Économie du travail, 235(242).
- Castel, R. (1995). Les métamorphoses de la question sociale. Fayard.
- Chauvière, M. (2010). Trop de gestion tue le social. La Découverte.
- Chauvière, M. (2013). Que reproche-t-on aux métiers du travail social ? Lien social et politique, 70, 93-106.
- Clot, Y. (2017). Le travail à cœur : pour en finir avec les risques psychosociaux. La Découverte.
- Dejours, C. (1998). Souffrance en France : la banalisation de l’injustice sociale. Seuil.
- De Gaulejac, V. (2009). La société malade de la gestion. Seuil.
- Grand, J.-C. (1972). Pourquoi le travail social ? Esprit.
- Habermas, J. (1973). La technique et la science comme idéologie. Gallimard.
- Jaeger, M. (2009). Les travailleurs sociaux en quête d’identité professionnelle. Dunod.
- Janvier, R. (2016). L’avenir du travail social face aux logiques gestionnaires. Presses de l’EHESP.
- Linhart, D. (2015). La comédie humaine du travail. Éditions Erès.
- Lupasco, S. (1986). Le principe d’antagonisme et la logique de l’énergie. Le Rocher.
- Rosa, H. (2012). Aliénation et accélération. La Découverte.
- Rullac, S. (2014). La scientifisation du travail social. L’Harmattan.
- Verba, D. (2022). Réenchanter le travail social ? Actualités Sociales Hebdomadaires.
Rapports officiels et documents institutionnels
- Direction Générale de la Cohésion Sociale (DGCS). (2023). Projet de réforme des diplômes d'État du travail social. Ministère des Solidarités.
- Haut Conseil du Travail Social (HCTS). (2021). Rapport sur l'évolution des formations en travail social et leur adaptation aux besoins des publics accompagnés.
- UNAFORIS. (2020). État des lieux et perspectives de l’enseignement supérieur en travail social.
Références complémentaires sur les mutations du travail social
- Belorgey, N. (2010). L’État face aux malades : la gestion politique d’une réforme hospitalière. Presses de Sciences Po.
- Donzelot, J. (2008). Le social de compétition. Seuil.
- Doray, P. (1991). La folie taylorienne. Syros.
- Le Guillant, H. (1956). Travail et usure mentale. PUF.
Disponible aussi : https://www.linkedin.com/pulse/travail-social-sous-tension-entre-chalandisation-mutations-revest-6yvge
N°17 L’humilité ne suffit pas : pour une éthique de direction dans un secteur en crise
L’humilité ne suffit pas : pour une éthique de direction dans un secteur en crise
Angélique Revest
L’humilité serait-elle la nouvelle vertu managériale à la mode ? À en croire certains articles, comme celui du Courrier Cadres intitulé « Le manager humble serait-il le remède au désengagement ? » (https://courriercadres.com/manager-humble-engagement-desengagement/), l’époque ne serait plus à la figure charismatique, au leader "super-héros", mais à celle du cadre vulnérable, bienveillant et conscient de ses limites. Celui qui ose dire "je ne sais pas", qui valorise ses équipes, qui évite de prendre toute la lumière. Une figure plus humaine, plus horizontale. Un progrès, nous dit-on. J'affirme que non car il a des vertus dont l’élévation trop soudaine devrait nous alerter.
Car derrière cette exaltation récente de l’humilité managériale se cache peut-être une nouvelle injonction paradoxale, une de plus dans cette grande foire aux vertus qui dissimule mal l’effondrement structurel des organisations. Être humble, mais performant. Bienveillant, mais efficient. Écouter, mais décider vite. Laisser de l’autonomie, mais contrôler. S’effacer, mais incarner. L’humilité devient un artefact RH, un vernis relationnel au service d’une logique toujours plus technocratique. Je digresse mais nous pourrions aussi parler de la négociation sur la CCUE de la branche associative sanitaire, sociale et médico-sociale (Bass).
Dans les ESMS, où l’on accompagne la vulnérabilité humaine au quotidien, réduire l’humilité à une simple qualité comportementale est non seulement insuffisant, mais profondément malhonnête. Car ici, le cadre n’est pas seulement manager. Il est garant d’un projet éthique. Il navigue à vue entre des injonctions contradictoires, des réformes absconses, et l'accompagnement des équipes. Il est, ce funambule institutionnel, avançant sur un fil incertain tendu entre les normes gestionnaires et les valeurs du care.
Alors oui, le manager super-héros a vécu. Tant mieux. Mais le manager humble ne peut survivre que dans une organisation qui le soutient. Or, que voit-on encore trop souvent ? Des cheffes de service isolées, sommées de faire "redescendre les consignes", réduites à des rôles de courroie de transmission, sans marge de manœuvre, sans espace de pensée, sans pouvoir réel de médiation. On leur demande d’incarner une posture managériale douce, mais on les laisse en première ligne, sans filet, face à des équipes épuisées et à des tableaux de bord déconnectés du réel.
Je ne prétends évidemment pas que toutes les structures fonctionnent ainsi. Je parle depuis une expérience située, nourrie à la fois de mon parcours professionnel et des nombreux témoignages recueillis au fil des échanges, des formations, des terrains. Et si je pointe ici les dysfonctionnements, c’est parce qu’ils ne sont pas anecdotiques. Ils dessinent une tendance, un système, qui ne peut être corrigé que si l’on ose le nommer.
Un manager qui manque d’humilité ne montre pas l’exemple et ne se remet jamais en question. Il s’aveugle sur ses connaissances et ses méthodes, refusant de les remettre en question, se retranchant derrière son statut. L’humilité, en tant que capacité de remise en question, consiste à considérer que notre rôle, quel qu’il soit, n’est qu’une construction sociale qui ne reflète pas nécessairement notre intelligence. Il s’agit de partir du principe que même avec une grande expérience, nous n’avons pas toujours raison. Cette remise en question permet à l’équipe de progresser et de se développer, ce qui contribue en retour à améliorer nos propres compétences managériales. En effet, c’est notre équipe qui nous fait avancer, et non l’inverse.Merci Fabien SOYEZ pour ce rappel salutaire. Mais osons le dire : l’humilité n’est pas une nouveauté révolutionnaire, c’est ou ça devrait être le socle de toute fonction d’encadrement digne de ce nom. Ce qui interroge, c’est ce besoin de réhabiliter aujourd’hui ce qui aurait dû rester une évidence. Peut-être parce que le pouvoir, mal pensé, mal régulé, finit toujours par rendre certains fous, fous de leur propre importance, fous de contrôle, fous de verticalité. Et dans notre secteur, ce genre de folie ne fait pas rire grand monde.
Alors non, l’humilité ne devrait pas être un mot à la mode. Elle devrait être un ancrage. Un repère. Et surtout, jamais un masque pour dissimuler les rapports de domination. Parce qu’à force de se perdre dans les postures, certains finissent par oublier qu’encadrer, ce n’est pas dominer : c’est porter, questionner, et parfois, savoir s’effacer.
Cela dit, il existe des contre-exemples précieux
Des organisations qui, malgré les contraintes, font le pari de la confiance, du débat, de la régulation éthique. Des bureaux, des conseils d’administration, des directions générales qui sont accessibles, lucides, non dans le déni mais dans une recherche sincère d’équilibre entre gestion et engagement. Des lieux où la gouvernance ne se vit pas comme un exercice de pouvoir vertical, mais comme un espace de responsabilité partagée.
Ce sont ces dynamiques-là qu’il faut faire émerger, soutenir, et amplifier. Car ce n’est pas l’humilité en soi qui sauvera le management, mais la qualité du cadre collectif dans lequel cette humilité peut s’exprimer pleinement, sans s’annuler dans la résignation, ni se pervertir en outil de contrôle doux
Dans ce contexte, l’humilité devient un piège sémantique. Une injonction à taire les tensions, à ne pas trop déranger, à s’effacer même lorsqu’il faudrait alerter. "Soyez humble", peut vite se traduire par : "Tenez votre rang. Ne critiquez pas. Accompagnez le changement, même lorsqu’il broie vos équipes."
Posture d’humilité ou désengagement politique ?
Mais force est de constater que le cadre d’action des dirigeants eux-mêmes se restreint, pris dans l’étau d’un pilotage par les chiffres, d’une contractualisation de plus en plus contraignante, et d’un effritement de l’idéal de solidarité. La convention unique, les appels à projets permanents, la mise en concurrence des acteurs, l’inflation des tableaux de bord, tout cela participe d’une évolution plus large : celle d’un État social qui mute, qui délègue, qui contrôle, et qui fait peser sur les structures des charges paradoxales, autonomie sans liberté, évaluation sans moyens, engagement sans reconnaissance.
Ce n’est donc pas tant une crise des managers qu’une crise de la solidarité elle-même, pensée désormais sous des logiques gestionnaires, standardisées, marchandisées. Un glissement largement documenté : celui du passage d’une logique de droits à une logique de services, d’un principe de solidarité à celui de performance sociale.
Dans ce contexte, l’injonction à l’humilité managériale peut apparaître comme le cache-misère d’une responsabilité éclatée, dépolitisée, où l’on attend des individus qu’ils compensent, à force d’introspection et de "posture juste", les effets délétères d’un système de plus en plus absurde.
Mais l’humilité ne suffira pas. Ce qu’il faut, c’est une réinscription politique du travail social, une revalorisation de l’engagement collectif, une redéfinition de la gouvernance comme espace de délibération, et non comme instance d’application. Tant que le travail social restera corseté par des logiques de pilotage à courte vue, tant que la solidarité sera réduite à des lignes budgétaires négociables, il sera vain de plaider pour un management plus humain. L’humanité ne peut être un supplément d’âme. Elle doit être le cœur du système.
Repolitiser la solidarité, redonner aux cadres les moyens d’une éthique en acte, repenser les lieux de pouvoir : voilà des chantiers autrement plus exigeants qu’un simple coaching à l’humilité. Mais c’est à ce prix, et seulement à ce prix, que le travail social pourra retrouver son souffle et sa force transformatrice.
Pour ne pas conclure
Pourtant, quelque chose résiste. Parfois dans l’ombre d’un collectif en veille, dans un mot d’alerte glissé au bon endroit (oui j'y crois encore), au bon moment. Un.e directrice qui questionne plutôt que d’ordonner. Un conseil d’administration qui soutient plutôt qu’il ne sanctionne. Un espace de parole qui devient espace de pensée. Ces frémissements discrets tracent les contours d’un autre management possible, non pas fondé sur une vertu individuelle, mais sur une volonté commune de préserver le sens, de protéger le lien, de ménager le souffle. Ce n’est pas d’un manager humble dont nous avons besoin, mais de collectifs lucides, courageux, capables de réinterroger les finalités, de réinventer les formes, d’ouvrir des brèches dans la gangue gestionnaire. L’humilité, dans ce cadre, redevient ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une disposition à faire place à l’autre, à douter sans renoncer, à agir sans dominer. Un geste éthique et politique. Et peut-être, au bout du compte, un levier de transformation, pour peu qu’on lui ouvre un vrai horizon.
Alors oui, parfois, l’humilité managériale ressemble à ce chemin de terre bordé de tournesols : un peu cabossé, pas toujours balisé, exposé aux intempéries… mais vivant. Et ce n’est déjà pas rien. Peut-être que le management éthique, au fond, ce n’est ni un modèle à plaquer ni une posture à revendiquer, mais un chemin à arpenter, à tâtons, entouré de ceux qui doutent, questionnent, bricolent et persistent. Quant à moi, si vous me trouvez un peu idéaliste, vous n’avez sans doute pas tort. Mais l’utopie, c’est parfois ce qui permet de rester debout quand le réel vacille.
Disponible aussi : https://www.linkedin.com/pulse/lhumilit%C3%A9-ne-suffit-pas-pour-une-%C3%A9thique-de-direction-revest-589ye
N°18 Justice, je t'accuse
Justice, je t'accuse
Angélique Revest
27 avril 2025
Le 23 avril 2025, dans un étrange alignement de temporalités, la Cour européenne des droits de l’Homme a condamné la France. Trois procédures judiciaires liées à des violences sexuelles, dénoncées par des adolescentes, maltraitées par notre système judiciaire : lenteurs interminables, cadre juridique insuffisant pour penser le consentement, stéréotypes de genre qui s'invitent jusque dans les décisions rendues.
Le même jour, Suzane dévoilait "Justice je t'accuse". Pas juste une chanson : un cri. Sobre, poignant, percutant. Un cri d’incompréhension et de colère, partagé par toutes celles et ceux qui savent – sur le terrain, dans les salles d’audience, dans les permanences associatives – à quel point le mot "Justice" peut devenir une coquille vide.
"Pourquoi t'es jamais là quand on n'croit plus qu'en toi ?" (Suzane, « Justice je t'accuse »)Pour voir le clip : https://www.youtube.com/watch?v=U3_djdjsI5Q
Ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas une jolie synchronicité médiatique. C’est un miroir brutal tendu à notre société. Un miroir que nous ne pouvons plus éviter de regarder en face.
Quand l'institution abandonne, le silence devient une autre forme de violence
La Justice, sur le papier, promet de protéger, de reconnaître, de réparer. Mais quand cette promesse est trahie, il ne reste qu'un silence épais, un abandon qui cogne, une double peine pour celles et ceux qui avaient déjà dû survivre à l'indicible.
Aujourd'hui, ce silence craque. Sous la pression des voix qui se lèvent – artistes, militant·es, professionnel·les, survivant·es –, une exigence brute s'impose : être écouté·es, être cru·es, changer enfin les règles du jeu.
Ce n’est pas une crise passagère que l’on traverse. C’est une fissure dans les fondations. Un système qui tient encore debout, mais qui, dans son cœur, a déjà commencé à se disloquer.
Quand les chiffres écrasent les voix
Selon une étude récente de l'Institut des politiques publiques (2024), 86 % des plaintes pour violences sexuelles et 94 % des plaintes pour viol sont classées sans suite.
Ces chiffres ne sont pas des statistiques anodines. Ce sont des histoires tues, des vies abîmées, des combats trahis.
Dans la majorité des cas, les plaintes échouent non parce que les violences n’ont pas eu lieu, mais parce que la machine judiciaire exige l'impossible : des preuves "suffisantes" là où il n’y a souvent que du chaos intérieur, de la mémoire fracturée, du silence imposé.
Comment prouver un viol quand l'état de sidération, la peur, l'amnésie traumatique rendent flous les souvenirs ? Comment prouver un non-consentement dans une culture qui s'obstine encore à demander : "Mais pourquoi n'a-t-elle pas crié ?" Comment démontrer l'indicible, à ceux qui préfèrent encore regarder ailleurs ?
Personnellement, je trouve cela insupportable. Intolérable.
Et nous devrions le trouver collectivement inacceptable. Car accepter ces chiffres sans rien dire, c’est accepter que la parole des victimes vaille systématiquement moins que le doute.
J'ai l'impression de porter les mêmes constats depuis de nombreuses années ; l’urgence de changer ce cadre, de repenser la loi, de former autrement.
Cela signifie :
- mieux se former au psychotraumatisme,
- déconstruire les stéréotypes de genre qui structurent encore trop souvent la lecture des récits de violence,
- écouter vraiment la parole des victimes !
- reconnaître et réduire la victimisation secondaire que le parcours judiciaire peut engendrer,
- réécrire la loi pour que l'absence de consentement y trouve enfin une place explicite.
Ce que nous devons refuser
Refuser que l'écoute des victimes soit conditionnée par leur capacité à "bien dire", à "bien se souvenir", à "bien se défendre", en bref être "une bonne victime". Refuser que les procédures judiciaires, censées réparer, deviennent une seconde scène de violence. Refuser que la reconnaissance du viol ou de l'agression reste soumise aux filtres archaïques d'un imaginaire social où le corps des femmes est encore trop souvent soupçonné, disqualifié, effacé. Refuser que la justice continue à exiger des preuves impossibles là où la blessure est invisible. Refuser que l’Institution se protège elle-même plutôt que d’abriter celles et ceux qu’elle devrait défendre.
Il n'est plus temps de s'indigner à mi-voix. Il n'est plus temps de se satisfaire de déclarations publiques sans lendemain.
Une transformation profonde de nos manières de juger, d'écouter, d'agir.
Mais pas dans vingt ans. Pas "quand on pourra". Maintenant. Oui, je sais des avancées existent. La parole se libère, timidement. Des formations au psychotraumatisme émergent. La notion de consentement commence, lentement, à imprégner les débats juridiques. Mais il serait dangereux de croire que cela suffit. Parce que le chantier est colossal. Et parce qu'il ne s'agit pas seulement de réformer un article de loi ou d'améliorer une procédure. C'est tout un système de représentations, de pratiques et de cultures professionnelles qu'il faut bousculer.
Le travail est à mener sur plusieurs strates :
- Sur la culture judiciaire elle-même, encore imprégnée de stéréotypes de genre, de méfiance envers la parole des victimes.
- Sur les cadres juridiques, qui peinent encore à saisir la réalité psychique du traumatisme et la complexité du consentement.
- Sur les logiques institutionnelles, qui privilégient trop souvent l'efficacité procédurale à la reconnaissance humaine.
- Sur la formation des professionnel·les, encore trop hétérogène, encore trop théorique, encore trop déconnectée du vécu réel des victimes.
- Et au-delà du judiciaire, sur notre imaginaire collectif, notre manière, en tant que société, de penser les corps, la sexualité, les rapports de pouvoir.
Le chantier est donc total. Il demande de l'humilité, du temps, des moyens. Et surtout, une volonté politique qui ne se contente plus d’afficher de bonnes intentions et une instrumentalisation à visée électorale.
Ce que nous pouvons construire
Nous devons construire une justice qui sache entendre sans disséquer l'intime au scalpel, jusqu’à en nier la vérité. Une justice qui agisse sans rajouter du doute à la honte. Une justice qui reconnaisse la complexité des vécus traumatiques, sans exiger des victimes l'impossible : prouver l'invisible, habiller de mots ce que le corps seul sait, ce que l'esprit parfois ne peut même plus raconter. Mais il est grand temps que la justice cesse d'être un labyrinthe où l'on se perd, un obstacle où l'on chute, une institution qui protège plus ses rituels que celles et ceux qu’elle prétend défendre. Il est temps qu’elle redevienne ce qu’elle aurait toujours dû être : un refuge pour celles et ceux qui tombent, et un levier pour relever celles et ceux qu’on voudrait laisser à terre.
Pourtant la prévention reste le parent pauvre de nos politiques publiques. On brandit la lutte contre les violences comme une cause nationale, mais on laisse les associations qui la portent au quotidien, comme les CIDFF, se débattre avec des miettes de financements. Faire toujours plus avec toujours moins. Justifier en permanence leur simple existence, là où elles devraient être inconditionnellement soutenues.
Pendant ce temps, les discours officiels s’empilent, mais le terrain, lui, se fracture. Le contexte politique actuel nourrit un repli identitaire où l’égalité devient suspecte, où l'altérité est perçue comme un danger. Le sexisme ne disparaît pas ; il se transforme, il migre, il contamine autrement : sur les réseaux sociaux, dans certains plateaux télé, dans les faits divers instrumentalisés au service d'agendas sécuritaires.
Nous ne pouvons pas faire semblant de découvrir que les rapports de genre sont encore structurés par la domination, par la peur. Nous ne pouvons pas fermer les yeux sur la masculinité toxique qui continue d’écraser, de discréditer, de faire taire. Et nous ne pouvons pas continuer à accepter une justice à deux vitesses : rapide et clémente pour les puissants, lente, violente et dissuasive pour les victimes.
Mais il faut aussi nous méfier de toute lecture simpliste. Nous ne pouvons pas céder à la tentation d’une pensée binaire, qui classerait les êtres en "bons" ou "mauvais", en "dominants" et "dominés" figés.
La complexité du réel nous oblige, comme l’ont montré Edgar Morin en pensant l'incertitude, Pierre Bourdieu en dévoilant les rapports de pouvoir invisibles, et Françoise Héritier en analysant la fabrication symbolique des différences de sexe, à penser en nuances, en tensions, en systèmes mouvants.
Il ne s'agit pas de nier la domination. Il s'agit de ne pas l'essentialiser. De comprendre qu'elle se tisse, se reconduit, mais aussi se transforme, s'effrite, parfois se défait
La domination existe. Mais elle ne résume jamais totalement les êtres. Nous sommes pris dans des héritages, des contradictions, des histoires imbriquées.
Conclusion
Personnellement c'est cette complexité qui parfois m'égare, qui me pousse à m'éparpiller, à vouloir tout nommer, essayer de tout comprendre. Parce que penser l'altérité, ce n’est pas construire des cases supplémentaires. C’est accepter d’être déstabilisé, déplacé, bousculé.
Et pourtant, il faut revenir au centre.
Derrière chaque violence sexuelle, il y a plus qu'un acte criminel isolé : il y a un refus brutal de reconnaître l'autre comme un sujet. Un refus de voir dans l’autre une existence libre, inviolable, digne en soi. Une volonté de posséder.
Derrière chaque défaillance judiciaire, il y a plus qu’une faille procédurale : il y a l’échec d’une société à entendre pleinement la parole de celles et ceux qu’elle prétend protéger. Il y a l’incapacité à admettre la complexité des expériences humaines, surtout lorsqu’elles dérangent, bousculent, déplacent nos repères.
La justice est en crise parce que notre rapport à l’altérité est en crise. Reconnaître l’autre — femme, homme, enfant, exilé, minorisé — non pas comme un problème, non pas comme un danger, mais comme un sujet complexe, irréductible, porteur de son propre monde — c’est peut-être là, au fond, que tout commence. Pas seulement pour prévenir les violences. Pas seulement pour mieux juger. Mais pour reconstruire une société capable de tenir debout sans exclusion, sans domination, sans effacement.
Cette lecture n'est pas une vérité posée. Elle est un point de vue. Elle est ce que j'essaie de comprendre, depuis ma place, traversée par mes expériences, mes traumatismes, mes rencontres, mes doutes. Et ce que j'observe, c’est que cette crise de l’altérité traverse tout : la manière dont nous traitons les enfants vulnérables dans une protection de l’enfance elle-même fragilisée, parfois réduite à administrer des manques. La manière dont l’Éducation nationale peine à offrir à chaque élève un espace où être entendu, encouragé, reconnu dans sa singularité. La manière dont nous reléguons notre jeunesse à l'inquiétude et à l'isolement. La manière dont nous invisibilisons les personnes âgées, les fragiles, ceux qui ne "produisent" plus assez, dans une société obsédée par l'efficacité.
Ce que révèle la crise de la justice, c’est aussi cela : notre difficulté collective à accueillir ceux qui échappent aux normes dominantes.
Philosophiquement, je crois qu’il ne s'agit pas seulement de "tolérer" l'autre. Tolérer, c’est encore se croire au-dessus. Il s'agit de reconnaître pleinement l’autre, dans sa liberté, sa différence, sa complexité irréductible. Accueillir sans dominer. Soutenir sans écraser. Relier sans enfermer.
Je n’ai pas de réponses toutes faites. Seulement une conviction qui me traverse, fragile et entêtée : c’est peut-être là que se joue l’avenir de toute société humaine. Dans notre capacité, ou non, à accueillir l'autre et à ne pas détourner le regard. Pas seulement pour réparer ce qui est brisé. Pas seulement pour panser. Mais pour reconstruire. En mieux. En tenant compte de la fragilité comme d’une force. En pensant, vraiment, ce que signifie être humain.
Disponible aussi : https://www.linkedin.com/pulse/justice-je-taccuse-ang%C3%A9lique-revest-sst2e
N°19 Travail social : resister encore ?
TRAVAIL SOCIAL : RESISTER ENCORE ?
Angélique Revest
1 mai 2025
Indignation, praxis et utopies concrètes
Par Angélique Revest – Educatrice spécialisée, cheffe de service, formatrice en travail social. Vice-présidente du CIDFF de la Vienne.
Par Vince L’Educateur Spécial – TrOUvailleur social, chroniqueur.
Intro d’Angélique
J’ai lu ce post. Celui de Vince L’éducateur spécial . Un professionnel du social, qui s’engage, qui partage, qui pense haut, à la première personne. Et j’ai été saisie par ce reproche qui lui a été adressé : "On le trouve trop politique." Trop politique ? Est-ce devenu une faute, un excès, une déviance… dans un métier qui prétend pourtant défendre les droits, les libertés, la dignité ? Est-ce devenu déplacé de prendre position, quand les politiques sociales vacillent, que l’État se désengage, que les associations s’asphyxient, que les professionnels désertent et que les plus vulnérables s’enfoncent dans la précarité ?
Ce post m’a interpellée. Il a résonné comme une évidence. Parce qu’il touchait à des réflexions que je porte depuis longtemps, notamment dans Fragments de terrain, cette newsletter née d’une fidélité tenace à ce métier. Parce qu’il m’a ramenée à une conviction profonde : le travail social est politique. Il l’a toujours été. Il doit le rester.
Alors j’ai proposé à Vince qu’on prenne la plume ensemble. À quatre mains. À deux voix. Parce que penser le travail social aujourd’hui, c’est aussi refuser qu’il soit réduit à un rôle d’exécution silencieuse. C’est rappeler que notre engagement est un choix éthique. Un geste de société. Une parole politique.
« Le travail social est politique, parce qu’il participe activement à la question de la place de chacun dans la société. Sa mission est d’œuvrer pour que nul ne soit exclu de la délibération collective sur le vivre-ensemble. Mais il n’est pas partisan : il ne cherche ni le pouvoir, ni l’adhésion idéologique. Il se situe dans le politique, pas la politique. » Roland Janvier, Questions (en vrac) autour du travail social, avril 2023 https://www.rolandjanvier.org/opinions/2136-questions-en-vrac-autour-du-travail-social-13-le-travail-social-est-il-politique-07-04-2023/
Intro de Vince
C’est avec un plaisir non dissimulé que j’ai accepté l’invitation d’écriture à quatre mains d’Angélique, même si je ne suis pas ambidextre et que cet article ne sera finalement le fruit que d’un travail à trois mains.
Cette punchline introductive est à mon image dans mon intention de communication sur le travail social. J’ai une écriture plutôt spontanée qui prend tantôt des formes satiriques ou provocs, tantôt des reflets plus poétiques. C’est selon mes humeurs et inspirations.
Mais sur ce sujet de la place du politique dans le travail social (ou l’inverse), j’ai plutôt une intention de gravité dans mes propos. Le désinvestissement de la question politique m’agace.
Il y a quelques jours, j’ai publié un article sur mes réseaux qui évoque cette question DU politique (j’évite volontairement de parler de LA politique pour éviter les écueils de la récupération partisane). Cet article se voulait réactif à certains propos qui étaient tenus à l’encontre de ma communication engagée, propos qui me reprochaient un manque de « neutralité », un côté « trop politique ». C’est cet article qui a sans doute donné envie à Angélique de m’inviter à échanger avec elle de manière plus fine sur le sujet. Merci pour cette invitation dans ces « fragments de terrain » qui nourrissent régulièrement mes lectures. Merci de venir à mon secours théorique (parce qu’il est vrai que je ne m’embarrasse souvent pas trop d’argumentations documentées ; je ne suis effectivement pas très bon pédagogue).
En ce sens d’ailleurs, je la remercie dans le développement qui suit de citer Stéphane Hessel, comme une base de la pensée critique pour tout travailleur social digne de ce nom, au titre d’une nécessaire « veille politique » sur le monde et notre société.
Je vais m’efforcer dans chaque rubrique proposée ici par Angélique de livrer, à ma manière, une interprétation spontanée de ses analyses. A défaut d’être ambidextre, j’écris parfois avec mes tripes, excusez-moi.
L’indignation comme point de départ
Angélique
« Créer, c’est résister. Résister, c’est créer. » – Stéphane Hessel, Indignez-vous !
Depuis la parution du manifeste de Stéphane Hessel en 2010, l’indignation n’a plus été cantonnée à la sphère militante : elle est devenue un appel universel, un souffle nécessaire face aux reculs démocratiques, aux injustices systémiques, aux formes modernes de soumission. Pourtant, dans le champ du travail social, ce cri légitime peine à se faire entendre. Et c’est peut-être là l’un des grands paradoxes de notre époque.
Car qui, plus que les travailleurs sociaux, est confronté quotidiennement aux failles de notre société ? À l’injustice, à la pauvreté, à la solitude, à l’exclusion ? Qui, mieux que nous, perçoit les limites criantes des politiques publiques, la violence des dispositifs, l’hypocrisie des discours sur la "solidarité nationale" ?
Et pourtant, notre voix reste souvent étouffée, dissoute dans les méandres de la neutralité institutionnelle, de la loyauté hiérarchique ou du désenchantement professionnel. Pire : on nous intime de "faire avec", d’accompagner sans contester, de gérer sans déranger.
Mais comment accompagner sans s’indigner quand les personnes exilées dorment à la rue et que les associations manquent de lits ? Comment ne pas se révolter quand les femmes victimes de violences doivent patienter des semaines pour accéder à un hébergement d’urgence ? Comment ne pas dénoncer une réforme du RSA qui culpabilise les pauvres au lieu de lutter contre la pauvreté ?
L’indignation n’est pas une faiblesse. Elle est, au contraire, la condition première d’un travail social digne de ce nom. Elle nous rappelle pourquoi nous avons choisi ce métier : pour rendre visibles les invisibles, pour contester l’injustice, pour incarner l’éthique dans un monde saturé de procédures.
Vince
Oué. Je m’indigne. C’est le moins que l’on puisse dire. Il n’y a rien qui vous met en colère vous dans ce système ? Rien que nous n’auriez envie d’exprimer autrement qu’avec rage ?
Ce n’est pas ma conception du travail social. Lorsqu’on a conscience de l’importance des considérations systémiques dans l’accompagnement des personnes, il est impossible d’appliquer insensiblement des process sans les interroger. Qui n’a jamais rêvé d’envoyer bouler un chef qui vous répond « rentabilité » quand vous lui parlez « problématique sociale » ou « besoin » ? Qui ose encore désobéir ? Avec quelles marges de manœuvres ? Quels risques ? Qui n’a jamais vécu la fameuse tension éthique du trouble de l’endormissement à cause d’un désaccord profond entre actes et valeurs ?
L’indignation éteinte laisse place à des pratiques robotiques et déshumanisantes. Elle est une condition minimale à un regard éclairé sur notre société. En ce sens, le travail social ne peut être que politique.
Suffit-elle seulement ?
L’asphyxie managériale et ses dégâts
Angélique
Mais cette indignation, pourtant légitime, se heurte à un mur de plus en plus épais : celui de la rationalisation gestionnaire. Dans nombre de structures, ce ne sont plus les besoins des personnes qui guident l’action, mais les indicateurs de performance. Le lien est compté, le soin est formaté, l’accompagnement devient un processus normé. Et cette asphyxie managériale produit un double effet :
- Elle désubjective les professionnels, les réduisant à des exécutants sous injonction.
- Elle désindividualise les personnes accompagnées, les transformant en "flux", en "bénéficiaires", en "dossiers à clôturer".
On ne pense plus. On remplit.
On ne doute plus. On applique.
On ne résiste plus. On se dissocie.
Alors oui, ce constat n'est pas une généralité. Des espaces de créativité et d'engagement existent encore ! Mais devons-nous pour autant fermer les yeux sur l’impact des choix politiques sur l’essence même de nos métiers ? La réforme de la formation des travailleurs sociaux fragilise le cœur réflexif du métier. La convention unique précarise encore davantage des professionnels déjà éprouvés. Les associations étouffent, les financements s’amenuisent, et la technicisation du travail social gagne du terrain au détriment de la pensée, du lien, de la liberté d’agir. Comment notre travail pourrait-il ne pas être politique, alors même qu’il nous est demandé d’appliquer des dispositifs que nous savons parfois inopérants, voire délétères ?
La servitude, disait La Boétie, ne tient que parce qu’on y consent. Et ce consentement, dans notre secteur, se nourrit d’une chaîne d’injonctions paradoxales : être bienveillant, mais rentable ; humain, mais normé ; engagé, mais obéissant.
Il est temps de poser cette question : jusqu’où peut-on taire notre inconfort sans trahir ce qui nous anime ?
Vince
Sacrée question !
Les injonctions paradoxales devraient figurer en tant que telles dans toutes nos fiches de postes. Face à cela, il existe quatre postures :
- La servitude effectivement : on « doit » appliquer les consignes, mécaniquement, dans une loyauté hiérarchique indiscutable, en bon petit fantassin du social,
- L’opposition : on se rebelle, on râle (pas seulement devant la machine à café), on se syndique bien sûr, on s’expose à des risques managériaux (avertissements, blâmes, mises à pied, licenciements), quitte à se cramer les ailes,
- La stratégie de contournement : tel un équilibriste, on compose avec la consigne et l’intention, on se bricole des espaces plus ou moins confidentiels, on s’aménage des pratiques supportables (entre la frustration de la gestion d’un tableau Exel et la prise d’initiative d’un accompagnement un peu hors cadre), on triche (dans des pratiques dites discrétionnaires),
- La recherche de consensus : pour peu que le cadre institutionnel nous le permette (serait-ce un mythe ?), on recherche un véritable espace de dialogue et de négociation, l’élaboration de pratiques pensées à la fois avec une conscience des contraintes technocratiques et un intérêt prioritaire pour les besoins des personnes accompagnées.
Personnellement, j’ai tout essayé, sauf la servitude. Je ne suis pas encore masochiste.
La praxis : repolitiser nos métiers
Angélique
Face à cette asphyxie, la praxis, au sens fort du terme, devient notre boussole. Dans la tradition aristotélicienne, elle désigne une action immanente, non pas tournée vers une production extérieure (comme la poïésis), mais vers une transformation de soi et du monde à travers l’engagement réfléchi. C’est une pratique vivante, située, qui ne se réduit ni à l’exécution ni à la contemplation.
Dans le champ du travail social, la praxis désigne cet espace de tension féconde entre la pensée et l’action, entre la théorie critique et l’expérience du terrain. Elle refuse la dissociation entre ce que nous savons et ce que nous faisons. Elle nous invite à tenir ensemble la complexité, l’incertitude, la subjectivité, et à remettre sans cesse du sens là où les procédures vident les actes de leur portée humaine.
Faire métier, ce n’est pas seulement remplir des fiches ou suivre des protocoles. C’est interroger ce que l’on fait, pourquoi on le fait, au nom de quoi, au service de qui, et ce que cela produit pour les autres comme pour soi.
La praxis est donc politique, mais pas au sens partisan. Elle est politique parce qu’elle engage notre rapport au vivre-ensemble, à la justice, aux places accordées ou refusées dans la cité. Elle nous invite à ne pas être de simples courroies de transmission. Mais à être, encore et toujours, des sujets agissants, capables de penser dans l’action et d’agir à partir de la pensée.
Faire métier, ce n’est pas seulement remplir une fiche de liaison. C’est penser dans l’action, interroger ce que l’on fait, pourquoi on le fait, et ce que cela produit pour les autres comme pour nous-mêmes.
La praxis, c’est aussi reconnaître que le travail social est politique. Pas au sens partisan. Mais parce qu’il touche au vivre-ensemble, au droit, à la justice, à la place de chacun dans la cité.
Vince
Alors Angélique, non seulement tu m’invite à écrire à quatre mains alors que je n’en ai qu’une et en plus tu me propose d’écrire en grec !!! Merci.
Cela dit, le concept d’Aristote est très éclairant pour nos métiers du lien, du « faire-avec » et de l’agir. En sociologie d’ailleurs ce terme de Praxis recouvre tout ce qui sert à penser la transformation de la société. C’est bien là un véritable objet commun entre travail social et politique. Non ?
Bon après, il s’agit d’accorder les deux et ça, c’est un autre débat. Celui qu’il faut désormais impérativement avoir avec les pouvoirs publics qui financent et organisent l’action sociale. On parle de « dialogue de gestion » et de « discussions tarifaires » dans nos secteurs aujourd’hui. De manière tout à fait pragmatique, il n’est pas irrationnel de reconnaître que l’action (praxis) a effectivement besoin de moyens.
Mais l’action a également besoin de sens. Et là, croyez-moi, il y a un sacré travail de pédagogie à réaliser auprès de ceux qui « gèrent » le social. Nous pêchons cruellement dans l’art de valoriser et de défendre nos métiers. De manière un peu provoc, je dirais que ça n’est donc pas très étonnant que nous soyons payés à hauteur de ce que nous montrons.
La crise que nous traversons devrait aussi nous interroger sur nos responsabilités. Où sommes-nous ? N’avons-nous pas le devoir de défendre non seulement nos outils de travail mais surtout les fondements philosophiques de nos missions ? Et ça ne serait pas politique ça ?
Utopies concrètes et désobéissance éthique
Angélique
Dans ce contexte contraint, les utopies concrètes ont toute leur place. Elles existent déjà : dans certains lieux d’accueil, dans des collectifs de professionnels, dans des expérimentations en marge du système. Ces poches de résistance sont discrètes, souvent précaires, mais puissantes. Elles rappellent que même dans un cadre normé, il est encore possible de bricoler du sens, d’inventer du lien, de maintenir vivant l’humain.
Ces gestes de résistance quotidienne - détourner une norme absurde, prendre le temps d’écouter malgré l’urgence, soutenir un collègue épuisé - sont autant d’actes politiques. Roland Gori les nomme "insubordination éthique". Elles ne cassent pas forcément le cadre, mais elles l’infléchissent. Elles disent : Je vois, je pense, je choisis.
Vince
Je m’en vais de ce pas relire « les recommandations de bonnes pratiques ». Drôle de titre « recommandations de bonnes pratiques » d’ailleurs… comme si on pouvait nous en recommander des mauvaises.
Ah ? On me souffle dans l’oreillette que c’est possible. Pardon.
Alors, résister encore ?
Angélique
Oui. Car ne pas résister, c’est consentir.
Résister, ce n’est pas toujours s’opposer frontalement. C’est parfois simplement refuser de se déshumaniser. C’est faire le choix de la lenteur dans un monde pressé. C’est prendre au sérieux la complexité quand tout nous pousse à la simplification. Comme l’écrivait Albert Camus, "là où il n’y a pas d’espoir, il nous faut inventer un espoir". Et le travail social, lorsqu’il reste fidèle à son éthique, est justement un lieu de cette invention.
Je me souviens du jour où j’ai quitté une association. Non pas par lassitude, ni parce que je n’aimais plus mon métier. Mais parce que je ne pouvais plus m’y reconnaître. Parce que ce que j’appelais encore travail social n’y trouvait plus d’espace. Parce que le management qui y régnait vertical, brutal, déconnecté étouffait chaque jour un peu plus ce qui faisait sens. Avant de partir, j’avais cité Stéphane Hessel. Ce passage précis : « Je vous souhaite à tous, à chacun d'entre vous, d'avoir votre motif d'indignation. C'est précieux. [...] Et ce courant va vers plus de justice, plus de liberté, mais pas cette liberté incontrôlée du renard dans le poulailler. » Ce jour-là, j’ai choisi de partir. Pas par démission. Par fidélité. À mes valeurs. À mes convictions. À ce que je crois être encore, malgré tout, l’essence du travail social.
Vince
J’adore relire ce sketch de Pierre Desproges : Résistance ou collaboration. La caricature est peut-être un peu grosse mais elle pose bien le problème : celui du choix, pas toujours facile.
Choisir c’est renoncer. Mais pas seulement. C’est aussi se projeter dans d’autres possibles, vers d’autres horizons. La question de fond tout de même, lorsqu’on y réfléchit bien, c’est de savoir si nous sommes accordés avec nous-mêmes, comme un piano qui ne pourrait jouer une belle partition qu’à cette condition.
En ce sens, le politique touche à l’intime, aux valeurs, à l’humanité dans ce qu’elle a de plus sensible. Selon moi, se désintéresser DU politique, c’est se désintéresser de soi et de tout ce qui fait société.
Pour conclure
Résister, ce n’est pas s’épuiser à tout prix. C’est savoir dire non. C’est savoir partir. C’est savoir créer ailleurs ce que l’institution n’autorise plus.
Et peut-être est-ce là, aussi, une forme d’espoir.
Mais il ne suffit pas d’indigner nos consciences. Il nous faut aussi questionner notre posture professionnelle.
Qu’acceptons-nous de faire au nom de la conformité ? Quelles normes appliquons-nous, parfois malgré nous ? Quels silences gardons-nous, par lassitude, par peur, ou par découragement ? Car chaque acte professionnel, aussi modeste soit-il, est un acte politique. Faire, ne pas faire, laisser faire ce sont déjà des prises de position.
Le travail social ne peut se penser uniquement comme un métier du soin ou de l’aide. Il est, fondamentalement, un métier de la relation et du pouvoir, du rapport aux autres et du rapport aux normes. Et dans ce champ, nous faisons des choix individuels et collectifs chaque jour.
Dans un contexte politique marqué par la défiance, les replis identitaires, la précarisation des plus vulnérables, le travail social peut encore être un rempart. Mais à condition de ne pas se contenter d’accompagner les dégâts : il faut questionner les causes, contester les logiques, proposer d’autres possibles. Non pas en héros isolés, mais en réseau, en lien, en conscience partagée.
Notre indignation ne doit pas se tarir. Elle doit se transformer. En pensée. En action. En lien. Parce que résister n’est pas un luxe. C’est peut-être, aujourd’hui, notre plus grande responsabilité professionnelle. Et c’est aussi, peut-être, notre dernière chance de rester pleinement vivants dans ce que nous faisons. Alors, à nous professionnel·les, citoyen·nes, formateur·rices, acteurs du soin et du lien de décider quel récit nous voulons écrire pour demain.
Ah le pouvoir d’agir !!! On aime tant manier ce concept concernant les publics de l’action sociale ! Et le nôtre ? On s’en occupe un peu ?
Mais à quoi sert une indignation si elle n’engage pas un rapport de force ? Le travail social ne peut se contenter d’une posture critique : il exige des alliances, des mobilisations, une stratégie collective pour peser sur les décisions. Dire que le travail social est politique, ce n’est pas seulement parler d’éthique ou de valeurs. C’est affirmer qu’il produit de la redistribution. Qu’il coûte. Qu’il gêne. Et que, pour exister dignement, il doit savoir où frapper."
Disponible aussi : https://www.linkedin.com/pulse/travail-social-resister-encore-ang%C3%A9lique-revest-5vbae
N°20 Habiter les marges. Échos de talveras depuis le travail social
Habiter les marges. Échos de talveras depuis le travail social
Angélique Revest
20 mai 2025
Introduction – En lisière, en lecture : une résonance
Il y a des lectures qui ne laissent pas indemne. Non parce qu’elles nous apprennent quelque chose de nouveau, mais parce qu’elles mettent des mots justes sur des expériences longtemps ressenties de manière diffuse, presque souterraine. C’est l’effet qu’a produit sur moi la lecture de l’article de Jonanthan Louli, « Les talveras, ou les marges comme espaces de résistances ? », revenant sur la pensée de Bernard Eme. Je m’y suis reconnue sans effort : dans ce que cela dit des champs, dans ce que cela ouvre des marges, dans ce que cela appelle à habiter. Alors tout d'abord merci Lucie Durand pour cette découverte !
Je chemine depuis longtemps dans ces interstices où la pratique du travail social croise la réflexion critique, sans jamais s’y soumettre. Je travaille en bordure : à la lisière des dispositifs, à distance des normes, dans l’épaisseur souvent floue de ce que les institutions appellent maladroitement « accompagnement ». Et ce flou, loin d’être un défaut, est devenu mon espace de résistance, non pas par posture mais par nécessité de tenir debout, sans trahir ce que j’observe et ce que je vis. C’est là, précisément, que la talvera fait écho.
Dans Fragments de terrain, j’ai tenté d’archiver cette marche oblique. Les récits d’interventions décentrées, les silences partagés, les gestes minuscules qui contestent les assignations sans les nommer. Ces récits sont des éclats de vie et de pensée, écrits en bordure du champ professionnel, là où l’analyse ne cherche pas à dominer l’expérience mais à s’y rendre poreuse. En ce sens, lire Bernard Eme à travers le prisme proposé par Jonathan Louli, c’est retrouver dans ma propre écriture une manière de talverar, de cultiver les marges comme espace d’attention, de dissidence, mais aussi, surtout, de création.
Ce texte est donc une réponse, au sens le plus vivant du terme. Une manière de dire que ces talveras existent aussi dans le travail social, qu’elles sont habitées, incarnées, et que leur reconnaissance suppose de décaler le regard. Ce n’est pas une note de bas de page que j’écris ici, mais une trace dans la terre. Une voix en lisière.
La talvera comme espace vécu
Si la talvera désigne d’abord une bordure non labourée dans le champ agricole, ce que je retiens de son usage métaphorique chez Bernard Eme et de sa réactivation par Jonathan Louli, c’est moins un concept à manier qu’une expérience à vivre. Ce lieu à la fois marginal et structurant, je le fréquente sans toujours le nommer, depuis mes premières immersions sur le terrain social. À vrai dire, mon rapport au travail social s’est toujours élaboré depuis ce bord : jamais tout à fait dans l’organisation, pas complètement en dehors non plus. C’est dans cette tension que se joue quelque chose d’essentiel.
La talvera, pour moi, c’est cette zone d’indécision où les catégories flanchent. Ce n’est pas le cœur du dispositif, ni l’extérieur critique : c’est l’endroit où les choses se bricolent. Là où les personnes accompagnées ne sont plus uniquement « usagers », là où je ne suis pas simplement une « professionnelle ». C’est ce qui permet l’improvisation, le détour, le geste inattendu. Un jour, c’est refuser d’appliquer une règle parce qu’elle heurte trop durement une réalité humaine. Un autre, c’est accueillir un silence sans chercher à le remplir. Ces marges du cadre, je les investis non comme des zones de non-droit, mais comme des espaces d’ajustement et d’invention.
Dans Fragments de terrain, j’ai raconté ces moments où la norme se fissure, et où, justement dans cette brèche, peut surgir autre chose :
« Elle me dit ‘je veux juste qu’on me laisse respirer’. Pas une demande d’aide. Une demande d’air. L’institution ne sait pas quoi faire de ça. Moi non plus, alors je m’assois avec elle sur le trottoir, sans solution. C’était suffisant ce jour-là. »Ce que je fais dans ces instants ne relève ni d’un protocole ni d’une transgression spectaculaire. C’est une attention au décalé, au fragile, au discontinu. C’est reconnaître que le travail se fait aussi là, dans ce qui échappe à l’évaluation. La talvera, c’est cet espace-temps où rien ne semble se passer et pourtant, quelque chose advient.
Ces marges ne sont pas des refuges. Elles sont précaires, parfois inconfortables. Il faut constamment les défendre, parfois même les inventer. Mais elles permettent d’habiter autrement les logiques du champ. Non pas pour les refuser en bloc, mais pour refuser de s’y dissoudre. Ce n’est pas une posture de retrait, c’est un lieu d’élaboration. Et dans ce lieu, j’essaie d’exister sans me réduire à une fonction. C’est là que j’expérimente, que j’écris, que je pense depuis.
Marges et dissidences ordinaires
La lecture du texte de Jonathan Louli me touche parce qu’elle met en mots ce que je vis souvent sans toujours réussir à le nommer : cette manière d’exister en bordure, ni totalement dans les institutions, ni franchement contre elles. Une forme de dissidence douce, quotidienne, presque invisible. Une dissonance dans la manière de faire, d’être avec les autres, de pratiquer le travail social.
Ce n’est pas un retrait du champ, ni une posture héroïque de résistance. C’est plutôt un usage différencié du dedans. Un pas de côté. Une manière de respirer au milieu des logiques normatives. Ce pas de côté, je le retrouve dans mes articles publiés dans Fragments de terrain. Chaque texte est une tentative de documenter une scène où l’ajustement, le bricolage ou le silence ont fait acte.
Ce que Jonathan Louli nomme « sourde résistance », je le reconnais dans le fait de ne pas se conformer à l’exigence de transparence, de mesure, de justification permanente de son activité. Dans la volonté de préserver une part d’indétermination, une part sensible dans la relation. Cela n’empêche pas l’analyse, ni le souci de rigueur : cela signifie seulement que le travail social ne peut pas être réduit à ce qui est visible, évaluable, quantifiable.
Ces marges sont parfois solitaires. Il faut pouvoir les habiter sans attendre de reconnaissance immédiate. Il faut aussi accepter qu’elles soient fragiles, contestées, instables. Mais elles permettent de ne pas céder à la logique de saturation du champ : ne pas tout remplir, ne pas tout dire, ne pas tout montrer. Elles permettent aussi de rencontrer d’autres qui, eux aussi, arpentent leur propre talvera. Des professionnel·le·s, des habitant·e·s, des allié·e·s inattendu·e·s. Et dans ces rencontres à la lisière, quelque chose circule.
Bernard Eme écrivait que la talvera n’a pas de valeur en soi, qu’elle est un espace en tension, qui peut à tout moment être récupéré, reconfiguré, absorbé par le champ. Mais tant qu’elle existe, même dans un interstice, elle permet une différence. Une manière d’être au monde qui n’est pas conforme, mais qui reste fidèle à une exigence éthique : ne pas se laisser réduire à ce que l’on attend de nous.
Pour une politique de l’écart
Ce que me rappelle la lecture de Jonathan Louli et, à travers lui, de Bernard Eme –, c’est qu’il existe une forme d’intelligence située dans les marges. Une pensée qui ne vient pas contre le champ, mais depuis sa bordure. Une pensée qui n’a pas besoin de cri, ni d’institutionnalisation, pour être agissante.
Dans le travail social, ces marges ne sont pas des refuges. Elles sont des lieux de veille, des postes d’observation d’où l’on peut voir autrement. En cela, elles sont politiques. Pas au sens des grands discours ou des programmes, mais dans leur manière de reconfigurer les rapports : à l’autre, au savoir, à la norme. Elles déplacent les lignes, à bas bruit.
Arpenter ces talveras, ce n’est pas seulement habiter un espace alternatif. C’est aussi pratiquer une forme d’autonomie, au quotidien. Une autonomie qui n’est jamais pure ni totale, mais qui consiste à faire exister un usage non prescrit, un écart léger mais tenace. Un mode d’agir qui résiste à l’assignation, sans la nier frontalement. Un usage de soi et du monde que j’essaie de rendre sensible dans mes récits de terrain.
Ce travail à la marge, cette attention à ce qui déborde, bifurque ou hésite, c’est peut-être cela qui fonde une éthique du travail social aujourd’hui. Non pas une théorie hors sol, mais une pensée incarnée, qui tient ensemble le sensible, le politique et le praticable. Une pensée de l’écart, pour éviter l’écrasement. Une pensée pour continuer.
Je vous invite à lire : https://www.jlouli.fr/les-talveras-ou-les-marges-comme-espaces-de-resistances-retour-sur-la-socio-anthropologie-des-polarites-de-bernard-eme/
Disponible aussi : https://www.linkedin.com/pulse/habiter-les-marges-%C3%A9chos-de-talveras-depuis-le-travail-revest-kuzse
N°21 Reprendre la main : penser, relier, exister dans le métier d’éducateur
Reprendre la main : penser, relier, exister dans le métier d’éducateur
Angélique Revest
Fragment de terrain – juin 2025
Angélique Revest - À partir de la conférence de Philippe Gaberan, AG ADSEA 86
27 mai 2025 Poitiers
Introduction – Penser avec le trouble
Participer à une conférence de Philippe GABERAN, ce n’est jamais simplement écouter un propos. C’est entrer dans une zone sensible où la pensée s’éprouve autant qu’elle s’énonce. Un espace où le métier d’éducateur n’est pas défini, mais déplacé, troublé, réinterrogé. Lors de l’assemblée générale de l’ADSEA 86, ses mots ont ravivé en moi un fil ancien, celui d’une interrogation persistante sur la présence éducative, non comme posture assignée, mais comme engagement situé, jamais confortable, toujours en tension.
Depuis mes premiers pas dans le travail social les textes de Philppe Gaberan m’accompagnent. Mais les entendre dans la voix de celui qui les écrit, c’est une autre affaire. Une épreuve de pensée, au sens fort du terme ! On y est déplacé, déstabilisé, remis au travail. Il ne s’agit plus de demander ce qu’est un éducateur, mais ce que cela nous fait d’en être un. Et ce que cela fait aux autres.
Ce fragment n’est pas un compte rendu neutre. Il est une trace subjective, une tentative de garder vive cette parole. Parce qu’elle nous rappelle que notre métier ne se défend pas à coups d’argumentaires techniques, mais par la qualité de nos liens, la force de notre présence, et ce désir entêté de croire à l’humain, malgré les systèmes, les normes, et les protocoles.
Philippe Gaberan ne vient pas plaquer des réponses, il ouvre des brèches. Sa conférence s’écoute comme on lit un auteur qui vous connaît sans vous avoir jamais rencontrée. Elle réactive un lexique oublié : affect, altérité, rencontre, incarnation, amour. Oui, amour. Il ose ce mot et avec lui, l’impensé du métier.
I. Reprendre la parole
Ce qui m’a frappée, dès les premiers mots de Philippe Gaberan, ce n’est pas une idée brillante ni une formule bien tournée c’est un déplacement. Subtil, mais net. Celui de la parole éducative, non pas comme outil, mais comme enjeu. Non pas comme discours, mais comme prise de position.
Dans nos métiers, on parle beaucoup. De nous. À notre place. En notre nom. Les experts, les techniciens, les ingénieurs du social définissent les contours de notre action, nos attendus, nos critères de réussite. Et nous, dans tout ça ? Souvent silencieux, ou réduits à commenter ce qu’on nous a prescrit. « Sortir de l’infantile », dit Philippe Gaberan. Ce mot heurte, mais il est juste. Il vient pointer ce moment où notre parole n’est plus audible, parce qu’elle est supposée incompétente, affective, intuitive, donc suspecte. Redevenir sujet de notre dire, c’est déjà un acte de reprise en main. Une résistance discrète, mais politique.
Je retiens cette injonction douce, mais déterminée : reprendre la main sur nos métiers, c’est d’abord reconquérir une langue. Celle qui nomme ce que nous faisons. Ce que nous savons. Ce que nous vivons. Refuser que d’autres aussi bienveillants soient-ils parlent à notre place. Refuser de se contenter d’un d’un bricolage du care.
Car oui, il existe une éducation spécialisée, avec ses savoirs, ses tensions, ses références, ses lignes de fracture et ses lignes de force. Elle n’est pas soluble dans le travail social. Elle n’est pas une sous-discipline. Elle est un champ à part entière, complexe, traversé de questions vives. Et c’est à nous, collectivement, d’en porter le récit. De dire ce qu’elle fait. Et ce qu’elle transforme.
Alors non, nous ne sommes pas « spécialisés en tout et donc en rien ». Nous sommes engagés dans l’accompagnement de trajectoires blessées, cabossées, empêchées. Ce que Philippe Gaberan nomme un accompagnement vers l’humanité, pas vers la conformité. Nous sommes ceux qui croient parfois à bout de souffle qu’il est possible de faire humanité ensemble, même quand les protocoles vacillent.
Et si ce texte doit servir à quelque chose, c’est à raviver cette croyance. À dire que nous ne sommes pas des supplétifs du système, mais des travailleurs de l’existence. Et que ce métier, oui, c’est un métier. Pas une posture. Pas une mission. Un métier. Un métier avec une histoire, un langage, une dignité.
II. On ne fait pas de l’éducatif. On le devient.
La formule de Philippe Gaberan claque comme une provocation douce. Elle ne cherche pas l’effet, elle convoque une responsabilité. Être éducateur ne relèverait pas d’un simple faire, mais d’un devenir : un chemin, une manière d’être au monde, un engagement sans cesse rejoué dans la rencontre.
Il ne s’agit pas ici de poésie métaphorique, mais d’une mise au travail radicale ; sortir du réflexe gestionnaire, rompre avec la logique du « job » interchangeable, pour redonner chair à un métier. Un métier avec son histoire, ses résistances, ses exigences. Un métier qui ne peut plus être pensé à partir de l’injonction à l’efficacité, ni de la conformité à des normes prescriptives.
« Ce n’est pas l’action qui soigne. C’est le lien. »
Ce fragment me travaille. Il me déplace. Il m’arrache à cette tentation si commune et si violente de croire qu’agir, c’est forcément faire. Il rappelle que le cœur de notre métier ne se loge pas dans l’accumulation de gestes, mais dans la qualité de la présence. Cette façon singulière d’être là, dans une relation assumée comme asymétrique, mais jamais autoritaire.
Être éducateur, c’est quoi, alors ? Ce n’est pas sauver, ce n’est pas réparer, ce n’est pas prendre la place de. C’est habiter l’intervalle ! Faire de la distance une proximité choisie, tenir l’inconfort sans s’y dissoudre, accompagner sans comprendre toujours. C’est accueillir le silence comme un dire en attente, faire place à l’informel, au fragile, au demi-geste.
Or, dans un champ saturé de protocoles, d’indicateurs et de redditions de comptes, cette posture dérange. Elle ne rentre pas dans les cases. Elle ne se laisse pas quantifier. Et pourtant, c’est elle qui soigne. C’est elle qui transforme.
« Il faut reprendre la main sur nos métiers. »
Je garde cette phrase comme un point d’appui. Elle ne désigne pas une reconquête nostalgique. Elle parle d’un réancrage. Reprendre la main, c’est reprendre la parole. Reprendre la langue. Ne plus laisser d’autres dire à notre place ce que nous faisons. Refuser que notre métier soit défini depuis l’extérieur, par ceux qui nous demandent de « faire éduc » sans jamais s’interroger sur ce que cela veut dire.
Philippe Gaberan opère une distinction précieuse : faire éduc (appliquer un dispositif) n’est pas être éduc (accompagner un sujet dans l’épreuve d’exister). L’enjeu est bien là ! Faire émerger la complexité d’un agir là où l’on voudrait souvent le réduire à une tâche. Passer du visible au signifiant. Redonner au geste éducatif sa profondeur éthique, sa puissance clinique, sa portée politique.
Dans ce moment de crise multiple, crise du sens, crise des métiers, crise de la confiance, cette parole vient rouvrir l’espace du possible. Elle refuse la résignation. Elle appelle à un lien retrouvé : entre professionnels, entre cadres et terrain, entre institutions et pratiques. Elle invite à penser pour tenir, et à tenir pour continuer à croire que ce métier n’est pas une illusion romantique, mais un engagement lucide.
Un engagement à faire humanité, à hauteur d’homme.
III. Une relation, pas un dispositif
« Il n’y a pas de relation éducative sans rencontre. »
Ce que dit Philippe Gaberan, c’est qu’il ne suffit pas d’être là pour qu’il se passe quelque chose. Il faut un engagement, une mise en jeu de soi. La relation éducative ne se décrète pas. Elle ne se prescrit pas. Elle se tisse, parfois lentement, dans les plis du quotidien. Et elle suppose d’abord un renoncement : celui de la toute-puissance.
Être éducateur, c’est se tenir dans l’asymétrie sans dominer. C’est porter, sans posséder. C’est veiller, sans imposer. Dans un monde qui fantasme l’autonomie comme un horizon absolu, ce que rappelle Philippe Gaberan, c’est que l’humanité se joue dans la dépendance assumée à un autre. Dans la qualité de présence qui nous lie, et dans cette responsabilité pour autrui, qui ne se solde pas en actes, mais se mesure en disponibilité.
Il ne s’agit pas d’exiger un résultat, il s’agit d’accepter l’échouage. Ce point de non-perfection, cette zone incertaine où la personne fait au mieux, avec ce qu’elle est, là, maintenant. Accompagner, c’est donc risquer de ne pas réussir. C’est tenir dans l’imprévisible.
Et c’est bien ce qui fait métier. Pas métier au sens administratif, mais métier au sens noble. Un engagement singulier dans une relation vivante, incarnée, marquée par le doute autant que par la constance.
« Être éducateur, c’est permettre à l’autre de modifier son rapport à lui-même, sans se mettre en danger. »
Cela suppose de voir au-delà du visible. De ne pas se laisser piéger par ce qui fait « bruit ». Le symptôme, ici, n’est pas l’ennemi à faire taire. Il est langage. Il est trace. Il est tentative. Le danger serait de croire qu’on le comprend trop vite. Il faut savoir faire un pas de côté, suspendre l’interprétation, laisser le sens advenir dans la durée.
Et puis il y a cette chose précieuse, que Philippe Gaberan nomme si bien : la rencontre. Ce n’est ni le contact, ni l’accueil protocolaire. C’est ce moment rare, presque fragile, où le possible de l’un croise le disponible de l’autre. Un point de bascule discret, souvent invisible de l’extérieur, mais décisif. Parce qu’il autorise. Il ouvre.
Nous ne sommes pas éducateurs pour tout le monde, ni tout le temps. Il faut cesser de prétendre au lien universel. Mais quand la rencontre a lieu, elle dit quelque chose de nous. De notre manière d’habiter notre place, de tenir notre autorité, non par pouvoir, mais par façon d’être.
C’est cela, aussi, la relation éducative : un dialogue entre deux intimes. Pas au sens intime-personnel, mais au sens de ce qui touche aux limites, dedans/dehors, avant/après, visible/invisible. C’est ce que vient chercher, parfois sans le savoir, la personne accompagnée, un adulte qui n’a pas peur de ses propres frontières. Qui ne panique pas devant le chaos. Et qui, dans ce tumulte, tient un fil.
Pas un modèle. Pas un héros. Juste quelqu’un qui tient.
IV. Résister par la pensée
« Penser, c’est résister. »
Le travail éducatif est un travail de pensée. Pas une pensée désincarnée ou technicienne, mais une pensée située, au plus près du terrain, du trouble, du vivant. Penser, ici, c’est ralentir dans un monde qui presse. C’est refuser les certitudes rapides, les solutions prêtes à l’emploi, les diagnostics sans regard. C’est oser l’inconfort d’une question qui dure.
Penser, c’est croire qu’un autre lien est possible. Même quand tout autour pousse à l’inverse : le chiffre, le contrôle, l’efficacité. C’est tenir un espace pour l’inattendu. Pour le sujet qui advient, fragile, parcellaire, mais tenace.
Philippe Gaberan parle d’un accompagnement vers l’existence. Pas une insertion. Pas une normalisation. Mais un geste patient, parfois flou pour soutenir ce passage du simple vivre au pouvoir exister. C’est là, dans cette faille, que se tient le métier.
Non pas pour sauver, encore moins pour corriger, mais pour ouvrir un lieu. Un lieu où quelqu’un peut apparaître. Sans être assigné à sa blessure. Sans être réduit à sa fonction sociale.
III. Une pensée située, pas une idéologie
« Penser, ce n’est pas fuir. C’est résister. »
Dans le champ de l’éducation spécialisée, penser reste un acte suspect. On nous demande d’agir vite, de tracer proprement, de produire des réponses. Mais penser ? Trop flou. Trop lent. Trop humain. Et pourtant, c’est bien là, dans cette brèche, que se loge l’essentiel du métier : une pensée qui n’explique pas tout, mais qui rend possible un agir situé.
Philippe Gaberan ne cherche pas à donner une légitimité universitaire à l’éducatif. Il en souligne plutôt l’exigence épistémologique : penser l’agir éducatif comme une science de la limite, non comme une machine à preuves. Une pensée qui assume l’incertitude, qui travaille avec le trouble, qui fait place à l’intuition – non pas comme improvisation sauvage, mais comme impensé encore en attente de mots.
« Il faut sortir de la pensée toute-puissante, pour entrer dans une logique de coïncidences. »
Cette formule, loin d’être ésotérique, dit quelque chose de très concret. Elle dit que notre métier ne s’appuie pas sur des vérités binaires, mais sur des hypothèses construites à partir d’une pluralité d’indices, une parole, un geste, un silence, un souvenir, une sensation. Cela exige une attention fine, patiente, un regard qui relie sans réduire.
Nous avons trop longtemps subi le soupçon d’irrationalité. Comme si, parce que nous ne pouvions tout prouver, nous ne savions rien. Philippe Gaberan renverse ce soupçon. Il ne s’agit pas de s’opposer à la rigueur, mais de reconnaître une autre forme de rigueur, située, plurielle, attentive aux signaux faibles. Une rigueur de terrain, qui se forge dans la pratique, puis s’éprouve dans le collectif.
« Une hypothèse n’est pas une opinion. »
Cette phrase devrait être affichée dans chaque salle de réunion d’équipe. Car trop souvent, les débats professionnels se figent dans des rapports de croyance : “Moi je pense que…”, “Je ne suis pas d’accord…” Or penser dans notre métier, ce n’est pas seulement donner son avis, c’est croiser les savoirs, savoirs d’expérience, savoirs théoriques, savoirs d’observation. Et c’est à partir de cette triangulation vivante qu’on construit une posture éthique.
Tenir cette pensée-là, c’est ne pas céder aux mirages du tout-écrit, du tout-objectif, du tout-immédiat. C’est aussi résister à la tentation de l’excuse professionnelle celle qui prétend qu’on ne peut pas rendre compte de l’intime. Si. On peut. On doit. Mais il faut apprendre à dire. À dire sans trahir.
« Le rendre compte ne doit pas être un devoir de rendre des comptes. »
C’est une ligne de crête, fragile, mais essentielle. Ce que Philippe Gaberan propose, ce n’est pas un modèle, c’est une démarche ; un exposé du factuel, une logique de coïncidences, une hypothèse située, une stratégie d’action. Un savoir rendre compte qui articule le sensible et le pensable. Un dire qui tient dans la tension entre subjectivité engagée et responsabilité partagée.
Et si c’était ça, au fond, notre vraie responsabilité professionnelle : penser pour ne pas se dissoudre, dire pour ne pas s’effacer, écrire pour ne pas céder.
V. Tenir ensemble
Dans ce contexte de crise généralisée, où les collectifs se fragilisent, où les lignes se tendent entre cadres et non-cadres, entre terrain et direction, les mots de Philippe Gaberan sonnent comme un rappel essentiel : ne pas céder à la division.
Ne pas réduire l’autre à sa place hiérarchique. Ne pas céder à la tentation confortable de l’opposition frontale. Mais tenir ensemble, malgré les tensions, dans l’exigence partagée du lien.
Car l’éthique éducative n’est pas un rôle. C’est une manière d’être au monde. Un acte de reliance, fragile, mais fondamental.
Et puis il y a ce mot qu’il ose : aimer. Un mot qu’on craint parfois dans nos milieux professionnels, tant il semble suspect, hors cadre, trop humain. Mais l’amour dont il parle n’est ni fusion, ni illusion réparatrice. C’est une confiance têtue : dans la capacité d’un sujet à se relever, à faire lien, à se dire. Un acte d’espérance laïque, mais ferme. Un refus du cynisme. Une forme de résistance.
Conclusion – Reprendre la main
Dans ce contexte de crise généralisée, où les collectifs se fracturent, où les tensions s’aiguisent entre cadres et non-cadres, entre pratiques de terrain et logiques gestionnaires, les mots de Philippe Gaberan ne viennent pas consoler. Ils viennent réveiller.
Ne pas céder à la division. Ne pas réduire l’autre à sa fonction. Ne pas opposer l’éthique du soin à la réalité institutionnelle. Tenir ensemble, malgré les écarts, dans cette obstination du lien, là où il serait si facile de rompre.
Ce que cette conférence m’a rappelé et que ce fragment tente de garder vivant c’est qu’on ne tiendra pas en additionnant les colères ou les plaintes. On tiendra en reprenant la main. Sur le sens. Sur notre langue. Sur notre manière d’habiter ce métier. Non comme posture, mais comme présence.
Car l’éthique éducative n’est pas un costume. C’est une manière d’être au monde. Une manière de se tenir, fragile mais tenace, auprès de ceux dont la vie vacille. C’est là que le mot qu’on n’ose plus dire prend sa place : aimer.
Oui, aimer. Pas au sens fusionnel, pas comme réparation, mais comme acte de confiance radicale dans la possibilité pour un sujet, même abîmé, de faire un pas. De se dire. De se relever. De devenir.
Ce mot-là, que Philippe Gaberan ose, il ne faut plus le taire. Parce qu’il est ce qui résiste au cynisme ambiant. Ce qui sauve du désespoir institutionnel. Ce qui garde le métier vivant.
Alors non, ce n’est plus le temps de seulement s’indigner. Mais c’est, plus que jamais, le temps de se relier. De penser. De faire front sans faire bloc. D’habiter notre métier comme une manière de croire encore en l’humain, en l’autre, en nous.
Disponible aussi : https://www.linkedin.com/pulse/reprendre-la-main-penser-relier-exister-dans-le-m%C3%A9tier-revest-iv9ce
N°22 Peut-on réparer son éducation ?
Peut-on réparer son éducation ?
Angélique Revest
16 juin 2025
On ne répare pas l’enfance comme on recoud un vêtement. Ce qui a manqué, blessé ou débordé, ne se supprime pas d’un trait. Mais on peut, peut-être, le revisiter. Le comprendre autrement. Le traverser, enfin. C’est ce que suggère David Gourion dans une émission à la fois simple et dense : l’éducation laisse des traces, mais elles ne sont pas toutes indélébiles. Et surtout, elles ne sont pas définitives.
Voici le lien de l'émission que je vous invite à écouter : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/adulescence/ep6-6972269
À l’adolescence, dit-il, nous portons ces paradoxes comme des valises pleines de doubles injonctions : sois libre, mais réussis ; fais ce que tu aimes, mais assure ton avenir ; sois toi-même, mais ne dérange pas trop. Alors on tâtonne, on ruse, on échoue aussi. On n’apprend pas à devenir adulte, on désapprend d’abord ce que l’on croyait devoir être.
Peut-on réparer son éducation ? La question n’est pas neuve, mais elle est vive. Elle brûle encore dans les cercles de paroles, dans les salles d’attente, dans les chambres d’ado trop silencieuses, dans le regard de ceux qui, devenus éducateurs, psychologues, enseignants, cherchent à ne pas reproduire.
Ce que David Gourion rappelle avec justesse, c’est que les enfants écoutent peu ce qu’on dit, mais absorbe ce qu’on dégage. L’ambiance émotionnelle, dit-il, c’est comme une lumière : douce ou crue, stable ou vacillante. Et cette lumière-là, elle se loge en nous, très tôt, et très profondément.
Alors non, on ne répare pas tout. Mais on peut apprendre à relire autrement, à poser des mots, à créer du neuf avec du vieux. C’est cela aussi, le travail de soin, de transmission, de réinvention.
Réparer, vraiment ? Une question brûlante et contemporaine
Il y a des mots qui portent plus que leur sens immédiat. Réparer en est un. On le croit technique, presque utilitaire. Mais appliqué à l’enfance, il touche à l’intime : ce qui a été bancal, dur, absent, voire toxique. Réparer, ici, ce n’est pas revenir en arrière, ni effacer c’est créer de l’avenir avec ce qui a manqué.
La psychanalyse nous invite à considérer l’éducation non comme une simple transmission de savoirs ou de normes, mais comme un tissage de désirs, de manques, d’identifications et de conflits. Personne ne sort indemne de l’enfance. Mais tout le monde peut, à un moment donné, reprendre ce fil et le rebroder autrement.
La réparation est alors un acte de subjectivation. Ce que la sociologie clinique appelle "le travail de reliance" : relier son histoire personnelle à des contextes sociaux, politiques, économiques, en sommes faire récit. Non pour s’y enfermer, mais pour en sortir autrement. Comme le dit joliment Vincent de Gaulejac, il ne s’agit pas tant de guérir de son passé, que de "ne plus en être prisonnier".
Réparer, c’est aussi parfois oser changer de modèle. Cesser de croire qu’être adulte, c’est être fort, lisse, parfaitement ajusté à son rôle. C’est reconnaître ses fêlures, ses manques, et en faire une matière vivante, transmissible. C’est dans cette brèche que peuvent s’infiltrer d’autres relations : plus ajustées, plus humaines, plus vraies.
Il arrive alors que ce soit un éducateur, un professeur, un collègue, une amie, un thérapeute ou même un inconnu, qui crée une bascule. Par une présence, un regard, un mot. Par cette lumière douce évoquée par David Gourion : ni projecteur, ni néon, mais veilleuse obstinée dans une pièce longtemps restée sombre.
Oui, on peut réparer quelque chose. Pas tout. Pas comme avant. Mais comme un tissage nouveau, avec les fils mêlés de nos fragilités, de nos héritages, de nos choix et de nos recommencements.
C’est dans cette faille que s’inscrit une autre pensée du soin, du devenir celle de Viktor Frankl.
Réparer l’éducation de l’être : entre sens, liberté et responsabilité
Peut-on réparer son éducation ? La vraie question, peut-être, est : peut-on se réparer soi-même, au-delà de l’éducation reçue ? Et si oui, par où commencer ?
À cette question, Viktor Frankl, psychiatre, survivant des camps, fondateur de la logothérapie, répondrait sans doute par un murmure ferme : oui à condition d’en chercher le sens. Ce n’est pas une réparation au sens psychotechnique. Pas un retour à l’identique. Mais une possibilité de réinvestir ce qui a été abîmé, en s’engageant dans un sens personnel, incarné, choisi.
Viktor Frankl rappelle avec force que même dans les contextes les plus inhumains, une part de liberté subsiste : celle de choisir notre attitude. Même quand il ne reste rien, il reste notre manière d’être en lien avec ce rien.
« On peut tout enlever à un homme sauf une chose : la dernière des libertés humaines choisir sa conduite, quelles que soient les circonstances. »Cette idée bouleverse. Car elle nous extrait de la plainte stérile pour nous replacer dans la responsabilité existentielle. Mais elle n’annule pas les blessures. Elle ne nie pas les manques, les failles éducatives, les carences affectives. Elle dit simplement : tu n’es pas condamné à rejouer ce que tu as subi.
L’éducation de l’être ne s’hérite pas, elle s’éprouve
Réparer son éducation, ce n’est pas refaire l’enfance. C’est, comme le suggère Viktor Frankl, répondre à la vie par un acte de sens. Décider qu’on ne sera pas que les conséquences de son passé.
Dans ce cadre, l’éducation n’est pas un stock de savoirs, ni un catalogue de principes transmis mais une invitation à devenir soi-même sujet. Et si cela n’a pas eu lieu au bon moment, il n’est pas trop tard.
Viktor Frankl écrit :
« Ce n’est pas nous qui posons la question du sens. C’est la vie qui nous interroge. »Ainsi, réparer son éducation, c’est peut-être passer de l’héritage subi à la réponse choisie. Passer de ce que j’ai reçu à ce que je décide de faire de ce que j’ai reçu.
Cela demande du courage. Celui de pleurer sur ce qui a manqué, sans s’y enfermer. Celui de dire oui à la vie, non pas malgré la douleur, mais avec.
C’est aussi là que le lien avec les autres devient fondamental. Aucun parcours de réparation ne se fait sans un regard autre, sans un espace sécure, sans une relation qui ne juge pas, mais accompagne.
Et dans ce processus, l’éducation se transforme : Elle n’est plus transmission verticale, mais expérience vivante, toujours en mouvement, à réinventer dans l’ici et maintenant.
Peut-on réparer son éducation ? La vraie question, peut-être, est : peut-on se réparer soi-même, au-delà de l’éducation reçue ? Et si oui, par où commencer ?
Résister plutôt que résilier : une autre lecture du devenir humain
Le succès du terme résilience, largement diffusé depuis les travaux de Boris Cyrulnik, en témoigne. De concept psychologique, il est devenu mot d’ordre sociétal : être résilient, c’est rebondir, s’adapter, continuer souvent en silence.
Mais à force de dire résilience, on oublie ce que ce mot ne dit pas. Il suppose parfois une forme d’aptitude individuelle, presque biologique, à surmonter les chocs. Comme si certains étaient "équipés" pour s’en sortir, et d’autres non. Comme si les contextes, les déterminismes, les histoires familiales et collectives ne comptaient pas. Je ne me reconnais pas dans cette logique. Je ne rebondis pas : j’avance avec. Avec mes fêlures, mes écarts, mes douleurs anciennes. Ma cicatrice ne disparaît pas, elle s’apprivoise, elle s’épaissit peut-être, mais elle demeure.
La résilience, issue du langage des matériaux, fait de l’humain un objet souple, capable de reprendre forme. Mais nous ne sommes pas du métal. Nous ne revenons pas à l’état initial. Nous continuons autrement, traversés de pertes, marqués par des absences.
La résistance, une autre éthique du vivant
C’est pourquoi je préfère le mot résistance. Non pas au sens héroïque, mais comme puissance d’endurance, de maintien de soi dans l’histoire. Résister, c’est refuser d’oublier sans se figer, c’est dire non à l’effacement et oui à la traversée. C’est une éthique de la fidélité à ce qui a été vécu, même quand cela a fait mal.
La psychanalyse, la sociologie clinique, la philosophie existentielle nous le rappellent : ce qui est brisé ne se supprime pas, il se transforme, il se symbolise. Il demande du travail, de la parole, du lien. Il exige du temps, et souvent un appui extérieur : un regard, un cadre, un lien humain.
Le traumatisme ne se résout pas par un "rebond". Il se relie, comme l’écrit Vincent de Gaulejac. Il se resignifie. Ce n’est pas la résilience magique qui sauve, mais le tissage progressif d’un récit nouveau, où l’on peut se tenir debout, même un peu de travers.
Apprivoiser sa vulnérabilité : ni héroïsme, ni réparation magique
Apprivoiser ses vulnérabilités, c’est renoncer à l’illusion d’un soi intact, parfaitement réparé. C’est accepter que la faille ne se comble pas, mais qu’elle devient passage. Cela ne se fait pas seul. Cela exige un espace soutenant, une clinique éducative attentive, des relations humaines dégagées du culte de la performance.
Dans cette optique, réparer son éducation, ou plutôt recomposer l’être éduqué, ne relève ni du miracle, ni du mérite individuel. C’est un geste collectif, lent, exigeant, mais profondément politique.
Conclusion : une éducation qui se tisse, et ne se répare pas
Ce texte n’est pas une conclusion. Il est plutôt un point de reprise. Un fil tiré à partir d’une écoute celle de l’émission de David Gourion et de ce qu’elle a réveillé en moi : des questions anciennes, des zones non résolues, des blessures encore sensibles.
Je me suis souvent demandé si l’on pouvait vraiment "réparer" ce qui, en nous, a été profondément abîmé. Et plus encore : que veut dire réparer, quand ce que l’on porte relève non pas d’un manque, mais d’un trauma complexe, d’une blessure fondatrice, parfois d’une maladie psychique ? Quand les mots manquent, quand la souffrance prend toute la place, que reste-t-il à tisser ?
Je n’ai pas de réponse, et je me méfie de ceux qui en ont trop vite. La maladie mentale n’est pas une métaphore. Elle n’est pas un passage à dépasser, mais parfois un effondrement, un enfermement, une tentative de survie qui prend la forme du silence ou du chaos. Alors dans ces cas-là, comment parler encore de liberté intérieure ? de sens ? de "travail sur soi" ?
Je crois qu’il faut rester prudent, et tendre. Il ne s’agit pas de nier cette possibilité de se transformer, mais de refuser d’en faire une norme implicite. Certains ne rebondissent pas. Ils tiennent, tant bien que mal. D’autres s’effondrent encore et encore, sans que cela les définisse. Ce que j’appelle ici "résistance", ce n’est pas un héroïsme. C’est parfois juste un souffle. Un regard échangé. Une présence qui ne juge pas.
Et c’est là, peut-être, que commence quelque chose. Non pas une réparation au sens plein, mais une forme de vie avec. Une manière de ne plus être seul·e avec ce qui fait mal. De pouvoir dire "je" même en tremblant. Et peut-être, dans un certain temps, de refaire récit. Non pas pour effacer, mais pour habiter autrement.
La psychanalyse, la sociologie clinique, la philosophie nous le rappellent : on ne guérit pas toujours, mais on peut être accompagné dans ce qui demeure. Ce n’est pas rien. Ce n’est pas tout. C’est déjà beaucoup.
Ce fragment est donc un tissage fragile, fait d’écoute, de lectures, de bouts de vie. Il ne prétend pas à l’universalité. Il porte juste cette conviction : que même ce qui ne se répare pas peut être traversé avec dignité, à condition qu’on y mette du lien, du soin, et de l’humanité.
Et si cela a un nom, ce n’est peut-être pas résilience. C’est, peut-être : vivre avec. Avec ses ombres. Avec les autres. Avec ce qu’on ne comprend pas toujours, mais qu’on tente, ensemble, de tenir en parole.
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N°23 Éloge de la transgression
Éloge de la transgression
Angélique Revest
21 juin 2025
Une sculpture qui interroge nos postures
Avant de vous partager quelques réflexions sur le pouvoir, la posture professionnelle et l’éthique du lien, je voulais faire un détour par l’image qui accompagne ce texte. Il ne s’agit pas d’une simple illustration, mais d’un véritable point d’entrée symbolique dans ma pensée.
Cette sculpture, réalisée par Philippe Ramette en 2018 et installée dans un parc de Nantes, s’intitule Éloge de la transgression. Elle représente une jeune fille qui semble escalader un piédestal… ou en descendre. À première vue, on pourrait croire qu’elle cherche à se hisser vers une forme de reconnaissance comme si elle voulait, elle aussi, sa place parmi les grandes figures honorées dans l’espace public. Mais un détail intrigue, deux trous dans ses pieds correspondent aux plots du socle, laissant penser qu’elle s’en détache. Elle ne monte pas. Elle quitte.
Transgression donc. Non pas au sens de provocation ou de rébellion gratuite. Mais au sens noble du terme. C'est-à-dire quitter la place assignée, sortir du rôle figé, interroger le cadre plutôt que le fuir. Cette jeune fille ne fuit pas le monde, elle le reconfigure. Elle se déplace, elle cherche. Elle transgresse, non pour disparaître, mais pour reprendre sa place autrement.
Ce geste m’évoque tant de choses dans les métiers du lien. Car que faisons-nous, nous aussi, si ce n’est, parfois, descendre des socles ? Quitter des postures de surplomb, de toute-puissance, d’illusion de maîtrise ? Refuser d’être figés dans des rôles ou des injonctions déconnectées du réel ?
Cette œuvre de Philippe Ramette, artiste français, me touche par sa simplicité formelle et sa puissance symbolique. Elle nous invite à penser la transgression non comme une faute, mais comme un mouvement vers une éthique vivante, située, incarnée, incertaine parfois, mais toujours traversée par la question du sens.
C’est dans cet esprit que s’inscrit le texte qui suit. Une tentative de réflexion sur le rapport au pouvoir, à l’autorité, à la posture, dans le travail social. Une manière aussi, peut-être, de descendre du piédestal, pour se remettre en marche. Ensemble.
Descendre du piédestal : penser la transgression dans le travail social
Le mot transgression vient du latin transgredior : trans, « au-delà », et gradior, « marcher, franchir ». Transgresser, c’est donc, à l’origine, passer une limite, franchir une ligne, traverser un cadre. Ce n’est pas seulement désobéir. C’est se déplacer. Oser sortir du tracé imposé pour en explorer un autre.
Dans nos institutions, dans nos pratiques, dans nos postures professionnelles, que signifie aujourd’hui transgresser ? Est-ce un risque ? Une faute ? Ou bien, parfois, une nécessité éthique pour rester fidèle à l’humain que nous accompagnons ?
J’ai été bouleversée récemment par les récits de professionnel·le·s en perte de repères. Des éducateurs, des infirmières, des travailleurs sociaux, broyés par des logiques gestionnaires, contraints à appliquer des décisions absurdes, coupés du sens premier de leur engagement. Tous évoquaient une souffrance liée à un décalage croissant entre la mission affichée et la réalité du travail. Un climat où l’autorité devient injonction, où la procédure prime sur la rencontre, où la technique étouffe l’éthique. J'ai été profondément touchée, une équipe que j'ai bien connu, qui m'a fait grandir comme cheffe de service. Et là, deux salles deux ambiances, à présent ils sont en perte de sens dans des logiques gestionnaires absurdes. Alors je m'interroge, je me questionne, j'observe cette statut .... Et si c’était cela, la vraie transgression dans nos métiers du lien ? Non pas rejeter les institutions, mais refuser de s’y fossiliser. Quitter les rôles rigides, descendre du piédestal des savoirs installés, interroger nos postures. Oser la parole vraie. Faire brèche dans le discours normatif.
Transgresser dans le travail social, ce n’est pas trahir la règle. C’est parfois lui être fidèle autrement. C’est se rappeler que toute norme a une histoire, un contexte, et parfois des angles morts. Que le respect de la loi ne suffit pas quand elle oublie le sujet. Que la désobéissance peut être une forme de responsabilité quand elle naît d’un devoir de conscience.
Le philosophe Michel Foucault écrivait : « Là où il y a pouvoir, il y a résistance ». Mais cette résistance, loin du conflit systématique, peut prendre la forme de la création, de la relation, du soin. C’est dans ce souffle que je propose de relire la posture professionnelle : comme un engagement réflexif, une présence qui ne cherche pas à dominer, mais à habiter sa fonction sans s’y enfermer. Ce texte est né de cette conviction que transgresser n’est pas rompre avec le sens, mais parfois, le retrouver.
Posture, pouvoir, et illusion d’autorité
La transgression dans le travail social n’est pas un caprice. Elle peut être un geste de responsabilité. À condition d’être consciente, argumentée, située. Elle n’est pas le contraire de la loi. Je pense qu'elle en est parfois la fidélité la plus radicale. Celle qui refuse que le cadre prenne le pas sur le sujet. Celle qui, à défaut de reconnaissance institutionnelle, s’ancre dans une conscience professionnelle. Une éthique du soin, du lien, du vivre-ensemble.
Le mot responsabilité vient du latin respondere : répondre. Répondre de et répondre à. C’est là, au cœur de cette tension, que se joue notre position dans l’institution : entre obligation et liberté, entre engagement collectif et jugement personnel, entre contrat et conscience. Mais dans un champ professionnel où la norme écrase parfois la pensée, où l’urgence dicte l’action, où la technique remplace la réflexion, comment garder vivante cette responsabilité du sujet pensant ?
Face à l’absurde, à la fragmentation des logiques, aux injonctions paradoxales, on peut choisir le silence, la résignation. Ou bien, on peut choisir de prendre parole. Non pour contester systématiquement, mais pour dire quand cela n’est plus tenable. Pour rappeler à l’institution qu’elle n’existe que pour et par la relation. Pour inscrire notre responsabilité non dans l’obéissance mécanique, mais dans une position habitée, lucide, humaine.
Comme l’écrivent Jacques Ladsous et Daniel Terral, la responsabilité ne se limite pas à exécuter une mission : elle suppose un acte de jugement, un engagement dans l’action, un positionnement à la fois personnel et collectif. Cela implique parfois de désobéir. De ne pas appliquer une décision injuste. De refuser un protocole qui heurte la dignité. De dire non, non pas par orgueil, mais par fidélité au sens.
Dans cette posture, il n’y a pas d’héroïsme. Il y a du risque, du doute, une solitude parfois. Mais aussi une profonde humanité. Celle qui fait que l’on peut encore, malgré les contraintes, se regarder en face, et dire : j’ai fait ce que je devais faire. Voilà sans doute la ligne de crête sur laquelle nous marchons, comme professionnels du lien. Notre autorité ne repose pas sur un grade, une fiche de poste ou une hiérarchie. Elle naît de notre capacité à répondre du vivant, à en prendre soin, à le reconnaître.
Alors oui, transgresser. Mais transgresser pour relier, pour restaurer du sens.
Pour redonner place à la parole, à l’expérience, à la fragilité. Transgresser pour ne pas trahir le cœur de notre métier : la rencontre.
Il est des moments dans la vie professionnelle où l’on sent que le sol se dérobe. Non pas parce qu’on doute de soi, mais parce que le collectif ne répond plus, que l’institution n’incarne plus, que les repères s’effacent. On reste là, en suspens. Entre deux mondes. Trop lucide pour continuer à obéir sans questionner, mais trop responsable pour fuir sans lutter.
Dans ces instants, la solitude devient criante, non comme isolement, mais comme ce face-à-face nu avec soi-même. Avec son éthique. Avec ses valeurs. Avec ce qu’on veut pouvoir encore dire à la fin d’une journée : j’ai fait ce que je pouvais, ce qui me semblait juste.
Il m’est arrivée, certains jours, de ressentir cette solitude du décideur sans autorité, du professionnel pris entre le terrain et la norme, du cadre empêtré dans un pouvoir qui ne protège plus. Il m’arrive aussi d’observer, avec tristesse, des éducateurs en plein désarroi, contraints de poser des actes qui heurtent leur conscience, faute d’appuis, de cadres pensés, de responsables capables d’endosser le risque de la nuance.
Car il faut le redire : il y a une violence dans l’absence de cadre partagé. Une violence dans le silence de ceux qui devraient porter la voix. Une violence dans les injonctions sans âme, dans les protocoles aveugles, dans les « il faut faire avec » brandis comme des remparts contre la pensée.
Alors, deux voies s’offrent : fuir ou transgresser. La démission peut sauver une subjectivité en danger. Elle est un refus. Parfois noble. Mais elle laisse le champ libre à l’absurde.
Transgresser, c’est autre chose. C’est rester dans l’arène, mais les yeux ouverts. C’est dire non, mais en assumant ce non. C’est, comme l’écrivait Jean Oury, porter la responsabilité de sa responsabilité. C’est choisir de prendre position non pas contre, mais au nom de. Au nom de l’éthique. Au nom de ceux qu’on accompagne. Au nom de l’humain, tout simplement.
Il faut du courage, oui. Il faut savoir que l’on ne sera pas toujours compris. Parfois même trahi. Et il faut, malgré cela, continuer de penser, de parler, d’agir, en gardant en soi cette certitude intime : je suis encore sujet. Peut-être est-ce cela aussi, être travailleur social aujourd’hui : se tenir debout sans garantie, mais avec fidélité à ce qui fait notre métier. La relation. L’écoute. Le souci de l’autre. La possibilité du lien.
Et c’est là que je reviens à cette statue, « Éloge de la transgression » de Philippe Ramette. Cette petite fille qui descend du piédestal n’est pas en fuite. Elle ne cherche pas à fuir le monde, mais à le rejoindre. Elle quitte sa position figée pour redevenir vivante. Pour arpenter, pour traverser, pour regarder autrement.
C’est ce geste-là que je veux saluer. Celui de quitter les hauteurs du pouvoir illusoire pour retrouver le sol des autres, le sol commun, là où tout peut recommencer. Pas pour abolir les règles. Mais pour leur redonner sens. Et redonner, à notre posture, la seule légitimité qui vaille : celle d’un engagement vivant, incarné, et traversé par le souci de l’autre.”
Bibliographie
- Foucault, Michel. Surveiller et punir. Gallimard, 1975.
- Arendt, Hannah. Responsabilité et jugement. Payot, 2005.
- Ladsous, Jacques & Terral, Daniel. La responsabilité entre l’obéissance et la transgression. Revue Vie Sociale, 2005. https://shs.cairn.info/revue-vie-sociale-2009-3?lang=fr
- https://shs.cairn.info/conferences-au-japon--9791034608836-page-83?lang=fr
- Kaës, René. Le travail du négatif. Dunod, 1993.
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N°24 Sous la cabane, le temps suspendu
Sous la cabane, le temps suspendu
Angélique Revest
11 août 2025
En reprenant le chemin de l’université pour un master je ne me suis pas contentée d’ouvrir des livres de philosophie. J’ai surtout décidé de me tenir dans un endroit plus rare : celui où l’on peut suspendre les évidences. Le travail social nous entraîne, chaque jour, dans des urgences, des protocoles, des décisions à prendre vite. Derrière l’agir immédiat, il y a pourtant ce besoin — vital — de comprendre autrement. Revenir sur les mots que nous employons, sur les gestes que nous répétons, sur les choix que nous croyons aller de soi.
Écrire, pour moi, c’est marcher à côté de l’action. Non pour m’en éloigner, mais pour voir ce qui s’y joue vraiment. Ce pas de côté, c’est une façon d’ouvrir les chemins possibles, de laisser venir des images et des questions qui ne naissent pas quand on est collé à l’urgence. Je ne cherche pas des vérités définitives, ce serait trahir l’esprit du terrain, qui est fait d’incertitudes, de mouvements et de situations qui se dérobent dès qu’on croit les tenir. J’aspire plutôt à une pensée en mouvement, à ces phrases inachevées qui laissent entrer le doute, l’étonnement, et parfois même un peu de trouble.
Tenir le temps entre ses mains
Nous étions cachées sous une cabane improvisée, construite à la hâte avec une table, deux plaids et un tapis fatigué de l’accueil de jour. Une architecture fragile, bricolée, mais suffisante pour créer un dehors-dedans : juste assez près pour qu’elle sente ma présence, juste assez loin pour qu’elle puisse respirer.
Violette, recroquevillée à mes côtés, a murmuré : — Si tu pouvais arrêter le temps, Angélique, tu ferais quoi ?
J’ai retourné la question. Elle a planté ses yeux dans les miens, sans détour : — Moi, j’enverrais papa loin. Même hors de la France. Comme ça on pourrait rentrer chez nous.
J’ai choisi le silence. Pas celui du retrait ou de l’impuissance. Un silence comme un espace ouvert, qui protège la phrase et évite de la recouvrir d’un vernis rassurant ou d’un plan d’action prémâché.
Ce moment-là ne relevait d’aucune grille institutionnelle. Ni projet individualisé, ni protocole d’entretien. Nous étions dans une autre temporalité : celle où, en quelques mots, un enfant concentre l’amour, la peur et la survie. Dans ses moments les plus nus, la clinique du travail social, c’est peut-être ça : tenir le langage à bout de bras, comme une lampe vacillante dans une pièce qui tremble.
Tenir le temps à hauteur d'enfant
Il y a le temps des institutions, celui des échéances, des calendriers, des délais légaux. C’est le chronos, le temps mesuré, celui qui se compte et s’administre. Et puis il y a cet autre temps, plus fragile, plus humain : le kairos, ce moment opportun, imprévisible, où quelque chose d’essentiel peut se dire ou se transformer.
Sous la cabane, Violette ne demandait pas un rendez-vous. Elle demandait un kairos, un arrêt dans le flot, un temps qui se dilate assez pour accueillir ce qu’elle avait à dire. Dans le langage des Grecs, c’est le temps qui ne se compte pas mais qui se vit.
Le sociologue Harmut Rosa parlerait ici de « résonance » : cette suspension qui permet à deux êtres de se rencontrer vraiment, en échappant à la logique d’accélération qui nous presse sans cesse. Dans cet instant, le temps ne s’écoulait plus comme un flux uniforme ; il se tenait, tendu, entre ses mots et mon écoute.
Le travail social est traversé par ces deux régimes temporels. Le premier, celui du chronos, nous pousse à cocher des cases, à remplir des rapports, à faire avancer les dossiers. Le second, celui du kairos, ne se programme pas : il exige disponibilité, écoute et parfois le courage de laisser un rendez-vous administratif attendre pour ne pas perdre l’instant où la parole vraie surgit.
Tenir le temps entre ses mains, c’est accepter de marcher sur cette ligne de crête. C’est reconnaître que, parfois, suspendre le chronos est la condition pour que le kairos advienne. Et c’est peut-être là que se niche l’éthique du travail social : dans cette capacité à sentir, au milieu des protocoles, quand il est temps… de ne pas compter le temps.
Cette sensibilité au kairos rejoint ce qu’Aristote appelait la phronèsis : une sagesse pratique qui ne se contente pas de connaître les règles, mais qui sait les appliquer — ou les suspendre — en fonction des circonstances concrètes. La phronèsis n’est pas un savoir théorique, c’est un art du discernement dans l’action, un savoir du « juste moment » autant que du « juste geste ».
Dans notre travail, cette sagesse se joue souvent en marge des fiches de poste : savoir quand poser une question, quand se taire, quand soutenir, quand s’effacer. C’est un ajustement permanent entre le principe général et la singularité du cas.
Sous la cabane de Violette, la phronèsis n’a pas pris la forme d’une décision spectaculaire. Elle s’est incarnée dans un geste minuscule : choisir le silence, et laisser le kairos faire son œuvre. Là où le chronos aurait voulu « avancer dans l’entretien » ou « cadrer la discussion », la sagesse pratique a su suspendre le temps mesurable pour préserver le temps vécu.
Peut-être que le travail social, dans ses plus beaux moments, tient là sa boussole : une manière d’habiter le temps avec discernement, de sentir que l’instant est plus important que le calendrier, et que parfois, le plus grand acte professionnel est de rester, silencieux, dans la cabane.
Le temps suspendu
Et dans ce temps suspendu, les mots ne sont plus de simples outils. Ils deviennent des matières premières fragiles, qu’il faut manier avec la délicatesse d’un artisan. Le travail social se fait dans et par les mots, mais tous les mots ne se valent pas.
Les mots de l’institution — contrat, projet, accompagnement — ne sont pas seulement des termes administratifs. Ce sont des opérateurs : ils cadrent, orientent, ferment parfois. Ils tracent des frontières invisibles entre ce qui est pensable et ce qui ne l’est pas.
Sous la cabane de Violette, ces mots n’avaient pas leur place. Ils auraient fait irruption comme des intrus, brisant la bulle du kairos. Ce qui s’est dit là n’entrait pas dans la colonne « objectifs » d’un logiciel métier. C’était un langage brut, dégagé des attentes implicites, où une phrase pouvait exister sans être aussitôt traduite en action.
Ludwig Wittgenstein, philosophe, nous le rappelle : « Le sens d’un mot, c’est son usage. » Dans la bouche de Violette, « envoyer papa loin » n’était pas une idée abstraite, c’était un acte : celui de nommer une réalité intérieure, de tracer mentalement un espace de survie. John Langshaw Austin, philosophe et sociologuen l’a montré : dire, c’est faire. Et en travail social, dire, c’est aussi risquer.
C’est pourquoi je crois à une écologie du langage. Comme on protège un écosystème fragile, il nous faut préserver l’espace relationnel des mots saturés de prescription. Les mots peuvent sauver, mais ils peuvent aussi coloniser. Ils peuvent être des ponts ou des murs, des lampes ou des projecteurs qui aveuglent.
Le silence que j’ai gardé auprès de Violette n’était pas un vide. C’était un acte professionnel. Un choix conscient de ne pas remplir l’espace de mots qui auraient ramené la conversation dans les rails institutionnels. Ce silence, c’était aussi un refus : celui de laisser le chronos reprendre le dessus trop vite.
Les mots : des opérateurs politiques
Car en travail social, les mots sont aussi des opérateurs politiques. Ils ne se contentent pas de décrire : ils orientent, parfois contraignent. Dire « prise en charge » ou « accompagnement » ne crée pas la même relation : l’un installe une verticalité, l’autre suggère un chemin côte à côte.
Nos institutions raffolent de certains termes : projet, autonomisation, parcours, développement du pouvoir d’agir. À force de les répéter, on en oublie que chacun porte une vision du monde et du lien social. Michel Foucault parlerait ici de « dispositif » : un ensemble de discours et de pratiques qui orientent nos manières de penser et d’agir, souvent à notre insu.
Chaque mot sert des intérêts, visibles ou souterrains. En ce sens, continuer à utiliser sans y penser les mots imposés par les cadres normatifs, c’est parfois devenir, malgré nous, les relais d’un contrôle social qui dépasse notre action éducative.
Mais le langage est aussi notre chance. Contrairement à la procédure, il ne se laisse pas toujours enfermer. Dans l’entretien, dans la cabane, dans l’atelier cuisine, nous pouvons choisir nos mots. Ou choisir de ne pas en mettre. Et ce choix est un acte politique.
Peut-être faudrait-il se souvenir, avec Ludwig Wittgenstein, que philosopher, c’est « lutter contre l’ensorcellement de notre langage ». Lutter, pour que le projet ne devienne pas un échéancier, pour que l’autonomie ne se réduise pas à « sortir du dispositif », pour que l’accompagnement ne devienne pas une forme de contrôle masqué.
En somme, nos mots sont à la fois le terrain et l’outil. Les manier sans vigilance, c’est laisser d’autres penser à notre place. Les manier en conscience, c’est commencer à reconquérir une autonomie professionnelle.
La phronèsis : sagesse pratique et fidélité à l’instant
Sous la cabane de Violette, je n’ai pas appliqué un protocole. Je n’ai pas cherché à transformer ses mots. J’ai simplement choisi (si l’on peut dire « simplement ») de rester là, présente, silencieuse, et de laisser la phrase flotter.
Aristote appelait cela la phronèsis, la sagesse pratique. Une disposition à agir avec discernement, non pas dans l’absolu, mais ici, maintenant, dans la singularité d’une situation. Contrairement à la sophia (la sagesse théorique) ou à la technè (l’habileté technique), la phronèsis n’est pas un savoir qui s’enseigne comme une recette. Elle est une manière d’habiter l’action, en tenant ensemble la règle et l’exception, le cadre et le réel.
La phronèsis suppose de connaître « les universels » c'est-à-dire, les principes, les valeurs, les droits, mais aussi « les faits particuliers » la texture concrète, affective, parfois chaotique d’une rencontre. Dans ce sens, elle est indissociable de l’expérience. Elle se polit au fil des cabanes improvisées, des trajets silencieux, des repas partagés, des décisions difficiles.
Dans ce moment avec Violette, il n’y avait pas de bonne réponse. Juste un équilibre à trouver entre ma présence et son espace vital, entre mon rôle de professionnelle et la nécessité de ne pas envahir. C’était, pour reprendre les mots d’Aristote, chercher le « juste milieu » : ni fuir le terrain émotionnel, ni le saturer d’interprétations.
La phronèsis, dans le travail social, c’est peut-être cette boussole qui nous aide à naviguer entre deux écueils :
- celui d’une application aveugle des procédures, où l’on se réfugie dans le confort du règlement,
- et celui d’un improvisationnisme désordonné, où tout se joue au feeling sans repère.
Elle nous rappelle que nos choix ne sont jamais neutres. Ils sont toujours situés, marqués par le temps — le temps chronologique qui presse, et le temps vécu qui s’étire ou se suspend — et par les mots que nous décidons d’employer ou de taire.
En ce sens, la phronèsis n’est pas qu’une vertu individuelle : elle a aussi une portée politique. C’est elle qui nous permet, au cœur des logiques gestionnaires, de maintenir vivante une éthique de la relation. C’est elle qui nous autorise à préférer parfois le kairos à l’obsession du chronos, à choisir l’instant juste plutôt que la cadence imposée.
Pour ne pas conclure
J’aurais pu, pour clore, convoquer d’autres compagnons de pensée. Pierre Bourdieu pour éclairer les structures invisibles qui façonnent nos gestes. Ou d’autres encore, venus de la clinique ou de la philosophie politique, pour enrichir l’angle et déplier les fils invisibles de cette scène. Les lectures pourraient se multiplier : chacune apporterait sa lumière, son vocabulaire, ses concepts.
Mais sous la cabane, il n’y avait ni citations, ni bibliographie. Il y avait Violette, ses mots bruts, mon silence choisi. Il y avait le froissement des plaids, l’odeur du tapis fatigué, et ce temps suspendu qui échappait aux horloges.
Alors je me demande : qu’est-ce qui compte vraiment ? Est-ce la grille d’analyse la plus fine, ou cette qualité de présence qui permet à une phrase d’exister, intacte, sans être aussitôt traduite en objectif ? Est-ce la rigueur des concepts, ou le discernement de savoir quand taire un mot, pour que la parole de l’autre tienne toute seule ?
Peut-être que l’essentiel, finalement, est dans ce geste-là : habiter l’instant avec assez de lucidité pour sentir quand il faut laisser le chronos attendre, et assez d’engagement pour accueillir le kairos quand il se présente. Naviguer entre les cadres et ce qui les déborde. Tenir ensemble la pensée et le terrain, non pour les fusionner, mais pour qu’ils se répondent.
Et se dire que le travail social, dans ses plus beaux moments, tient dans cette promesse fragile : offrir, au milieu du vacarme, une cabane qui tienne juste assez longtemps pour que quelque chose puisse se dire, et peut-être se transformer.
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N°25 L’art du quotidien comme matrice du lien
L’art du quotidien comme matrice du lien
Angélique Revest
15 août 2025
[1]Jacques Marpeau, « Le processus éducatif, la construction de la personne comme sujet responsable de ses actes. », p.17 édition érès 2005
Il est 6h45. Je pousse la porte du réfectoire du CHRS, salue chaque personne. Ce rituel banal – un « bonjour », une poignée de main, un sourire – devient, pour celui qui sait le lire, un geste fondateur. Ce n’est pas de la politesse. C’est la matérialisation d’un engagement relationnel, de présence à l'autre.
Un matin, Eva (prénom modifié) s’assoit face à moi. Elle me raconte, presque sans y penser, un fragment de son passé : une nuit d’angoisse, un geste brusque contre le mur, la réminiscence d’un père adoptif violent. Ce moment, apparemment anodin, est déjà un passage : elle me confie une part d’elle-même.
Des semaines plus tard, le lien prend corps autour d’un objet : un doudou usé par la rue, à « réparer ». Ce n’est pas de la couture, c’est une métaphore incarnée : recoudre la peluche, c’est recoudre un morceau de son identité. Joseph Rouzel parlerait ici de « bricolage du quotidien » ; Fernand Déligny d’« invention de circonstances ».
.« Or, l’accompagnement, au sens éthique du terme, exige de la proximité. Il est de ce mouvement du « avec » inscrit dans le « aller de compagnie avec » qui exige la connaissance inconditionnelle de l’altérité de l’Autre. »[1][1]Dominique Depenne, « Distance et proximité en travail social, les enjeux de la relation d’accompagnement », p.39 édition ESF 2014
La relation éducative se joue dans ces interstices : un café partagé, un fil passé dans le chas d’une aiguille, un film visionné côte à côte. Ce sont des gestes modestes mais porteurs d’un potentiel immense : ils déplacent la personne du champ des probables vers celui des possibles.
Dix ans après cette expérience, je réalise que l’actualité de cette scène n’a pas vieilli. Dans un contexte où l’urgence sociale s’intensifie, ces « petits riens » sont plus que jamais le socle invisible de l’accompagnement. Ils ne visent pas la normalisation, mais l’émergence d’un sujet capable d’agir sur sa propre vie.
Le quotidien, loin d’être un décor, est l’atelier du lien. Et l’éducateur, funambule et passeur, y tisse patiemment des fils qui permettront, un jour, à l’autre de marcher seul.
« Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ? C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie « créer des liens … »[1][1]Antoine de Saint-Exupéry, « Le petit prince », chapitre XX, p.86, éditions Galimard, 1946
Le quotidien comme “infrastructure invisible” de l’accompagnement
Sur le terrain éducatif, le quotidien agit comme un décor discret… mais c’est en réalité l’ossature invisible sur laquelle repose la construction du lien. Les « petits riens », un bonjour, un café partagé, un regard qui dure, ne sont pas anecdotiques. Ils sont ce que le Winnicott appellerait un holding : une manière de contenir, de rassurer, de donner un cadre sécurisant.
Ces gestes apparemment simples opèrent à plusieurs niveaux :
- Ils créent un espace de prévisibilité, précieux pour ceux dont la vie a été marquée par l’instabilité et le chaos.
- Ils permettent la reconnaissance mutuelle : voir et être vu dans un cadre qui ne juge pas.
- Ils installent une disponibilité relationnelle qui prépare, souvent à notre insu, l’émergence de confidences ou d’actes symboliques.
Dans l’histoire d’Eva, c’est dans ce tissu quotidien que s’est inscrit l’épisode du doudou à réparer. Sans ce maillage préalable de salutations, de présences partagées, de temps “non-productifs” mais relationnellement féconds, la demande n’aurait peut-être jamais été formulée.
En ce sens, le quotidien n’est pas seulement une toile de fond : il est un dispositif éducatif à part entière. Fernand Déligny parlait de « créer des circonstances » : il ne s’agit pas d’attendre passivement qu’un événement survienne, mais de fabriquer les conditions pour que quelque chose puisse advenir.
Pourtant, dans les réalités institutionnelles actuelles cet espace-temps du quotidien est menacé. Il est trop souvent relégué au second plan, considéré comme un luxe ou un « temps mort ». Or, c’est précisément ce “temps vide” qui donne naissance aux moments les plus pleins.
Il y a là un paradoxe fondamental : ce qui fonde le lien est souvent ce qui échappe à toute mesure. La force de l’accompagnement repose sur ce qui ne rentre pas dans les cases des indicateurs de performance : un geste, un sourire, une attention discrète, une présence régulière dont la seule finalité est de dire « je suis là ».
Il nous faut rester vigilants : ne pas perdre l’humain dans le tourbillon des habitudes, ni nous perdre nous-mêmes, enfermés derrière le bureau. Cette vigilance concerne aussi l’énergie que nous investissons pour lutter contre un système parfois décalé entre cadre et non-cadre — alors que, dans le fond, nous ramons souvent tous dans le même bateau.
Oui, nous subissons des contraintes politiques, et il serait vain de nier l’existence de certaines formes de management qui influencent nos pratiques. Mais tous les systèmes ne fonctionnent pas ainsi. Le quotidien, dans ce contexte, devient à la fois un refuge et un outil : il permet de revenir aux fondamentaux, de maintenir vivante la dimension humaine du métier, et de résister, à notre mesure, à la marchandisation de la relation éducative.
La micro-histoire comme catalyseur de sens
Dans l’univers éducatif, certaines scènes concentrent à elles seules tout un faisceau d’enjeux. L’histoire du doudou d’Eva en est un exemple.
À première vue, ce n’est rien de plus qu’un petit service : réparer une peluche. Mais pour qui sait lire entre les lignes, cette demande relève d’un acte hautement symbolique. Pendant trois années d’errance, cet objet a été son seul compagnon stable, « témoin silencieux » de tout ce qu’elle a vu et vécu. Comme elle, il était usé, déchiré, fragilisé.
En acceptant de coudre avec elle, je n'ai pas seulement recousu du tissu :
- J'ai permis un geste de réparation identitaire : dans le fil qui reliait les morceaux de peluche, il y avait l’idée qu’elle pouvait, elle aussi, se rassembler.
- J'ai validé la valeur de son attachement : je n'ai pas jugé le fait qu’un adulte tienne à un doudou, mais j'ai reconnu la place symbolique qu’il occupait dans son histoire.
- J'ai créé un espace de co-création : au lieu de “faire pour” elle, j'ai “fait avec” elle, lui laissant la possibilité de s’approprier l’acte.
L’historien Carlo Ginzburg, dans ses travaux sur la micro-histoire, montre que les petits événements révèlent souvent plus de vérités sur un contexte que les grands récits officiels. Ici, le doudou devient une fenêtre miniature sur l’ensemble de la relation éducative : la construction lente de la confiance, le maniement du transfert, la reconnaissance des ressources enfouies.
En anthropologie, on pourrait aussi lire cette scène comme une ritualisation de la réparation : un acte qui dépasse sa fonction pratique pour devenir rite de passage. De “l’objet abîmé” à “l’objet restauré”, de “la personne brisée” à “la personne en reconstruction” : l’analogie agit inconsciemment comme une promesse.
Ce genre de micro-histoires est précieux pour notre métier, car elles contiennent une densité de sens que les indicateurs, les grilles ou les bilans annuels ne peuvent capter. Les collecter, les analyser et les transmettre, c’est aussi défendre une vision de l’accompagnement où l’humain prime sur le mesurable.
La tension entre proximité et distance
Toute relation éducative authentique se joue sur un fil : celui qui relie la proximité nécessaire à la distance indispensable. Trop de distance, et l’on bascule dans la froideur administrative. Trop de proximité, et l’on risque la fusion, la confusion des places, voire l’épuisement.
Cette tension n’est pas un problème à résoudre une fois pour toutes, mais un mouvement à ajuster sans cesse. Philippe Gabéran, en parlant du passage du « vivre » à « l’exister », rappelle que ce cheminement implique d’entrer dans la vie de l’autre, mais pour mieux l’aider à se réapproprier sa trajectoire. Winnicott, quant à lui, insistait sur l’importance d’un environnement suffisamment bon, ni intrusif, ni absent, pour que la personne puisse se construire.
Dans mon expérience avec Eva, cette ligne de crête a été palpable. Le lien tissé autour du doudou, des échanges matinaux, des confidences informelles, m’a permis d’entrer dans son univers. Mais il a aussi fallu savoir ne pas y rester prisonnière : maintenir un pas de côté, pour qu’elle puisse faire sien le chemin vers l’autonomie.
Mony El Kaïm parle de “résonances” : ces échos de notre propre histoire qui se réveillent au contact de celle de l’autre. Les repérer, les analyser en équipe, c’est éviter que la relation éducative devienne un lieu d’enfermement mutuel. Le travail collectif joue ici un rôle de régulation : il permet de mettre à distance ce qui nous touche, sans pour autant perdre la qualité de présence qui fonde la relation.
Dans un contexte institutionnel où l’urgence, la saturation et parfois la déshumanisation guettent, maintenir cet équilibre relève presque de l’artisanat : un ajustement patient, fait de nuances, de reprises et de renoncements. La proximité nourrit la confiance, la distance protège la liberté — et c’est dans ce va-et-vient que se joue la véritable rencontre éducative.
Pour ne pas conclure
En relisant un écrit de ma formation d'éducatrice, je ne sais que trop bien combien l’expérience de terrain agit comme un révélateur de tensions, de paradoxes et de constantes anthropologiques. L’accompagnement social, dans sa forme la plus incarnée, se joue à la croisée de plusieurs registres : le politique, l’institutionnel, le psychique, le relationnel et le symbolique.
D’un point de vue sociologique, les situations rencontrées au CHRS illustrent ce que Robert Castel appelait la désaffiliation : une fragilisation des liens sociaux, souvent consécutive à des ruptures multiples : familiales, professionnelles, territoriales. Dans ce contexte, l’institution devient un espace de remaillage, où l’on tente de retisser, fil à fil, des relations porteuses de continuité.
La psychologie clinique éclaire ici le travail du transfert observé avec Eva : ces projections affectives ne sont pas des “accidents” relationnels, mais des matériaux à façonner. Winnicott rappelle qu’un environnement “suffisamment bon” permet à la personne de tester la confiance et d’expérimenter, en sécurité, l’autonomie naissante. Dominique Depenne, quant à lui, nous alerte sur le risque de déformer ce lien en franchissant la ligne de la proximité juste : l’accompagnement exige d’être “avec” sans être “à la place de”, de préserver un espace de liberté pour que l’Autre se construise hors de nous.
L’anthropologie permet de lire les gestes du quotidien — un bonjour, un café partagé, la réparation d’un doudou — comme des rituels de passage. Ces actes modestes, mais symboliquement puissants, jalonnent un chemin qui mène de l’abîmé au restauré, du marginalisé au sujet en devenir.
La philosophie, elle, rappelle que cette posture éducative engage une conception de l’humain. Levinas nous invite à reconnaître, dans le visage de l’Autre, une injonction silencieuse à la responsabilité. Hannah Arendt souligne l’importance de “commencer quelque chose de neuf” : accompagner, c’est offrir les conditions pour que l’Autre puisse, un jour, initier ses propres commencements.
Dix ans plus tard, je sais que l’accompagnement ne se réduit ni à un dispositif technique ni à un catalogue d’actions. Il est une pratique de l’entre-deux : entre proximité et distance, cadre et improvisation, structure et créativité. Dans un monde où la marchandisation des relations et l’obsession des indicateurs menacent l’invisible du lien, il nous revient — éducateurs, travailleurs sociaux, accompagnants — de défendre ces espaces-temps “non productifs” où se joue l’essentiel : la possibilité, pour l’autre, de passer du “vivre” à “l’exister”.
Bibliographie
Arendt, H. (1983). Condition de l’homme moderne (G. Fradier, Trad.). Paris, France : Calmann-Lévy.
Castel, R. (1995). Les métamorphoses de la question sociale : Une chronique du salariat. Paris, France : Fayard.
Depenne, D. (2014). Distance et proximité en travail social : Les enjeux de la relation d’accompagnement. Paris, France : Éditions ESF.
Gabéran, P. (2003). La relation éducative : Un outil professionnel pour un projet humaniste. Toulouse, France : Érès.
Lévinas, E. (1990). Éthique et infini. Paris, France : Fayard.
Marpeau, J. (2018). Le processus éducatif : La construction de la personne comme sujet responsable de ses actes (éd. revue). Toulouse, France : Érès. (Ouvrage original publié en 2000).
Rouzel, J. (2022). Le travail d’éducateur spécialisé : Éthique et pratique (5e éd.). Paris, France : Dunod.
Rouzel, J. (2020). Le quotidien en éducation spécialisée (2e éd.). Paris, France : Dunod.
Saint-Exupéry, A. de. (1946). Le petit prince. Paris, France : Gallimard.
Winnicott, D. W. (1971). Jeu et réalité. Paris, France : Gallimard.
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N°26 “On ne naît pas parent, on le devient”[1]: dix ans après, que reste-t-il à penser ?
“On ne naît pas parent, on le devient”[1]: dix ans après, que reste-t-il à penser ?
Angélique Revest
2 septembre 2025
|1] : Françoise Dolto, pédiatre et psychanalyste, inspirée par Simone de Beauvoir.
Il y a dix ans, j’écrivais le récit d’une scène vécue dans un Lieu d’Accueil Parents & Enfants. Une intervention qui mêlait urgence éducative, soutien parental et enjeux émotionnels intenses : un enfant en crise, une mère sidérée, un espace collectif devenu lieu de tension, et, au milieu, la nécessité d’agir vite… sans effacer l’autre.
Relire aujourd’hui ce texte, c’est mesurer combien ce type de situation, loin d’être anecdotique, est au cœur des dilemmes du travail social. Derrière le geste concret – séparer, contenir, réintroduire – se cache un faisceau de questions :
- Jusqu’où intervenir sans déposséder ?
- Comment “tenir” la juste proximité (Depenne) quand l’affect vous traverse ?
- Comment conjuguer holding winnicottien et empowerment (Ausloos) sans tomber dans la suppléance définitive ?
En 2015, je voyais surtout dans cette scène une illustration de ma capacité à maintenir un cadre et à réintroduire la mère dans la relation. En 2025, je la relis comme un révélateur : celui d’un système où la parentalité, surtout lorsqu’elle est précoce et fragile, est constamment scrutée, évaluée, mise à l’épreuve. Où chaque geste éducatif n’est jamais seulement “pour” l’enfant ou “avec” le parent, mais aussi dans un cadre politique, institutionnel et culturel.
Car accompagner un parent, ce n’est pas seulement “aider” : c’est aussi accepter de naviguer dans un champ saturé de normes (juridiques, psychologiques, sociales) qui ne sont pas toujours compatibles entre elles. C’est travailler à la frontière entre soutien et contrôle, entre posture éducative et mandat social.
Ce récit, je l’entends aujourd’hui comme une archive vivante de ma pratique :
- Éducative, parce qu’il met en jeu observation fine, contenance physique et travail de symbolisation.
- Sociologique, parce qu’il illustre les effets d’une mesure administrative sur la représentation de soi comme parent.
- Politique, parce qu’il pose en creux la question du rapport entre institution et autonomie familiale.
Dix ans plus tard, je ne sais toujours pas s’il existe une “bonne” réponse dans ce type de situation. Ce que je sais, c’est qu’il n’y a pas de transformation sans relation, pas de relation sans confiance, et pas de confiance sans ce pari risqué qu’est la juste proximité.
Et peut-être que c’est cela, finalement, devenir parent — et devenir éducateur : apprendre à faire avec l’incertitude, en cultivant les forces qui sont déjà là.
Vignette clinique : Louis, quatre ans, en crise
Improvisation d’un goûter et d’un temps de jeu dans l’espace collectif avec une collègue. Deux familles sont présentes : Lucie et son fils Ewan (15 mois), ainsi qu’Isabelle et ses trois enfants — Lou (10 mois), Rose (5 ans) et Louis (4 ans). Les prénoms ont été modifiés.
Au moment de ranger le matériel, Louis refuse. Son corps se raidit, il s’oppose, s’énerve, malgré l’intervention de sa mère. Isabelle semble désemparée. Elle maintient son fils par la taille, tentant de le canaliser. Elle ne parle plus, figée, comme suspendue à ce qui se joue. Louis intensifie la confrontation : il devient violent envers elle.
Je décide d’intervenir, non pour la remplacer, mais pour la soutenir et créer une rupture dans ce cycle d’opposition. Je conduis Louis vers un lieu neutre. D’un regard, ma collègue écarte le groupe et remonte à l’accueil avec les autres enfants. Isabelle laisse partir ses filles avec elle.
Louis me crache au visage, crie, frappe. J’affirme alors mon positionnement avec bienveillance, en rappelant les règles et en réaffirmant les demandes de sa mère, veillant à ne pas la disqualifier dans ses fonctions maternelles. Isabelle, toujours à l’écart, reste sidérée.
Puis la violence change de cible : Louis la retourne contre lui. Il s’arrache les cheveux, se mord, se cogne la tête contre le mur. J’interviens immédiatement, le prenant dans mes bras, dans un geste de contenance physique pour l’aider à se rassembler et à se sécuriser. Mes bras s’accompagnent de mots simples qui l’autorisent à crier et à exprimer ce qui l’envahit.
Progressivement, la tension se relâche. Les cris font place aux pleurs. Louis relève la tête, m’observe. Je lui propose d’aller chercher sa mère. Il acquiesce d’un signe. Je soutiens alors Isabelle pour qu’elle réintègre la relation, en reprenant certains de ses mots. Louis se tourne vers elle et elle l’accueille dans ses bras. Un long silence les enveloppe.
Isabelle et ses enfants, famille monoparentale, étaient au LAPE depuis à peine quinze jours. Ils venaient rarement dans l’espace collectif ou à la rencontre des professionnels. Ce moment de vie quotidienne était, pour moi, l’occasion d’observer et d’instaurer une relation de confiance avec Isabelle et ses enfants, en ayant conscience de sa prudence et de sa méfiance envers les travailleurs sociaux, méfiance légitime au vu de son parcours et du contexte d’accueil.
Ce qui devait être un temps collectif convivial est devenu un espace d’urgence éducative. Avec ma collègue, nous avons coopéré dans l’instant : sécuriser le groupe, accompagner Louis, soutenir Isabelle. Mon intervention n’a pas été impulsive : j’avais d’abord observé ses tentatives. Mais lorsque la violence a dépassé ses ressources du moment, il m’a semblé nécessaire de rompre la spirale. Isabelle m’a remerciée. Elle semblait soulagée.
Le comportement violent de Louis m’a surprise, mais j’avais parfaitement conscience qu’il ne m’était pas destiné. « Comme tout thérapeute, l’éducateur doit pouvoir être atteint et détruit, mais en dépit des attaques de l’enfant, il doit survivre. Devenir psychiquement malléable, sans pour autant sombrer dans l’anéantissement. Savoir n’être pas plus destructible que l’air, la pâte à modeler, l’eau » (Roussillon, 1991, p.136). La violence des chocs reçus ne doit pourtant pas le détruire, ni professionnellement, ni personnellement.
Les mots que j’ai pu lui adresser semblent l’avoir interpellé. Pourtant, cette violence, il l’a soudain retournée contre lui-même : automutilation, gestes brusques, morsures, coups portés à sa propre tête, comme pour matérialiser physiquement un conflit interne insupportable. Cette scène m’a saisie. J’ai ressenti un mélange d’urgence et de vulnérabilité professionnelle : comment le sécuriser sans l’étouffer ? Comment accueillir sa détresse sans renforcer la spirale ? Comment l’amener à mettre en mots ce qui, pour l’instant, ne pouvait qu’exploser dans son corps ?
J’ai choisi de l’envelopper dans mes bras, dans un geste de contenance physique, au sens du holding winnicottien, afin de l’aider à se rassembler, à sentir un cadre corporel qui ne le laisse pas seul avec ses débordements. Mes paroles se sont inscrites dans ce contact : valider son droit à crier, à exprimer, tout en lui offrant un espace sûr. Il n’a pas résisté ; au contraire, il s’est laissé aller à pleurer, à lâcher prise.
Le positionnement que j’ai adopté, maternant dans son intention, répondait à une absence ponctuelle de contenance maternelle de la part d’Isabelle. Le contexte, marqué par la sidération de cette dernière, ne lui permettait pas d’être suffisamment présente et sécurisante pour son fils. Toutefois, il m’a semblé essentiel de ne pas me substituer durablement à elle : ma place n’était pas de devenir la figure principale de réassurance. C’est pourquoi, dès que Louis a retrouvé un apaisement relatif, je l’ai réorienté vers sa mère, soutenant Isabelle pour qu’elle reprenne sa place auprès de lui. Le voir se tourner vers elle, se blottir dans ses bras, et observer ce long silence partagé, a été un moment fort : celui de la réappropriation du lien.
Plus tard, nous avons pu réaborder la situation avec Isabelle, hors de la présence des enfants. Elle a verbalisé ses difficultés à se positionner comme mère dans les crises de Louis, son recours à l’isolement de l’enfant comme ultime solution, et la peur que ses filles nourrissent envers leur frère. Ce dialogue a été l’occasion d’ouvrir un espace de réflexion commune, en mobilisant son expérience et la mienne, pour questionner ses pratiques éducatives. J’ai partagé avec elle certains de mes doutes, mes choix d’intervention, et l’impact que cette situation pouvait avoir sur leur dynamique familiale. Elle m’a confié avoir eu peur de ma réaction face à la violence de Louis, peur que j’aie recours à une sanction ou à un geste d’exclusion. Son mouvement de recul corporel, au moment de la crise, me revient alors en mémoire comme un indice de ce vécu.
Nous avons échangé sur les difficultés d’être parent, sur le fait que la parentalité n’est pas un savoir inné mais un processus qui se construit, parfois dans la douleur. J’ai glissé quelques anecdotes personnelles en tant que mère, non pour me mettre au centre, mais pour illustrer qu’aucun parent n’est exempt de doutes ou d’essais-erreurs. Ce moment a semblé ouvrir, du moins en partie, une brèche dans sa méfiance : l’idée que nous pouvions penser ensemble, sans jugement, la parentalité et les ressources qui restent à développer.
Lire la scène autrement : regards croisés
Ce moment de crise avec Louis ne peut pas se lire uniquement comme un « incident » éducatif. Il s’inscrit dans une trame plus large, où se mêlent le vécu de l’enfant, la posture du parent, et le rôle de l’institution.
D’un point de vue éducatif, j’ai agi dans l’urgence, l'urgence de la crise, mais cet agir était pensé. Observer, attendre, puis intervenir : ces choix relèvent d’une posture où l’on refuse d’arracher au parent son rôle. L’idée n’était pas de « faire à la place », mais de créer une brèche dans le cycle violence–sidération–évitement, pour que quelque chose de nouveau puisse advenir. Le holding, dans ce contexte, n’est pas qu’un geste technique : il est une parole silencieuse adressée à l’enfant, mais aussi un message envoyé à la mère – « tu n’es pas seule, et tu restes à ta place ».
D’un point de vue psychanalytique, la scène renvoie à ce que Winnicott appelait la fonction de la « mère suffisamment bonne » : contenir l’angoisse de l’enfant, absorber ses décharges émotionnelles pour qu’elles deviennent pensables. Ce jour-là, Isabelle n’a pas pu jouer ce rôle — sidérée, figée. J’ai donc, temporairement, occupé cette place, le temps de réintroduire Louis vers elle. La violence qu’il retournait contre lui-même dit quelque chose d’un trop-plein impossible à symboliser. Les mots, posés doucement, accompagnaient la contenance physique pour passer de l’agir au ressentir, amorcer une première mise en forme.
D’un point de vue sociologique, la peur d’Isabelle ne se limite pas à la peur du jugement personnel. Elle est nourrie par le contexte institutionnel même : un LAPE, lieu à la fois sécurisant et observant, où la présence éducative est indissociable d’un regard évaluatif. Derrière la prudence d’Isabelle se profile l’ombre d’une menace implicite – celle du placement. Ce rapport asymétrique structure la relation et influence nos marges d’action : accompagner, oui, mais dans un climat où chaque geste peut être interprété comme un signe de défaillance ou de compétence.
Dans une lecture propre au travail social, il y a ici la possibilité de passer d’une crise à un levier de changement. Guy Ausloos parle de coopérer avec les familles pour activer leurs propres solutions. Ce moment avec Louis, aussi éprouvant soit-il, a ouvert un espace de dialogue avec Isabelle. L’échange, après coup, a permis de revisiter ensemble la scène, de mettre des mots sur ses difficultés, ses peurs, et de reconnaître aussi ses ressources. C’est là que le métier prend toute sa valeur : transformer une tension en matière première pour construire, avec, et non contre.
Enfin, cette scène rappelle que l’accompagnement est toujours affaire de temporalité. Il y a le temps de l’observation, celui de l’action, et celui de l’élaboration. Chacun est indispensable. Et c’est souvent dans cette articulation subtile entre plusieurs regards – éducatif, clinique, social – que se joue la possibilité d’une rencontre qui ne soit ni intrusion, ni abandon.
Pour conclure… ou plutôt pour continuer à interroger
Relire cette scène dix ans plus tard me confirme qu’aucun accompagnement éducatif n’est jamais neutre. Chaque geste, chaque mot, chaque silence s’inscrit dans un contexte à la fois singulier – celui de la relation avec l’enfant et le parent – et systémique – celui des logiques institutionnelles, juridiques et culturelles.
Ce moment avec Louis et Isabelle pourrait être lu comme une réussite : le groupe a été sécurisé, la crise apaisée, la mère réintroduite dans la relation. Mais s’arrêter à ce constat positif serait ignorer ce que cette situation révèle des tensions profondes du travail social. Derrière l’apparent « bon geste » se pose la question de ce qu’il produit à long terme : a-t-il réellement renforcé la posture parentale d’Isabelle, ou l’a-t-il confortée dans l’idée qu’en cas de débordement, l’éducateur prend le relais ?
Ce dilemme est au cœur de notre métier : comment aider sans installer une dépendance, comment contenir sans enfermer, comment protéger sans infantiliser ? L’accompagnement éducatif n’échappe pas aux contradictions – et c’est dans cette tension permanente qu’il nous faut travailler.
Avec le recul, je crois que la force de ce métier ne réside pas dans la certitude d’avoir « bien fait », mais dans la capacité à rester en mouvement, à se laisser questionner par ce que l’on vit et par ce que l’autre nous renvoie. C’est accepter que chaque situation soit un laboratoire où se croisent psychologie, sociologie, éthique, et où l’on navigue à vue entre contrôle et confiance.
Et peut-être que la véritable compétence, dans des situations comme celle-ci, est moins de savoir quoi faire que d’accepter de ne pas toujours savoir – tout en osant rester présent, incarné, et suffisamment proche pour que l’autre puisse trouver ses propres appuis.
« Notre plus grande erreur est d’essayer d’obtenir de chacun en particulier des vertus qu’il n’a pas et de négliger de cultiver celles qu’il possède. »[2]
[2] Marguerite Yourcenar Mémoires d’Hadrien
Je ne peux que vous conseiller de lire ou de relire Guy Ausloos
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N°27 Écrire contre le silence : violences conjugales et accompagnements
Écrire contre le silence : violences conjugales et accompagnements
Angélique Revest
7 septembre 2025
Les données et exemples de cette newsletter sont issus de mon mémoire d’éducatrice spécialisée (pratiques en accueil de jour et en hébergement), enrichis par mon expérience actuelle de cadre pédagogique et mes engagements bénévoles.
En France, au 3 septembre 2025, on comptait des dizaines de femmes tuées par leur compagnon ou ex-compagnon - un décès tous les deux jours. Derrière ce décompte terrible se cachent des vies interrompues, des enfants endeuillés, des familles éclatées. Ces réalités, visibles ou invisibles, disent toutes la même chose : la domination masculine est encore profondément inscrite dans nos structures sociales.
Écrire sur les violences faites aux femmes, c’est écrire contre le silence. Depuis quinze ans, mon parcours professionnel et personnel se déploie dans cet entrelacs de luttes, d’accompagnements et d’engagements. Éducatrice spécialisée, cheffe de service, aujourd’hui cadre pédagogique en formation du travail social, j’ai appris à accueillir la parole brisée des femmes, à en mesurer la force autant que la fragilité, et à me confronter aux limites des dispositifs censés les protéger.
Mon investissement ne s’arrête pas aux murs des institutions. Bénévole au CIDFF de la Vienne et au sein du collectif À la croisée des chemins, j’anime des espaces d’écoute pour des personnes victimes de violences incestueuses et sexuelles. Chaque rencontre rappelle que ces violences traversent nos existences et nos sociétés, et que la parole partagée peut devenir ressource de résistance, de force et de reconstruction.
Ces expériences m’ont forgé une conviction : on ne peut penser les violences faites aux femmes sans interroger le patriarcat qui structure notre organisation sociale. Éduquer nos garçons autrement, sortir les femmes de la culpabilité, renforcer des espaces d’accompagnement dignes et protecteurs : trois urgences indissociables.
Je n’ignore pas l’existence des hommes victimes. J’en ai accompagné, et leur souffrance mérite autant d’écoute et de reconnaissance. J’y consacrerai un texte spécifique. Mais les chiffres sont massifs : la majorité des violences sexistes et sexuelles touchent des femmes ; c’est ce déséquilibre qui structure nos rapports sociaux.
Chiffres-clés des violences faites aux femmes (2025)
- 105 féminicides en France depuis le 1er janvier (au 03/09/2025).
- 1 décès tous les deux jours.
- 1 femme sur 3 subira des violences sexistes au cours de sa vie.
Ces chiffres ne sont pas des abstractions : ils dessinent une réalité politique, sociale et humaine qui exige une transformation profonde.
I. Le poids du patriarcat dans l’éducation des garçons
Les violences faites aux femmes ne surgissent pas dans le vide. Elles s’enracinent dans des siècles de patriarcat et se transmettent, souvent à bas bruit, dans nos modèles éducatifs. « Sois fort », « un vrai garçon ne pleure pas », « les filles ça s’habille comme ça » : autant d’injonctions qui, dès l’enfance, fabriquent des rapports de pouvoir. La domination masculine se nourrit d’abord de ces petites phrases ordinaires, qui façonnent des représentations, orientent des comportements et préparent le terrain des violences.
Éduquer un garçon à réprimer ses émotions, à confondre la virilité avec la dureté, c’est aussi l’éduquer à méconnaître ses propres fragilités. L’injonction à la force, à la maîtrise, au contrôle, produit des identités masculines souvent en guerre avec elles-mêmes, et parfois en guerre contre les autres. Dans ce contexte, la rencontre avec la différence et en particulier avec les femmes s’opère dans une logique d’appropriation ou de domination.
Le patriarcat ne se réduit pas à des comportements individuels : il s’organise comme un système de normes sociales. Les garçons sont encore trop souvent socialisés à occuper l’espace, à parler plus fort, à considérer comme naturelles des formes de supériorité. Les filles, elles, sont socialisées à se taire, à prendre soin, à s’excuser d’exister. Le travail éducatif, qu’il soit parental, scolaire ou institutionnel, a donc une responsabilité immense : rompre ce cycle de reproduction des rôles.
Sur le terrain, j’ai vu combien ces schémas se rejouent jusque dans l’accompagnement : des adolescents qui s’imaginent que « frapper, c’est aimer », des jeunes hommes persuadés qu’une compagne « doit comprendre » leurs colères, des familles où les garçons sont excusés et les filles sommées d’endosser la maturité. Ces violences symboliques précèdent et annoncent trop souvent les violences physiques.
Éduquer autrement les garçons, ce n’est pas seulement leur apprendre à « respecter les femmes », formule parfois trop moralisante pour être efficace. C’est leur apprendre à être hommes sans domination, à accueillir leurs vulnérabilités, à développer l’écoute et l’égalité comme ressources, pas comme contraintes. C’est aussi élargir le champ des possibles : leur permettre d’être doux sans être traités de faibles, attentifs sans être moqués, solidaires sans être exclus.
En ce sens, la prévention des violences commence bien avant les dispositifs de protection ou de justice : elle s’invente dans les foyers, les crèches, les écoles, les terrains de sport. Elle demande des adultes capables de questionner leurs propres représentations, et des institutions prêtes à travailler autrement sur le genre.
II. La domination masculine : une transmission transgénérationnelle ?
Pierre Bourdieu a montré que la domination masculine ne se limite pas à des actes visibles de violence : elle s’inscrit dans l’habitus, cet ensemble de dispositions intériorisées qui façonnent nos façons d’agir, de penser, d’aimer. Elle agit comme une violence symbolique : douce, invisible, d’autant plus efficace qu’elle est intégrée par celles et ceux qui la subissent. Françoise Héritier, anthropologue féministe, élargit ce regard : pour elle, l’inégalité hommes-femmes est la matrice de toutes les autres discriminations. En réduisant les femmes à des corps à échanger, à contrôler, le patriarcat a construit une logique sociale transmise de génération en génération.
Cette transmission ne relève pas seulement de l’histoire : elle se rejoue au quotidien, dans l’éducation des enfants, les normes familiales, les attentes sociales. Comme le rappelle Lucie Goderniaux, les violences conjugales s’apprennent et se reproduisent. Les garçons intériorisent que la virilité passe par le contrôle, parfois par la violence. Les filles, elles, intègrent trop souvent la patience, la tolérance, voire l’acceptation. Ainsi se met en place une prédisposition sociale à la domination et à la soumission, qui rend chacun vulnérable, comme auteur, victime ou témoin.
Mais Françoise Héritier l’affirme : la violence n’est pas innée, elle s’acquiert. Et si elle s’acquiert, elle peut se désapprendre. C’est là que l’éducation, la prévention, les politiques publiques prennent tout leur sens. Car dire que « les violences conjugales sont des faits de société », ce n’est pas diluer la responsabilité individuelle, c’est rappeler qu’elles ne se réduisent pas à des pathologies isolées : elles traduisent des structures.
Pourtant, sur le terrain, je rencontre aussi la complexité des trajectoires intimes. Cécile Condaminas, éducatrice spécialisée et psychologue, décrit l’emprise comme une effraction psychique : une relation où le besoin d’amour et de reconnaissance se retourne en dépendance et en destruction. Ce regard clinique éclaire une autre dimension : la violence n’est pas toujours une explosion soudaine, elle est parfois le résultat d’un processus lent, où le lien amoureux se déforme jusqu’à devenir piège.
Ces lectures, loin de s’exclure, se complètent. La sociologie explique la banalisation sociale des violences, l’anthropologie en montre les racines culturelles, la clinique décrit la mécanique de l’emprise. Ensemble, elles nous permettent de mieux comprendre pourquoi, malgré les avancées législatives, malgré les mouvements féministes, les violences conjugales persistent.
Je refuse les approches qui diluent la responsabilité en parlant de « co-construction » des violences : ce serait une gifle supplémentaire aux victimes. Mais je sais aussi qu’il n’existe pas un modèle unique d’explication. Il est essentiel de distinguer ce qui relève du conflit conjugal de ce qui relève de l’emprise, travailler avec les auteurs sans excuser, soutenir les femmes sans les culpabiliser. Conceptualiser pour mieux agir, voilà l’exigence de notre métier.
Extrait du livre d’Eric REINHART, L’amour et les forêts, page n° 117 : - Christian, s’il vous plaît, c’est une mauvaise idée qu’on parle de ça, je vous assure. - Si je vous comprends bien, il y aurait des hommes qui frappent les femmes par goût, par habitude, en connaissance de cause, et ceux qui les frapperaient sans les frapper vraiment à regret, sans l'avoir voulu, quasiment par inadvertance, parce qu'une gifle leur aurait échappé, ou une bousculade, et ces hommes là seraient pardonnés d'avance, on devrait les excuser, parce qu'ils seraient, je ne sais pas, faibles ? esclaves de leurs pulsions ? pitoyables ? de leur propre aveu ? alors leur comportement devrait être minimisé ? je ne suis pas d'accord ! - Vous ne pouvez pas vous mettre à ma place. C’est trop facile de porter des jugements d’aussi loin. - Je ne vous juge pas, Bénédicte.III. L’emprise : un pouvoir sur l’autre afin de l’assujettir
Dans les situations de violences conjugales, il ne s’agit pas d’un simple conflit. Là où un couple égalitaire règle ses désaccords par la parole, le compromis et une relation symétrique, la violence conjugale installe un rapport asymétrique : un dominant, un dominé. Le lien fusionnel du départ, souvent vécu comme une rencontre d’âme sœur, se transforme progressivement en mécanisme d’asservissement. L’amour proclamé devient un piège : « Je t’aime comme personne ne t’aimera, mais tu es bonne à rien ». Ce double message contradictoire est le cœur de l’emprise.
Leonor Walker, psychologue américaine, a conceptualisé en 1988 le cycle de la violence : climat de tension, crise, justification, lune de miel. Ce schéma met en lumière l’escalade des violences et leur temporalité. Avec le temps, la phase de rémission s’amenuise, parfois jusqu’à disparaître. Alors ne reste que la terreur, sans illusions de réparation.
J’ai entendu tant de récits qui incarnent ce processus :
« J’avais jamais vécu ça avant lui… Oui, au fur et à mesure j’ai banalisé. Je savais que tous les soirs ça arriverait. Il m’enfermait chez moi, il cachait mes clés, il disait que j’étais folle… Je n’avais plus d’amis, plus de travail. Il m’a cassé la jambe une fois. Et je croyais encore que ça allait s’arranger. »Marie-France Hirigoyen a nommé ce phénomène emprise psychologique : « un processus de conditionnement qui paralyse la victime, l’amène à tolérer l’intolérable ». La victime intériorise la culpabilité projetée par l’auteur, et l’attachement paradoxal au bourreau se renforce. La dissociation, l’hypervigilance, la confusion psychique expliquent pourquoi « sortir » est si difficile.
Les facteurs de vulnérabilité sont connus : la séparation, la grossesse, la précarité, les antécédents de violences, l’âge, la maladie, les conduites addictives. Mais il n’existe pas de profil type. Les auteurs présentent des traits communs - jalousie, intolérance à la frustration, égocentrisme - mais aussi des parcours variés. Souvent, ils mobilisent les mêmes stratégies : séduction initiale, isolement progressif, dévalorisation, disqualification parentale, humiliation. La victime, de son côté, présente fréquemment des antécédents de maltraitance ou une faible estime d’elle-même. Selon l’ENVEFF, 68 % des femmes victimes de violences conjugales avaient déjà connu des violences dans leur enfance ou adolescence.
Ces données objectivent une réalité : les violences traversent les générations, les milieux sociaux et les appartenances culturelles. L’étude récente de l’INSEE et de l’ONDRP montre toutefois une tendance : la victime « type » est une femme âgée de 18 à 24 ans, vivant en couple avec un homme d’au moins cinq ans son aîné et ayant un niveau d’étude moins élevé.
Pour les professionnels, la difficulté est de distinguer le conflit conjugal du processus d’emprise. Dans le conflit, il y a symétrie et possibilité de compromis. Dans l’emprise, il y a domination unilatérale, effraction psychique et destruction identitaire. C’est cette distinction qui doit guider l’accompagnement : protéger, sécuriser, soigner le psychotraumatisme, plutôt que chercher une médiation impossible.
L’emprise, au fond, n’est pas seulement une dynamique interpersonnelle : elle est aussi le reflet d’un ordre social patriarcal qui autorise certains hommes à exercer un pouvoir total sur leur compagne. Lutter contre elle demande donc à la fois des dispositifs de soutien individuels (hébergement, écoute, soins, justice) et une transformation collective de nos représentations du genre et de la conjugalité.
IV. L’ambivalence de la victime : entre fascination et rejet
L’un des paradoxes les plus déroutants des violences conjugales est l’ambivalence des victimes. Comme le rappelle Karen Sadlier, il faut en moyenne six à sept allers-retours avant un départ définitif. Cette oscillation entre rupture et retour n’est pas un « choix irrationnel » mais l’expression d’une emprise profonde, nourrie par la perte d’estime de soi, l’isolement, l’absence d’appuis, les menaces et le chantage. À cela s’ajoutent la peur des conséquences sociales et économiques, les pressions familiales, mais aussi le poids du psychotraumatisme.
1. Le psychotraumatisme : une mécanique neurobiologique
Les travaux de Muriel Salmona et de Karen Sadlier montrent que l’exposition répétée à des violences conjugales produit un traumatisme psychique. Le cerveau, pour survivre, sépare le lieu de la pensée concrète et celui des émotions par la production d’antalgiques neuronaux. Ce mécanisme entraîne une dissociation, une anesthésie émotionnelle. La victime est alors déconnectée de ses ressentis, incapable de réagir comme attendu. C’est ce qui fait dire à l’auteur que la victime est une « mauvaise victime » : trop calme, trop détachée, incapable de raconter son histoire de manière linéaire.
Ce phénomène se traduit souvent par l’amnésie traumatique : les souvenirs reviennent par fragments, sans continuité, comme un puzzle impossible à reconstituer seul. Pour le professionnel, cela implique d’accompagner patiemment, sans chercher à « vérifier » la cohérence du récit, mais en soutenant la reconstruction d’une narration autobiographique.
2. Des manifestations déroutantes
J’ai pu observer ce décalage entre présence corporelle et absence psychique : des femmes figées, tremblantes, semblant revivre la scène évoquée.
« Je la sollicite à plusieurs reprises, elle ne me répond pas. Je pose ma main sur la sienne, elle sursaute, recule, s’excuse… »À l’inverse, certaines expriment une logorrhée sans affect apparent, ou recourent à des conduites à risque - addictions, comportements autodestructeurs - pour retrouver l’anesthésie émotionnelle qui les protège de l’angoisse. Deux femmes rencontrées lors de mon premier stage en CHRS (2014), Louise et Christine, illustraient ce processus : alcoolo-dépendantes, elles oscillaient entre l’envie de vivre et le désir de disparaître, prisonnières d’un traumatisme si envahissant qu’aucun lien éducatif durable n’a pu tenir.
3. Conjugalité, parentalité et violence
La grossesse constitue un moment particulièrement à risque. L’enfant à naître peut être perçu comme une menace pour l’auteur, et devenir un déclencheur de violences accrues.
« Lors de ma première grossesse, il m’a forcée à avorter. » « Si tu t’attaques à mon fils, c’est comme une entaille dans mon ventre. »Le passage de la conjugalité à la parentalité est alors piégé : la victime tente de se tourner vers l’enfant, mais l’auteur redouble son emprise pour réaffirmer son contrôle. Ces situations questionnent directement la parentalité possible, tant pour l’auteur que pour la victime, et rappellent la nécessité d’un accompagnement spécifique, intégrant protection de l’enfant et soin du psychotraumatisme maternel.
4. L’ambivalence comme produit de l’emprise
L’ambivalence des victimes n’est donc pas une faiblesse personnelle mais un effet structurel du traumatisme et de l’emprise. Fascination pour l’amour initial, peur de perdre l’autre, espoir de changement, culpabilisation, dissociation traumatique : tout concourt à maintenir la victime dans un lien d’assujettissement. Comprendre cette ambivalence est crucial pour les professionnels du social, du médico-social et de la justice. Elle doit inciter à l’humilité : la sortie des violences est un processus long, non linéaire, qui nécessite écoute, accompagnement patient, protection sans condition et absence de jugement.
V. Le psychotraumatisme : une blessure invisible mais durable
Le psychotraumatisme est au cœur des violences conjugales. Il ne se réduit pas à un souvenir douloureux : il s’agit d’une altération profonde du fonctionnement psychique et corporel, provoquée par l’exposition répétée à des situations de menace vitale ou d’atteinte à l’intégrité. Muriel Salmona le définit comme une réaction neurobiologique de survie, où le cerveau, pour protéger la victime, produit des antalgiques internes et dissocie la pensée des émotions.
1. Dissociation et amnésie traumatique
La dissociation est un mécanisme de sauvegarde : face à la violence, la victime « se coupe » de ses ressentis. Mais ce mécanisme de protection devient piégeant, car il entraîne amnésie traumatique et anesthésie émotionnelle. L’histoire vécue se fragmente, la mémoire se brouille. Pour la justice et parfois pour les proches, cette incohérence narrative est perçue comme un doute sur la crédibilité de la victime. Pour l’auteur, c’est une opportunité de plus pour la discréditer.
2. Des symptômes déroutants
Les victimes décrivent des cauchemars éveillés, des intrusions, une hypervigilance épuisante. Le corps est marqué par des somatisations (palpitations, troubles digestifs, douleurs chroniques). Dans mes accompagnements, j’ai souvent eu le sentiment d’être face à un corps présent mais à une psyché absente : des femmes figées, le regard ailleurs, comme projetées de nouveau dans la scène de violence évoquée.
D’autres, au contraire, remplissent l’espace par des logorrhées ou des conduites à risque — addictions, mises en danger — qui fonctionnent comme des tentatives de retrouver l’anesthésie émotionnelle initiale. Ces comportements, mal compris, renforcent parfois la stigmatisation : la victime est alors accusée d’être instable, irresponsable, voire complice de sa propre situation.
3. Impact sur la parentalité et la vie relationnelle
Le psychotraumatisme a des répercussions directes sur la parentalité. Lorsqu’une femme est en hypervigilance constante ou dissociée, comment être disponible psychiquement pour un enfant ? Comment protéger lorsque soi-même on est encore sous emprise ? Ces limites ne doivent pas être vues comme des incapacités naturelles mais comme les effets d’une violence destructrice. Les dispositifs d’accompagnement doivent intégrer ce paramètre, en soutenant la reconstruction psychique autant que l’autonomie matérielle.
4. Un enjeu pour les professionnels
Reconnaître le psychotraumatisme, c’est accepter que la sortie des violences est un processus long, non linéaire, qui nécessite patience et continuité. Cela suppose :
- d’adapter nos pratiques : accueillir la parole sans exiger de cohérence immédiate,
- de travailler avec la justice pour que l’amnésie traumatique ne soit pas un facteur de discrédit,
- de former les professionnels du social, du médical et du judiciaire à repérer ces symptômes,
- de créer des espaces de soin spécialisés, en lien avec le travail éducatif et social.
5. De la blessure à la résistance
Si le psychotraumatisme est une effraction, il n’est pas une condamnation. Dans les groupes de parole que j'ai animé et que j’anime, j’ai vu des femmes peu à peu retrouver leurs mots, reconstruire leur récit, réhabiter leur corps. Le trauma ne s’efface pas, mais il peut être apprivoisé par la parole, l’écoute et des alliances solides. La reconstruction ne se fait pas seule : elle suppose une société qui cesse de juger et commence à protéger, qui cesse de culpabiliser et choisit de soutenir. Il est primordial de passer d'un récit traumatique à un récit autobiographique.
VI. Parentalité et violences conjugales : une alliance impossible ?
Toucher au concept de parentalité, c’est ouvrir la boîte de Pandore : on y retrouve séparations, désillusions, carences, failles… mais aussi, comme dans le mythe, une étincelle d’espérance. Concept polysémique et récent, la parentalité est définie par Didier Houzel selon trois axes : l’exercice (droits et devoirs), l’expérience subjective (réaménagements psychiques et affectifs), et la pratique (soins quotidiens apportés à l’enfant). Dans le champ social, elle est devenue un prisme essentiel pour penser les accompagnements.
1. Quand la conjugalité violente pervertit la parentalité
Les violences conjugales viennent brouiller ces trois axes. Comment exercer une autorité parentale égalitaire quand l’un des parents humilie et disqualifie l’autre ? Comment vivre sereinement l’expérience subjective de la parentalité quand l’hypervigilance accapare toute l’énergie ? Comment pratiquer la parentalité au quotidien quand l’enfant devient un enjeu ou un instrument de domination ?
Les recherches confirment ce que le terrain montre : l’auteur violent tend à penser sa femme et son enfant comme des extensions de lui-même. Toute prise d’autonomie est vécue comme une menace. L’agression vient alors comme réponse au désir d’indépendance de la femme ou de l’enfant.
2. Le père violent : disqualification et instrumentalisation
Selon Karen Sadlier, la parentalité de l’auteur se caractérise souvent par un style autoritaire, une disqualification maternelle et une instrumentalisation de l’enfant. Les témoignages d’enfants recueillis en entretien illustrent cette réalité :
« C’est moi qui ai dit à papa où était l’hôtel. Maman est méchante, elle ne lui donne pas de seconde chance. » (Pierre, 7 ans)Les enfants deviennent relais du discours paternel, pris dans une loyauté paradoxale. D’autres évoquent directement la violence physique ou verbale :
« C’est quand il pète un câble. » (Violette) « C’est parce qu’il se drogue. » (Prune)3. La mère victime : hypervigilance et épuisement
La mère, soumise à un stress constant, assure les besoins vitaux mais peine à stimuler et à soutenir le développement de l’enfant. Madame Rose, par exemple, s’excusait du retard scolaire de son fils Pierre, expliquant que toute son énergie était absorbée par la gestion des crises conjugales. Ce vécu s’accompagne souvent d’un sentiment de culpabilité renforcé par le discours disqualifiant de l’auteur.
4. L’enfant co-victime
Les enfants, loin d’être de simples témoins, sont co-victimes. L’ENVEFF indique que 80 % d’entre eux sont exposés directement (oculaires ou auditifs). L’étude italienne de Paci, Beltramini et Romito (2010) confirme : dans près de la moitié des cas où le père est violent avec la mère, il l’est aussi avec les enfants. La violence conjugale devient donc violence intrafamiliale.
Les effets sont lourds : troubles du développement, difficultés scolaires, reproduction des comportements violents. L’enfant peut à la fois protéger le parent victime et être instrumentalisé par l’auteur, ce qui fragilise profondément son sentiment de sécurité.
5. La question de la coparentalité
Les séparations n’interrompent pas les violences. Au contraire, elles peuvent les intensifier, notamment lors des passations d’enfants. Comme l’affirme Karen Sadlier, la coparentalité est inadaptée dans les contextes de violences conjugales : il est illusoire de penser un projet éducatif commun là où l’un des parents nie la parole de l’autre et instrumentalise l’enfant.
La parentalité parallèle apparaît alors comme une alternative plus protectrice : chaque parent est accompagné séparément, avec un référent pour l’enfant, afin de limiter les risques d’instrumentalisation. Mais même cette solution ne résout pas tout : elle interroge parfois la nécessité d’un placement, avec la crainte d’ajouter une double peine à la mère, déjà victime de violences et disqualifiée dans son rôle parental. Ernestine Ronai l’a formulé avec justesse : comment éviter que l’accompagnement social ne devienne une nouvelle forme de maltraitance institutionnelle ?
VII. Les besoins de l’enfant
Avant d’évaluer l’impact des violences conjugales, il est essentiel de rappeler ce dont un enfant a besoin pour se développer harmonieusement. L’enfant est un être social et dépendant : il a besoin d’un environnement sécurisant, tant sur le plan physique et physiologique que psychologique.
Son développement s’opère dans plusieurs dimensions : psychomoteur, affectif, cognitif, social. Pour cela, il lui faut un lien d’attachement sécure (Bowlby). La rencontre stable avec une figure parentale fiable lui permet de construire sa confiance, d’explorer le monde et d’apprendre à interagir. Winnicott a montré que l’enfant a besoin d’une « mère suffisamment bonne », capable de répondre à ses besoins primaires, de le contenir et de le reconnaître comme sujet.
Grandir, c’est aussi s’individuer, s’autonomiser, se sentir reconnu. Le lien affectif satisfaisant et sécurisant est le socle qui rend possible la vie psychique. Lorsque ce socle est fragilisé, c’est tout le développement de l’enfant qui en est affecté.
VIII. Un lien d’attachement altéré
Le lien humain est fondateur : il nous façonne dès la naissance, il nous marque durablement. Mais il peut aussi nous détruire. Dans le contexte des violences conjugales, ce lien se construit sur un modèle défaillant. La figure d’attachement — souvent la mère — est elle-même terrorisée, humiliée, parfois réduite au silence. L’enfant, témoin direct ou indirect, intègre alors la violence comme modalité relationnelle.
Les témoignages de terrain en disent la brutalité :
- Une femme attachée au lit, frappée jusqu’à l’évanouissement, libérée et soignée par sa fille de treize ans, enceinte de sept mois.
- Une mère frappée avec un fer à repasser devant ses enfants.
- Pierre, sept ans, qui dessine la scène où son père a projeté sa mère hors de la voiture alors qu’il était attaché dans son siège auto.
Ces scènes s’inscrivent dans la mémoire de l’enfant. Maurice Berger rappelle que même les très jeunes enfants (moins de trois ans) peuvent développer des syndromes post-traumatiques durables. Ce qui les marque le plus n’est pas forcément l’atteinte directe à leur corps, mais la menace contre leur figure d’attachement sécurisante, le plus souvent la mère.
L’exposition répétée aux violences a plusieurs effets :
- elle altère le lien d’attachement,
- elle fragilise les compétences parentales de la mère, absorbée par l’hypervigilance et la survie,
- elle rend impossible l’exercice d’une autorité parentale respectueuse par le père violent, qui instrumentalise l’enfant.
La mère, sous emprise, stimule moins, répond parfois de manière inadaptée aux besoins de son enfant. L’enfant, quant à lui, se construit dans la peur et l’incertitude, parfois chargé de protéger sa mère. Le silence familial aggrave ce processus : « On ne parle pas des violences », répètent beaucoup d’enfants et d’adultes rencontrés. Ce non-dit enferme les générations dans un cycle de transmission traumatique.
IX. Un lien d’attachement altéré
Le lien humain est un socle : il fonde la vie psychique et affective. Mais dans un contexte de violences conjugales, il se déforme et se fragilise. L’enfant, dépendant et vulnérable, voit ses figures d’attachement – souvent ses deux parents – devenir sources de peur et d’insécurité.
Être témoin de la violence exercée par un père sur une mère, c’est vivre une effraction psychique majeure. L’enfant n’a pas les mécanismes de défense pour se protéger. La mère, absorbée par sa propre survie, stimule moins et répond parfois de manière inadaptée. Le père, violent, nie toute reconnaissance de l’enfant comme sujet.
Les récits de terrain rappellent l’extrême brutalité de ces contextes :
- une femme attachée et battue, libérée par sa fille de treize ans ;
- une mère frappée au fer à repasser devant ses enfants ;
- Pierre, sept ans, qui dessine inlassablement la scène où son père projette sa mère hors d’une voiture.
Comme le rappelle Maurice Berger, même les très jeunes enfants peuvent développer des syndromes post-traumatiques durables, non pas seulement lorsqu’ils sont frappés eux-mêmes, mais surtout lorsqu’ils assistent à une menace ou une atteinte à leur figure d’attachement sécurisante.
Ainsi, le lien d’attachement, censé sécuriser, devient insécurisant. Ce modèle familial transmet à l’enfant la violence comme mode relationnel, inscrivant une trace durable dans sa construction psychique.
X. Les enjeux multiples chez l’enfant exposé aux violences conjugales
Chaque enfant réagit différemment : les facteurs de risque ne déterminent pas mécaniquement les trajectoires, et la résilience existe. Mais l’exposition répétée aux violences conjugales constitue un terrain propice à des atteintes multiples.
1. Une « pathologie du lien »
Les soins maternels sont biaisés par l’état psycho-affectif de la mère : hypervigilance, anxiété, dépression. L’enfant est enveloppé dans un climat de cris et de peurs qu’il ne peut gérer. Sans mécanismes de défense élaborés, il développe parfois une hypervigilance, un faux-self, ou des conduites de détresse sans réponse adaptée.
2. Conséquences développementales
Les réponses aux besoins primaires deviennent discontinues. Cela impacte l’attachement, la régulation des émotions, l’estime de soi et les apprentissages. L’enfant risque de s’approprier un schéma relationnel où la domination et la violence deviennent des modes de communication légitimes.
Maurice Berger souligne que plus l’enfant est jeune, plus l’impact est grave : un nourrisson exposé à une mère frappée dans ses bras se vit lui-même comme frappé.
3. Données psychotraumatiques et biologiques
Selon Muriel Salmona et Karen Sadlier :
- 60 % des enfants exposés présentent des troubles psychotraumatiques,
- ils ont 10 à 17 fois plus de risque de développer des troubles affectifs et comportementaux.
Le stress chronique entraîne une sécrétion élevée de cortisol, neurotoxique à forte dose, qui peut endommager le cerveau et compromettre certaines fonctions intellectuelles. Un enfant sécurisé de base résiste mieux, mais dans un contexte de violences, le système nerveux reste constamment en alerte.
4. Troubles psycho-affectifs fréquents
Chez ces enfants, on observe :
- des difficultés à identifier et réguler les émotions,
- une faible estime de soi,
- un modèle où la colère = la violence,
- des conduites de culpabilité et de honte,
- une inversion des rôles parent/enfant,
- un faible seuil de tolérance à la frustration.
5. Des exemples de terrain
- Jérémie, 17 mois, pleure de terreur à une simple mise en garde, incapable de se calmer seul, pendant que sa sœur de trois ans tente de consoler leur mère en crise.
- Ewan, cinq ans, intolérant à la frustration, frappe sa mère et son petit frère, reproduisant les comportements paternels.
- Un autre enfant ne communique que par la violence jusqu’à ce qu’une figure masculine extérieure (l’assistant maternel) lui offre un autre modèle.
6. L’enfant pris dans un conflit de loyauté
Exposé à ces violences, l’enfant est piégé entre deux figures parentales insécurisantes. Le conflit de loyauté devient conflit de protection : qui protéger en premier ? Dans certains pays comme la Suède, l’enfant est automatiquement intégré dans la plainte pour violences conjugales et bénéficie de soins et d’un accompagnement. Une avancée à méditer pour la France.
XI. Exemples de terrain : quand les mots des femmes éclairent les théories
Note introductive — Les exemples qui suivent sont tirés de mon mémoire d’éducatrice spécialisée, rédigé en 2017. J’y avais recueilli les récits de femmes et d’enfants confrontés aux violences conjugales. Ils ne sont pas de simples “illustrations” : ils rappellent que derrière chaque concept — patriarcat, emprise, psychotraumatisme — il y a des vies brisées, des paroles hésitantes, des gestes de survie.
1) Madame CHARLIE et ses filles : « Tu as trouvé les mots pour rassurer mes filles et m’aider à tenir »
Après des années d’allers-retours et de menaces, Madame CHARLIE dépose plainte. Ses filles verbalisent ce qu’elles ont vu :
- « C’est quand il pète un câble. »
- « C’est parce qu’il se drogue. »
Leur mère, culpabilisée et épuisée, explique : « J’ai honte, je ne trouvais pas les mots pour leur parler. » L’accompagnement a permis de reformuler, de soutenir, de montrer que l’amour pour leur père n’interdit pas de refuser sa violence.
2) Madame ROBESSE et Pierre : « Il ne faut pas avoir peur de l’amour »
Pierre, six ans, arrive en situation d’urgence avec sa mère. Lors d’un entretien, il dit :
- « Quand j’étais petit, papa a ouvert la porte de la voiture et a projeté maman. »
- « C’est moi qui ai dit à papa où était l’hôtel. »
Pris dans un conflit de loyauté, il se pense responsable. Sa mère, surprise qu’il se souvienne de tant de scènes, comprend peu à peu que son fils porte une charge trop lourde. Après plusieurs entretiens, Pierre conclut : « Il ne faut pas avoir peur de l’amour. » Ces mots, d’une force désarmante, montrent combien l’enfant cherche à reconstruire un sens malgré le chaos.
3) Ce que ces situations disent
Ces récits confirment ce que les théories analysent :
- La domination masculine s’inscrit dans le quotidien, jusque dans la disqualification des mères et l’instrumentalisation des enfants.
- L’emprise enferme la victime dans une culpabilité incorporée, qui freine la sortie.
- Le psychotraumatisme fragmente les mémoires, brouille la temporalité, installe l’hypervigilance.
Et surtout : les enfants ne sont pas témoins, ils sont co-victimes.
4) Les paroles comme preuves et comme résistance
Au-delà des dispositifs, ce sont ces mots qui comptent :
- « Sans vous, je serais rentrée comme avant. »
- « J’avais honte, je ne trouvais pas les mots. »
Ces paroles disent la nécessité d’un accompagnement qui articule théorie et pratique, savoirs et vécus, protection et reconstruction. Elles rappellent aussi que si la violence est systémique, la parole partagée peut être un premier pas de résistance.
Ces fragments de terrain, recueillis il y a bientôt dix ans dans le cadre de mon mémoire d’éducatrice spécialisée (2017), gardent aujourd’hui une brûlante actualité. Ils montrent que les violences conjugales ne sont pas de simples « faits divers », mais l’expression d’un système social encore marqué par la domination masculine. Les concepts d’emprise, de psychotraumatisme ou de culpabilité incorporée trouvent ici leur traduction concrète dans les récits des femmes et des enfants.
Si je choisis de les partager aujourd’hui, c’est pour rappeler que la lutte contre les violences ne peut se réduire à des chiffres ou à des dispositifs : elle exige de rester au plus près de ces paroles. Et si certains souhaitent approfondir ce travail, je peux transmettre ce mémoire, qui met en lumière le croisement entre théorie et pratique, entre analyse et vécu.
Conclusion
Écrire sur les violences conjugales, c’est tenir ensemble deux fils : celui de la théorie, qui nous permet de comprendre l’emprise, le psychotraumatisme et la transmission sociale de la domination masculine ; et celui de la pratique, qui nous confronte chaque jour aux récits fragmentés, aux corps figés, aux enfants en état d’alerte. Dans mon mémoire d’éducatrice spécialisée rédigé en 2017, comme dans mes accompagnements depuis, j’ai appris que le travail social se situe précisément à cette jonction : là où la violence patriarcale détruit, il s’agit de créer des espaces de sécurité, de parole et de réassurance.
Ces exemples de terrain montrent une chose essentielle : la violence n’est pas une fatalité individuelle, mais une construction sociale. Elle s’enracine dans la domination masculine, se transmet par l’éducation genrée, se nourrit du silence et de la culpabilité. Y résister, c’est donc à la fois protéger chaque femme et chaque enfant, et interroger collectivement nos normes, nos institutions, nos représentations.
Je peux transmettre ce mémoire à celles et ceux qui souhaitent aller plus loin dans cette réflexion. Il n’est pas un manuel de solutions, mais un témoignage situé, nourri de récits de femmes et d’enfants, et traversé par une conviction : comprendre les violences, c’est déjà commencer à les combattre.
Dans la prochaine newsletter, je consacrerai un article aux violences conjugales subies par les hommes. Leur existence ne doit pas être niée : j’ai accompagné certains d’entre eux, et leurs souffrances méritent d’être reconnues et pensées. Mais il faut aussi tenir fermement les chiffres : la majorité écrasante des victimes restent des femmes. C’est dans cette tension, entre reconnaissance des singularités et analyse des rapports de domination, que nous pourrons avancer.
Bibliographie
Ouvrages et articles
- ALFÖLDI F., Évaluer en protection de l’enfance, Paris, Dunod, 2010.
- AUSLOOS G., La compétence des familles, temps, chaos, processus, Paris, Érès, 2007.
- BARREYRE J.-Y. & BOUQUET B. (dir.), Nouveau dictionnaire critique d’action sociale, Paris, Bayard Éditions, 2006.
- BEN KEMOUN H., Mercedes cabossée, Paris, Magnier (Roman petit poche), 2011.
- BOURDIEU P., La domination masculine, Paris, Poche, 2014.
- CARPAYE C., Les habitants voyageurs : chroniques de la folie en mouvement, Paris, ESF, 2013.
- CONDAMINAS C., Sentiment amoureux et conjugalité violente, Paris, Broché, 2013.
- DANANCIER J., Le projet individualisé dans l’accompagnement éducatif, Paris, Dunod, 2004.
- DE SAINT-EXUPÉRY A., Le Petit Prince, chap. XX, Paris, Gallimard, 1946.
- DURAND E., Violences conjugales et parentalité, Paris, L’Harmattan, 2013.
- FISCHER G.-N., La trace de l’autre. Médiation sur le lien humain, Paris, Odile Jacob, 2012.
- FORTIN A. & ROBIN M., L’enfant et les violences conjugales, Revue internationale de l’éducation familiale n°29, Paris, L’Harmattan, 2011.
- FRANCEQUIN G. (dir.), Tu me fais peur quand tu cries ! Sortir des violences conjugales, Toulouse, Érès, 2010.
- GABERAN P., Cent mots pour être éducateur. Dictionnaire du quotidien, Toulouse, Érès, 2010.
- HECQ F. & GODERNIAUX L., Violences conjugales. Approches féministes, Paris, Agirs Féministes, 2012.
- HÉRITIER F., Hommes, femmes : la construction de la différence, Paris, Broché, 2010.
- HIRIGOYEN M.-F., Femmes sous emprise. Les ressorts de la violence dans le couple, Paris, Oh !, 2005.
- HOUZEL D. (dir.), Les enjeux de la parentalité, Paris, Érès, 1999.
- MARPEAU J., Le processus éducatif. La construction de la personne comme sujet responsable de ses actes, Paris, Érès, 2005.
- REINHARDT E., L’amour et les forêts, Paris, Folio, 2016.
- ROUZEL J., Parole d’éduc. Éducateur spécialisé au quotidien, Toulouse, Érès, 1995.
- RULLAC S. & OTT L. (dir.), Dictionnaire pratique du travail social, Paris, Dunod, 2010.
- SADLIER K. (dir.), L’enfant face à la violence, Paris, Dunod, 2010.
- SADLIER K. (dir.), Violences conjugales : un défi pour la parentalité, Paris, Dunod, 2015.
- SELLENET C., La parentalité décryptée : pertinence et dérive d’un concept, Paris, L’Harmattan, 2007.
- TREMINTIN J., Lien Social, n°477, 11 mars 1999.
- VIDALENC E., Le défi du partenariat dans le travail social, Paris, L’Harmattan, 2003.
Rapports, enquêtes, textes juridiques
- ONED, Les enfants exposés à la violence conjugale : recherches et pratiques, SÉVERAC N., 2012.
- ONED, Les enfants exposés aux violences conjugales : recommandations pour les pouvoirs publics.
- Conseil de l’Europe, Convention sur la prévention et la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique, 2014. Lien PDF
- INED, Violences et rapports de genre : enquête VIRAGE. Lien
- Rapport HENRION, 2001. Lien
- Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF). Lien
- Plans interministériels de prévention et de lutte contre les violences faites aux femmes (3e, 4e et 5e).
- SADLIER K., Les mots pour le dire, Tomes 1 à 3, Observatoire, Institut de victimologie de Paris.
- Rapport COUTANCEAU R., Auteurs de violences au sein du couple : prise en charge et prévention, mars 2016.
- Code de l’Action Sociale et des Familles (CASF).
Disponible aussi : https://www.linkedin.com/pulse/%C3%A9crire-contre-le-silence-violences-conjugales-et-ang%C3%A9lique-revest-tvrve
N°28 Donner souffle à la pensée, préserver l’humain
Donner souffle à la pensée, préserver l’humain
Angélique Revest
13 septembre 2025
Réformer le travail social, ce n’est pas une affaire technique. C’est une question de société, de sens, d’humanité.
Merci à toutes et tous pour vos nombreux messages, vos réactions et vos partages, suite à la rédaction de mes deux articles :
https://dubasque.org/point-de-vue-reformer-le-travail-social-standardiser-ou-penser-autrement-1/
https://dubasque.org/point-de-vue-reformer-le-travail-social-standardiser-ou-penser-autrement-2/
En réponse, je n’ai pas de solution clé en main à proposer, ni de recette toute faite. Le travail social s’est toujours construit dans l’incertitude, dans la confrontation au réel, dans le frottement entre l’histoire de nos métiers et les mutations de la société.Mais je peux partager une ligne de conduite.
D’abord, ne pas subir
La chalandisation, concept que Michel Chauvière a mis en lumière, n’est pas une abstraction. Elle infiltre nos pratiques quotidiennes par la standardisation, la mise en concurrence, la rationalisation. La réforme actuelle n’en est qu’un prolongement.
Mais résister, ce n’est pas se cabrer par nostalgie : c’est rappeler qu’aucune action éducative, sociale ou thérapeutique ne peut se réduire à une mécanique. Ce n’est pas non plus céder à une posture victimaire, qui opposerait des travailleurs sociaux impuissants à des cadres malveillants. Le réel est plus complexe : il nous faut penser systémique.
L’histoire du travail social nous montre combien nos métiers se sont construits dans des rapports de force permanents avec les politiques publiques. Les mobilisations ont été rares, parfois étouffées, parfois désamorcées de l’intérieur, et cette relative absence de lutte pèse encore aujourd’hui. À cela s’ajoute l’usure des professionnels, traversés par la fatigue chronique, parfois brisés par ce que la clinique nomme le traumatisme vicariant.
Rousseau disait : « L’homme est né libre, et partout il est dans les chaînes. » Ne pas subir, c’est reconnaître cette tension constitutive : nous ne sommes ni entièrement libres, ni totalement assujettis. Le travail social se déploie toujours dans cet entre-deux, contraint par des cadres législatifs, des logiques gestionnaires, des hiérarchies parfois pesantes, mais traversé aussi par des espaces d’invention et de jeu.
Nos marges de manœuvre existent, même lorsqu’elles paraissent étroites. Elles demandent lucidité et courage pour être habitées. Et c’est là que réside notre responsabilité : transformer ces marges en lieux de pensée, en foyers de résistance, en laboratoires de créativité.
Ensuite, penser ensemble
Le Livre blanc du Haut Conseil du Travail Social rappelait déjà la nécessité d’un chantier collectif, ouvert, nourri de débats et de contradictions. Mais il faut aussi entendre ce que l’histoire de notre secteur nous enseigne : trop souvent, la pensée a été confisquée par les institutions, réduite à des consultations formelles, ou fragmentée par les rivalités entre professions.
Penser le travail social ne consiste pas à chercher l’unanimité, illusion paralysante, mais à croiser nos désaccords pour faire émerger des possibles. La pensée est un exercice collectif, qui suppose d’accepter le conflit comme moteur, et non comme obstacle.
Elle exige aussi un travail clinique : interroger nos propres représentations, nos peurs, nos impensés. Car l’usure professionnelle, la lassitude, fragilisent notre capacité à penser ensemble. Et sans pensée, il ne reste que l’application mécanique de normes venues d’en haut.
La pluralité n’est donc pas un risque à contenir, mais une richesse à cultiver. Penser ensemble, c’est créer un espace où l’on accepte de se confronter, de douter, de relier, afin de ne pas laisser d’autres décider seuls du sens de nos métiers.
Enfin, interroger notre propre capacité de mobilisation.
Enfin, interroger notre propre capacité de mobilisation
Ils n’ont pas pour mission de préparer à une fonction standardisée, mais bien à un métier. Un métier qui engage l’humain dans toutes ses dimensions, qui requiert autant de rigueur que de créativité, autant de maîtrise technique que d’ouverture éthique.
Cette responsabilité est à la fois collective et individuelle. Collective, parce qu’elle engage les institutions de formation dans leur capacité à créer des espaces de pensée, de débat, d’expérimentation. Individuelle, parce qu’elle interpelle chaque formateur, chaque intervenant, dans la manière d’accompagner les étudiants : il ne s’agit pas seulement de transmettre un savoir, mais de travailler une posture, une exigence, une manière d’habiter le métier.
Former au travail social, c’est donc outiller les étudiants de manière complète :
- des connaissances solides sur les politiques sociales, les cadres législatifs et les enjeux contemporains ;
- un esprit critique, capable de relier, d’interroger, de résister à la simplification ;
- une maîtrise technique, qu’il s’agisse du savoir-faire éducatif, de l’écrit professionnel ou de la conduite de projet ;
- une rigueur intellectuelle et méthodologique, indispensable pour affronter la complexité du réel ;
- et surtout, une capacité à inscrire leur action dans une histoire collective, à relier le singulier et le commun.
Car la technique seule ne suffit pas. Elle ne prend sens que si elle est habitée par une réflexion éthique, une conscience politique et une attention véritable à l’autre.
Le danger est double :
- d’un côté, la technicisation, qui réduit le travail social à un empilement de procédures et d’outils, au risque d’effacer la singularité des personnes accompagnées ;
- de l’autre, un discours désincarné, trop éloigné du terrain, qui aligne des concepts sans prise sur la réalité.
Dans les deux cas, on rate l’essentiel : le travail social comme espace de reliance, d’invention, de résistance.
Mais la responsabilité ne s’arrête pas aux centres de formation : elle engage aussi chaque professionnel sur le terrain. Être travailleur social, c’est reconnaître que l’on dispose toujours de marges de manœuvre, même étroites. C’est accepter de prendre du recul, de sortir de l’adage stérile cadre vs non-cadre. Oui, il existe des cadres toxiques, j’en ai croisé moi aussi. Mais il y a aussi des possibles. Et ces possibles sont à inventer chaque jour, à condition de ne jamais perdre de vue l’obligation éthique première : penser sa place auprès des personnes accompagnées.
Car, au bout du compte, ce sont elles qui subissent nos silences, nos renoncements, nos lâchetés parfois. Et c’est pour elles que nous devons tenir debout.
La responsabilité des centres de formation est donc importante : maintenir vivants des lieux où l’on pense, où l’on débat, où l’on confronte les désaccords pour avancer ensemble. Ne pas céder à la pression des normes gestionnaires, mais préserver le sens du métier et son ancrage humaniste.
Former, c’est bien plus que transmettre un savoir-faire : c’est transmettre une manière d’être au monde. Donner aux futurs professionnels la capacité d’interroger les évidences, de tenir une éthique face aux logiques dominantes, d’assumer la complexité sans s’y noyer. Préparer des acteurs capables de s’inscrire dans une histoire… et de la transformer.
Le travail social ne se réduit pas à valider des compétences. Il appelle une pensée vivante.
Et c’est à cette pensée que les centres de formation, comme les professionnels sur le terrain, doivent continuer de donner souffle.
Pour ne pas conclure
Réformer le travail social, ce n’est pas une affaire technique. C’est une question de société, de sens, d’humanité.
Merci à toutes et tous pour vos nombreux messages, vos partages et vos échanges stimulants. Ils témoignent d’une chose essentielle : nous ne pensons jamais seuls. Ce sont vos réactions, vos questionnements, vos contradictions parfois, qui nourrissent ce travail d’écriture et qui rappellent que la réflexion collective est la condition d’une action vivante.
Le travail social ne se réduit pas à valider des compétences : il appelle une pensée en mouvement, partagée, disputée.
Et c’est à cette pensée que, ensemble, nous devons continuer de donner souffle. Pour ne pas subir. Pour penser ensemble. Pour tenir debout et préserver l’humain.
Disponible aussi : https://www.linkedin.com/pulse/donner-souffle-%C3%A0-la-pens%C3%A9e-pr%C3%A9server-lhumain-ang%C3%A9lique-revest-i2uwe
N°29 Un quart des associations menacées : chronique d’un effacement silencieux
Un quart des associations menacées : chronique d’un effacement silencieux
Angélique Revest
8 octobre 2025
Un souffle qui s’amenuise
Elles tiennent encore debout, mais à bout de souffle. Elles abritent, accompagnent, soignent, forment, écoutent. Elles sont ces mains qui ramassent quand tout s’effondre, ces interstices où la société tente de se réparer un peu. Des lieux fragiles, souvent précaires, mais essentiels : là où l’humain échappe encore à la logique du rendement, là où l’on s’autorise à prendre le temps d’une présence, d’une parole, d’un geste.
Ces interstices disent quelque chose de notre condition collective. Ils sont les zones de résistance de l’être-ensemble, ces marges où la société se souvient qu’elle n’est pas seulement une somme d’individus, mais une communauté de destins. Les associations ne sont pas les rustines d’un système défaillant : elles sont les gardiennes de ce qui relie, là où l’État se retire et où le marché ne sait pas aimer. Elles incarnent cette idée simple et immense que la solidarité ne relève pas du calcul mais de la responsabilité. Elles nous rappellent que vivre ensemble, ce n’est pas seulement coexister, c’est répondre - répondre de soi, de l’autre, du monde qu’on partage.
Mais aujourd’hui, ce sont elles qu’il faut relever.
Une enquête de la Fédération des acteurs de la solidarité (Pascal Brice) tire la sonnette d’alarme : une association sur quatre est menacée de disparition, une sur deux voit déjà sa situation financière se dégrader. Les chiffres s’accumulent comme des signes d’asphyxie : 24 % disposent de moins de deux mois de trésorerie, 58 % n’ont aucune visibilité budgétaire au-delà d’un an. Dans les équipes, le turnover s’accélère, les postes vacants s’allongent, les visages changent trop vite. Et derrière chaque visage, il y a une histoire qui s’effrite - celle d’un métier, d’un engagement, d’un lien.
Je ne peux que penser aux personnes accompagnées, notamment aux enfants en protection de l’enfance. À ceux qui ont besoin de continuité, de stabilité, de cette présence discrète mais vitale des éducateurs, des psychologues, des accueillants. Quand les repères changent sans cesse, que les visages familiers s’évanouissent, le lien se délite et la confiance s’étiole. La vulnérabilité devient orpheline.
Sur le terrain, cela veut dire : des accueils suspendus, des repas diminués, des liens interrompus. Cela veut dire des professionnels qui s’épuisent à combler les manques, à bricoler l’impossible, à maintenir la dignité mais à quel coût humain. Cela veut dire un tissu social qui se défait, maille après maille et avec lui, la possibilité même de croire encore à un “nous”. On pourrait croire qu’il s’agit d’une crise sectorielle.Mais ce qui se joue là dépasse les budgets et les dispositifs.C’est une fissure dans le pacte social, un affaissement du sens, un désapprentissage du “nous”. Ce que les associations subissent aujourd’hui, c’est le symptôme d’une société qui se défait d’elle-même.
Ce que cela dit de nous
Ce n’est pas seulement une crise du financement. C’est une crise du sens. Une crise du “nous”. Quand une société en vient à rationner la solidarité, à budgétiser l’attention, à externaliser la relation, c’est qu’elle a perdu la mémoire de ce qui la fonde. Les associations, longtemps perçues comme la respiration du corps social, deviennent désormais un poste de dépense à réduire, un risque à contrôler, une variable d’ajustement. Elles ne sont plus les lieux du vivant, mais les lignes d’un tableur.
Ce désengagement progressif de l’État, ce transfert silencieux des responsabilités vers des structures exsangues, dit notre époque mieux que mille discours : nous ne savons plus penser le collectif autrement qu’en termes de gestion. Nous avons confondu gouverner et administrer, solidarité et prestation, humanité et performance. La société n’est plus un organisme vivant, mais un organisme comptable. Je ne développerai pas ici ma pensée politique, mais certains postes de dépense de l’État mériteraient d’être questionnés.
Dans ce glissement, c’est l’âme du social, de la solidarité, de l’humain qui s’éteint. Là où il y avait des espaces de pensée, il reste des dispositifs. Là où il y avait de la parole, il reste de la traçabilité. Là où il y avait des visages, il reste des indicateurs. Nous ne voyons plus les gens, mais leurs “profils”. Nous ne rencontrons plus des histoires, mais des “parcours”.
Les associations, elles, tenaient encore ce fil du sens. Elles reliaient le politique à l’humain, la loi à la vie, la règle à la réalité. Elles faisaient tenir ce que la société officielle laissait tomber. Mais à force d’être instrumentalisées, épuisées, marchandisées, elles finissent par perdre cette capacité d’insoumission douce qui faisait leur force.
Ce n’est pas seulement le désengagement de l’État qu’il faut lire ici, mais une fatigue plus profonde : celle de la solidarité. Comme si l’effort d’attention à l’autre était devenu trop coûteux, trop lent, trop incertain pour un monde obsédé par la rapidité et le rendement. Nous vivons dans une époque qui célèbre la performance et punit la fragilité — et c’est précisément cette logique qui détruit le social, c’est-à-dire ce qui nous relie encore.
Je pense à Emmanuel Levinas, qui rappelait que l’éthique naît dans le visage de l’autre, dans cette obligation silencieuse qu’il nous adresse. Que reste-t-il de cette éthique lorsque l’autre devient une charge, un coût, une donnée ? Quand les institutions se retirent, c’est la responsabilité commune qui s’effondre. Et avec elle, l’idée même d’une société capable de se reconnaître dans ceux qu’elle protège.
C’est peut-être cela, le vrai symptôme : nous ne manquons pas d’argent, nous manquons de sens. Et le sens, lui, ne se subventionne pas. Il se tisse, lentement, patiemment, dans ces interstices que les associations maintiennent vivants malgré tout. Et pendant que le sens s’effiloche, la vie continue, là, dans les marges.Les chiffres se succèdent, les rapports s’empilent, mais sur le terrain, les visages demeurent.C’est là que l’abstraction redevient chair, que les conséquences prennent un prénom, une histoire, une attente.Parce qu’au fond, les plus touchés par cette crise du sens, ce sont toujours les mêmes : ceux dont on parle à la troisième personne, ceux qu’on finit par ne plus voir.
Les oubliés des oubliés
Derrière les chiffres, il y a des visages. Ceux qu’on ne voit plus, ou qu’on ne veut plus voir. Des femmes hébergées dans des chambres sans rideaux, des hommes qui dorment dans leur voiture, des jeunes majeurs en fin de contrat qui disparaissent dans la nuit. Et puis, les enfants. Ceux de la protection de l’enfance, que l’on déplace d’un foyer à un autre, d'un dispositif à un autre, d’un référent à un autre, d’une promesse à une autre.
Dans ce contexte, une vigilance s’impose. Ne pas se laisser absorber par la lassitude, ni par les logiques qui dévitalisent le sens. Rester du côté du lien, de la présence, de cette attention qui ne coûte rien mais change tout. C’est là que réside le cœur du travail social : dans cette capacité à être là, malgré tout, à tenir la main même quand tout chancelle.
Et pour cela, il faut tenir la barre ensemble - cadres et non-cadres confondus. Car l’inconscient collectif du secteur, encore trop souvent nourri de la séparation entre “ceux qui décident” et “ceux qui font”, mérite d’être interrogé. Vigilance à ne pas se tromper de combat : l’adversaire n’est pas dans nos propres rangs. Je ne nie pas, surtout pas moi, qu’il existe des formes de management délétères, parfois violentes, qui abîment les équipes et les sens. Mais au-delà de ces dérives, il nous faut continuer de croire à la force de la réflexion collective, à la possibilité d’un dialogue lucide et exigeant entre les fonctions. Tenir ensemble dans le dissensus, sans perdre le sens.
Car au bout du bout, ce qui nous relie dépasse les organigrammes : notre mission première, c’est la présence à l’autre. Et nos métiers, si différents soient-ils, s’enracinent dans la même valeur : celle de l’humain.
La fragilisation du monde associatif ne menace pas seulement les structures, elle menace l’avenir de ces enfants. Ce sont eux, les premières victimes d’une société qui oublie que la protection n’est pas un dispositif mais une promesse collective. Les enfants placés n’ont pas besoin d’une procédure, ils ont besoin d’une présence. Ils n’attendent pas une réforme, mais une main qui reste.
Et si cette crise disait surtout notre rapport au soin, au temps, à la fidélité ? Nous vivons dans une époque où tout doit aller vite, se mesurer, se rentabiliser. Mais un enfant blessé ne guérit pas à la vitesse d’un tableau de bord. Une relation éducative ne se quantifie pas, elle se tisse, elle se risque, elle s’habite.
Alors quand les associations disparaissent, c’est tout un monde qui se tait. Celui de la lenteur, du doute, du soin. Celui qui prend le temps de regarder avant de répondre, d’écouter avant d’agir. Et c’est peut-être cela, le plus grave : l’effacement progressif de la tendresse dans les politiques publiques.
Les enfants, eux, continuent d’attendre. Ils attendent que quelqu’un s’assoie à côté d’eux, sans chronomètre, sans protocole. Ils attendent qu’on leur prouve qu’ils comptent encore pour quelqu’un. Et dans ce silence, une phrase revient, lourde de vérité : « Désormais, tout le monde sait et pourtant rien ne change », dit Lyes LOUFFOK, cofondateur du Comité de vigilance des anciens enfants placés.
Lors de la conférence sur la protection de l’enfance, organisée au Conseil de l’Europe, il rappelait l’urgence d’agir, dénonçant l’inaction des pouvoirs publics malgré le rapport Santiago et les recommandations accumulées depuis des années. « Trente pour cent des travailleurs sociaux de l’Aide sociale à l’enfance présentent des troubles post-traumatiques, marqués psychiquement comme des soldats », précisait-il. Ce parallèle n’a rien d’exagéré : sur le terrain, les professionnels font face à la violence du manque, à l’impuissance, à l’abandon institutionnel. Ils sont les témoins d’un système qui se délite sous leurs yeux et qui finit par les blesser eux aussi.
Ce que Lyes Louffok dit là, c’est tout ce que nous refusons de voir. Le travail social saigne, et avec lui, la promesse d’une société protectrice. Derrière chaque défaillance institutionnelle, il y a un enfant qu’on a laissé tomber, un professionnel qu’on n’a pas entendu, une colère qu’on a étouffée. « Le temps n’est plus aux constats, le temps est à l’action », a-t-il martelé. Mais l’action, pour qu’elle ait un sens, suppose d’abord d’assumer le réel, d’en regarder la part de honte, celle qui ne se corrige pas à coups de décrets.
Parce qu’au fond, la question n’est pas de savoir combien cela coûte, mais ce que cela vaut. Et dans le miroir de la protection de l’enfance, c’est toute notre humanité qui se mesure — à la manière dont nous traitons les plus vulnérables, et à la place que nous laissons à celles et ceux qui les accompagnent.
Conclusion
Ce qui se joue aujourd’hui dans le silence du monde associatif dépasse la seule question du financement. C’est une bataille plus vaste : celle du sens, de la démocratie, du commun. À mesure que les budgets se resserrent, que les discours se radicalisent et que les extrêmes prospèrent sur le ressentiment, les lieux du lien - ces espaces où l’on écoute, où l’on soigne, où l’on accueille - deviennent des îlots de résistance. Et comme souvent dans l’histoire, ce sont les marges qui tiennent encore debout quand le centre vacille.
Le retrait de l’État, la fatigue du social, la peur de l’autre : tout cela compose une géographie nouvelle, où la vulnérabilité n’émeut plus mais inquiète, où la solidarité dérange parce qu’elle rappelle ce que nous devrions être. Pendant que certains promettent l’ordre, d’autres continuent, à bas bruit, de faire tenir la société. Les associations, les travailleurs sociaux, les éducateurs, l'ensemble des professionnels, les bénévoles : tous ces “faiseurs d’humain” que l’on invisibilise sont pourtant la dernière digue face au repli, à la haine, à la déshumanisation.
Alors oui, le souffle s’amenuise. Mais il persiste, et c’est déjà une forme de résistance. Rester du côté de la présence, du soin, de la lenteur, devient un acte politique. Dans un monde qui s’endurcit, la douceur est une insoumission.Quelques lectures :
Disponible aussi : https://www.linkedin.com/pulse/un-quart-des-associations-menac%C3%A9es-chronique-dun-ang%C3%A9lique-revest-dn5de
N°30 Le soin à hauteur d’Humain : entre diagnostic, singularité et champ des possibles
Le soin à hauteur d’Humain : entre diagnostic, singularité et champ des possibles
Angélique Revest
14 octobre 2025
Avant-propos
Je n’écris pas ici à la place du soignant, mais depuis celle, plus incertaine, plus mouvante, d’une professionnelle, d'une citoyenne, qui se questionne. Ni dedans, ni dehors : à la lisière du soin, là où s’observent les tensions entre l’institution et l’humain, entre le protocole et la rencontre. Je ne parle pas en experte de la psychiatrie, mais en témoin des glissements, des mots qui blessent parfois plus que les gestes, des logiques qui classent quand elles devraient accueillir. Ce texte n’est pas une critique “du système” depuis l’extérieur, mais une tentative de penser depuis l’intérieur, depuis ce terrain où le sens du soin se cherche encore. Parce que le soin, au fond, ne se réduit pas à une profession. C’est une manière d’être au monde.
Avant l’errance – Le paradoxe du soin moderne
On célèbre aujourd’hui la santé mentale à coups de campagnes et de slogans bien intentionnés. On parle de “déconstruire les tabous”, de “favoriser l’accès aux soins psychiques pour tous”. Depuis la loi de 2005, qui faisait du droit à la santé un principe fondamental, les textes officiels n’ont cessé d’affirmer le même idéal : égalité, autonomie, inclusion, participation. Sur le papier, tout semble dit.
Mais dans le réel, combien de personnes n’ont toujours pas accès à un suivi ? Combien restent sans information, sans accompagnement, écartées des dispositifs faute de ressources, de relais, ou simplement de compréhension du langage institutionnel ? Combien se heurtent encore à la toute-puissance du “sachant”, à cette verticalité du soin où celui qui parle n’écoute plus vraiment, persuadé de détenir le bon savoir sur l’autre ?
Le rapport au soin demeure profondément asymétrique. L’espace de parole censé libérer devient parfois celui qui réduit. Et c’est là que commence, souvent, la véritable errance : quand la médecine parle à la place du sujet, quand la clinique oublie le vivant au profit de la norme.
L’errance médicale, miroir d’une époque
L’errance médicale, ce n’est pas seulement le parcours épuisant d’un patient dans les couloirs du système de santé. C’est aussi le reflet d’un monde qui se rassure en classant ce qu’il ne comprend pas. Un monde où la psychiatrie, parfois, croit répondre à la complexité du vivant en récitant le catalogue du DSM-5, comme si les fragilités humaines pouvaient se ranger en colonnes, se diagnostiquer en cases, se réparer par protocole.
À force de multiplier les diagnostics, on finit par confondre la personne avec ses symptômes, et le soin avec une simple opération de tri. Cette tentation du classement donne l’illusion d’un savoir maîtrisé, mais elle évite surtout d’affronter ce qui dérange : le flou, l’incertitude, l’incompréhension. Accepter de ne pas savoir, d’attendre, de tâtonner, voilà pourtant le cœur du soin. Car l’humain n’est pas réductible à une formule. Les symptômes ne sont pas de simples anomalies, mais des langages - maladroits, douloureux, parfois violents - par lesquels une personne tente de dire quelque chose d’elle-même au monde. Et c’est précisément dans cet espace d’écoute fragile, là où rien n’est encore sûr, que se loge la possibilité du soin véritable.
Le danger du “tout diagnostic” – L’illusion du savoir
Le diagnostic devrait être un repère, une boussole, une hypothèse de travail partagée. Mais il devient parfois un refuge, un abri commode face à ce qui échappe. Nommer rassure : cela donne une forme, une catégorie, un protocole à suivre. Mais lorsque la nomenclature remplace la rencontre, lorsque la grille précède la parole, alors le soin se fige.
Le DSM-5, censé décrire des troubles, finit par fabriquer des identités. À force de découper l’humain en syndromes, on réduit le sujet à une addition de symptômes, et la relation à une mécanique. La clinique devient comptable, les singularités deviennent statistiques. Et dans ce monde codé, la complexité du vivant gêne : il faut la normaliser.
Cette inflation diagnostique n’est pas qu’une dérive médicale ; elle est idéologique. Elle répond à une exigence managériale de maîtrise, d’objectivation, de performance. Elle s’inscrit dans une vision néolibérale du soin où chacun doit “gérer” son trouble comme on gère un compte. On individualise les causes, on invisibilise les contextes, on pathologise la souffrance sociale. Le désarroi devient un dysfonctionnement, le désespoir une anomalie, la colère un symptôme.
Mais soigner, ce n’est pas normaliser. Soigner, c’est reconnaître l’écart, l’inattendu, l’incompréhensible. C’est écouter ce qui résiste à la catégorie, ce qui déborde le manuel. L’humilité clinique commence là : dans l’acceptation du non-savoir, dans la reconnaissance que le trouble dit quelque chose du monde avant de dire quelque chose du cerveau. Car ce que le DSM appelle “trouble”, c’est souvent la trace d’un conflit intérieur entre le sujet et son environnement, entre la norme et la vie. Nommer peut éclairer, mais enfermer aussi. Tout dépend de l’intention du geste : nommer pour comprendre, ou nommer pour ranger.
Le soin à hauteur d’humain – Relation, créativité, présence
À hauteur d’humain, le soin change de texture. Il cesse d’être une procédure pour redevenir une rencontre. Il commence quand on s’assoit à côté, pas au-dessus. Quand on accepte d’écouter sans comprendre tout de suite, de se laisser déplacer par ce que l’autre apporte d’imprévisible, de dérangeant, de vivant.
Le soin véritable n’est pas une suite d’actes, mais un espace partagé. Il naît d’un geste, d’une attention, d’une curiosité sincère pour ce qui fait lien. Il s’invente souvent en marge des protocoles, dans ces moments d’improvisation où la clinique devient création. Un dessin, une chanson, une marche à deux, un silence tenu : autant de médiations minuscules qui, sans jamais prétendre guérir, réparent quelque chose du rapport au monde.
Le soin ne se réduit pas non plus à la dyade patient-professionnel. Il s’enracine dans un tissu relationnel plus large : les proches, la famille, les pairs, les amis. Ils connaissent souvent mieux que quiconque les gestes qui apaisent, les mots qui rassurent, les contextes qui réactivent la peur ou le souvenir. Reconnaître cette expertise du quotidien, c’est déjà redistribuer le pouvoir. C’est passer d’une logique d’intervention à une logique de participation.
Les pratiques orientées rétablissement nous rappellent cette évidence : chaque existence est singulière, chaque chemin de soin est unique. Mais cette singularité ne se décrète pas. Elle ne se mesure pas dans un tableau de bord ; elle se construit dans la durée, dans la confiance, dans l’accord fragile entre deux subjectivités qui se reconnaissent.
Le courage clinique, c’est cela : résister à la tentation du contrôle, supporter l’incertitude, et croire - malgré tout - à la capacité de l’autre à tracer son propre chemin. Le soin n’est pas un pouvoir exercé, c’est une alliance risquée. Il se tisse dans l’humilité, et parfois dans le doute. Mais c’est ce doute même qui garantit qu’on reste du côté du vivant.
Redonner du pouvoir aux patients – Partager le savoir, redistribuer le pouvoir
Le véritable progrès en psychiatrie ne viendra ni d’un nouveau manuel, ni d’une réforme supplémentaire. Il viendra du déplacement du pouvoir : quand ceux que l’on soigne cesseront d’être des objets de discours pour devenir des sujets de savoir. Tant que la parole sur la folie reste confisquée par ceux qui l’observent, la psychiatrie restera verticale, même repeinte aux couleurs de la bienveillance. Donner la parole ne suffit pas : il faut la reconnaître comme légitime, formatrice, politique. Les savoirs expérientiels des personnes concernées, leur intelligence du quotidien, leurs stratégies d’adaptation, leurs manières de survivre, constituent une connaissance à part entière - une connaissance du réel, du vécu, du corps, de la honte et de la dignité.
Partager le savoir, c’est d’abord admettre que le soin n’appartient à personne. Ni au médecin, ni au psychologue, ni à l’institution. C’est une co-production fragile, un dialogue entre des subjectivités, un espace à inventer à plusieurs. Mais cette co-production exige de renoncer à la posture du “sachant tout-puissant”. Elle suppose une écoute radicale, celle qui accepte d’être déplacée, voire contredite.
Le soin, lorsqu’il devient participatif, n’affaiblit pas la science : il l’humanise. Il introduit dans la clinique la part du politique, c’est-à-dire la question du pouvoir. Qui parle ? Pour qui ? Et depuis où ? Ces trois questions devraient être au cœur de toute démarche thérapeutique.
Redonner du pouvoir aux patients, aux aidants, ce n’est pas une concession morale : c’est une nécessité éthique et démocratique. C’est rappeler que la folie ne se réduit pas à un dysfonctionnement cérébral, mais à une expérience humaine qui interroge la norme. Et c’est aussi rendre au soin sa dimension subversive : celle d’un espace où l’on apprend à vivre autrement, ensemble, plutôt qu’à rentrer dans les cases du “normal”.
Nommer sans réduire – La juste place du diagnostic
Ne jamais laisser les étiquettes parler plus fort que la personne - mais pas moins fort non plus. Nommer, c’est déjà reconnaître. C’est tenter de comprendre ce qui échappe, de donner forme à ce qui déborde. Le diagnostic, quand il est accompagné, n’est pas une assignation : il est une hypothèse, un repère, un point d’appui partagé entre le clinicien et la personne concernée. Il peut rassurer, éclairer, orienter le soin. Mais encore faut-il qu’il reste vivant, ouvert, réversible.
L’étiquette, elle, est une autre chose : le moment où le mot se fige, où la parole devient clôture. C’est le langage qui se referme sur le sujet au lieu de l’ouvrir. Or, dans le champ du soin, la différence entre diagnostic et étiquette n’est pas qu’une question de vocabulaire — c’est une question d’éthique. Le danger commence lorsque le mot remplace la rencontre.
La science, dans sa plus belle version, nomme pour comprendre. Mais dans sa version la plus défensive, elle nomme pour maîtriser. Elle oublie alors que le savoir clinique n’est jamais qu’un fragment de vérité, un regard situé, partial, temporaire. L’humilité scientifique ne consiste pas à renoncer à nommer, mais à nommer avec délicatesse. Nommer sans réduire, diagnostiquer sans enfermer, parler sans faire taire.
Nommer, c’est aussi créer du lien. C’est dire à la personne : “ce que vous vivez n’est pas une aberration, d’autres l’ont traversé, nous pouvons le penser ensemble.” C’est faire exister une expérience dans le langage commun, sans pour autant lui ôter sa singularité. Le mot juste ne clôt pas, il relie. Et dans le soin, c’est cette justesse-là - entre rigueur et humanité - qui fait toute la différence.
Pour une clinique du vivant
Entre le tout-cerveau et le tout-psyché, entre la science qui mesure et la parole qui interprète, il y a un espace fragile à préserver : celui du vivant. C’est là que le soin prend sens, non pas dans le contrôle, mais dans la rencontre. Non pas dans la maîtrise, mais dans le partage.
Soigner, ce n’est pas réparer un dysfonctionnement, c’est accompagner une existence. C’est reconnaître que la souffrance a quelque chose à dire, qu’elle n’est pas une faute à corriger mais une expérience à comprendre. C’est accepter que le savoir ne soit jamais complet, que l’écoute reste inachevée, que l’humain déborde toujours de nos théories.
Une clinique du vivant suppose de désapprendre certaines habitudes : parler moins, écouter autrement, faire une place au silence, à la lenteur, à la nuance. Elle exige aussi du courage — celui de ne pas se réfugier derrière des manuels, de regarder le monde tel qu’il vacille, et d’y tenir quand même la main de ceux qui chutent.
Il ne s’agit pas d’opposer la science à la relation, ni la psychiatrie à la parole, mais de les réconcilier. De redonner sens à ce mot que l’on use trop souvent : soin. Non pas un dispositif, mais un lien ; non pas une prescription, mais une promesse.
Le soin véritable ne se réforme pas, il se déplace. De la norme vers la rencontre. Du savoir vers la parole. Du protocole vers la présence.
Et peut-être qu’à cet endroit précis - là où l’on accepte de ne pas tout comprendre - commence la possibilité d’un monde plus habitable.
Disponible aussi : https://www.linkedin.com/pulse/le-soin-%C3%A0-hauteur-dhumain-entre-diagnostic-et-champ-des-revest-75b9e
N°31 Ce que la société fait aux enfants
Ce que la société fait aux enfants
Angélique Revest
28 octobre 2025
Urgences saturées, portes closes en amont, familles à bout : la santé mentale des adolescents n’est pas un “sujet de société”, c’est une responsabilité politique. Et elle ne peut plus attendre.
I. Fragments d’un effondrement silencieux
Un jeune sur cinq souffre aujourd’hui de symptômes dépressifs sévères. Les passages aux urgences ont triplé, les cris silencieux se multiplient, et pourtant, il n’a jamais été aussi difficile d’accéder à un soin digne de ce nom. Partout, des familles frappent à des portes closes, se heurtent à des listes d’attente interminables, à des dispositifs fragmentés, saturés, épuisés. Le manque de soins n’est plus une faille : c’est un gouffre.
Trop souvent, l’entrée dans le soin ne se fait qu’à l’heure de la crise — quand tout s’effondre déjà. Et non, la faute n’incombe ni aux soignants ni à la pédopsychiatrie en ruine, mais à des choix politiques délibérés, à une économie du renoncement où l’on préfère gérer l’urgence plutôt que prévenir la chute. La prévention, ici, n’est pas un horizon : c’est un mot creux, vidé de son sens par la logique gestionnaire.
Les urgences comme seuil de l’abandon
Le parcours psychiatrique de nombreux adolescents commence désormais aux urgences — dernier rempart d’un système à bout de souffle. Non pas parce qu’ils auraient été invisibles, mais parce que toutes les alertes, en amont, sont restées lettres mortes. Médecins généralistes, psychologues libéraux, infirmiers scolaires, enseignants : tous voient venir la tempête, tous alertent, tous constatent la dérive. Mais entre l’appel à l’aide et la réponse institutionnelle, le temps se perd — fracturé par les cloisonnements, les protocoles, la pénurie.
Alors les urgences deviennent le lieu du premier soin, l’endroit où l’on “découvre” ce que d’autres savaient déjà. Là où la prévention aurait pu éviter la rupture, la société se contente d’intervenir après la chute. Des adolescents de plus de seize ans orientés vers les services adultes, allongés des heures sur un brancard, sous néons, dans un entre-deux du soin et de l’abandon. D’autres, faute de place, renvoyés chez eux malgré la préconisation d’une hospitalisation. Alors on sédate, on temporise, on inscrit sur une liste d’attente. Et en attendant ? Rien. Pas d’équipe mobile, pas de relais, pas d’“aller-vers” — malgré les slogans officiels qui en font la vitrine d’une politique du soin prétendument accessible.
Les familles, elles, oscillent entre la peur et la culpabilité. Elles veillent la nuit, redoutant un passage à l’acte, et apprennent à survivre dans un système qui ne protège plus, mais gère.
Une jeunesse en porte-à-faux
Comment se projeter dans une société qui fragilise ainsi sa jeunesse ? Comment croire encore à l’avenir quand, à seize ans, le monde apparaît déjà comme une succession de crises — politiques, écologiques, sociales — dont on leur intime pourtant de “prendre leur part” ? Dans cette ère du “moi performant”, où tout devient responsabilité individuelle, les adolescents portent sur leurs épaules le poids d’un monde qu’ils n’ont pas construit. Ils vivent dans un univers saturé de discours sur la réussite, mais déserté par la parole de soin. L’hyper-connexion, la comparaison constante, l’effacement progressif du collectif : tout concourt à fragiliser les fondations symboliques de l’identité.
Après la sidération
La pandémie de Covid n’a pas créé le mal-être adolescent : elle en a levé le voile. Elle a révélé ce que beaucoup préféraient taire — l’angoisse, la perte de sens, l’isolement, la solitude numérique. Depuis, le vernis craque de partout : les tentatives de suicide augmentent, les addictions se banalisent, les colères se muent en lassitude. Et ceux qui atteignent la majorité basculent parfois vers la marge : ces jeunes de dix-huit ou vingt ans, hébergés en CHRS, déjà porteurs d’une jeunesse usée. Je ne peux qu'en témoigner ayant travailler en notamment en CHRS. Quel échec de notre société lorsque nous devons accueillir un jeune de 18 ans à la rue, sortant d'hospitalisation, d'un parcours de protection de l'enfance. Oui c'est un échec !
L’école au front, sans armure
L’Éducation nationale, elle aussi, vacille. Le harcèlement scolaire est encore trop souvent minimisé, les souffrances psychiques renvoyées à la sphère privée, les enseignants livrés à eux-mêmes dans un système qui délègue au lieu d’accompagner. Les moyens manquent, les dispositifs saturent, et dans ce vide, les jeunes décrochent : de l’école, du collectif, parfois de la vie elle-même. La classe devient un observatoire du malaise social, un miroir de nos impuissances collectives.
II. Quand tout brûle : penser le soin dans la crise
Une hospitalisation en contexte de crise pose une question essentielle : comment évaluer, poser des hypothèses, construire un projet de soin quand tout brûle, quand le temps manque, quand l’adolescence elle-même est une traversée du feu ?
Le soin suppose lenteur, écoute, continuité — trois choses devenues rares dans une époque où tout doit se mesurer, se tracer, se justifier. Or, la crise, dans le champ de la santé mentale, n’est pas un moment de vérité : c’est un moment de sidération. Elle dit l’intensité d’une souffrance, non sa structure. L’adolescent qui hurle, se mutile, menace ou s’effondre n’a pas encore trouvé les mots pour dire. Le réduire à ce débordement, c’est confondre l’urgence du cri avec la vérité du mal-être. Évaluer dans ce contexte revient trop souvent à photographier une tempête pour en tirer une conclusion clinique.
Le paradoxe de l’urgence
Le paradoxe est cruel : on exige des équipes qu’elles “stabilisent” des jeunes en quelques jours, qu’elles rétablissent un cadre, qu’elles préparent un “projet de sortie”. Mais rien ne s’élabore dans la contrainte ni dans la précipitation. Le soin n’est pas un plan d’action, c’est un temps d’apprivoisement. Une rencontre fragile, un espace de respiration où le sujet peut redevenir un être, et non un dossier.
Ce temps-là n’existe plus. Les services saturent, les lits manquent, les protocoles s’empilent. L’institution, elle aussi malade, fonctionne désormais à flux tendu : admissions express, séjours écourtés, évaluations en rafale. La temporalité du soin s’est alignée sur celle de la gestion. On soigne à la chaîne, on comptabilise les actes, on clôture les dossiers. La psychiatrie est devenue un flux à réguler, plutôt qu’un lieu pour habiter le sens.
Quand la crise devient outil
Dans cette logique, la crise devient presque utile : elle justifie l’intervention, la prescription, la procédure. Mais elle efface le sens. Elle empêche de penser ce qui l’a précédée — la lente dégradation, les signaux faibles, l’isolement — et ce qui devrait la suivre : le temps de la reconstruction, de l’après. L’hospitalisation, conçue autrefois comme une parenthèse protectrice, se transforme en sas administratif où l’on trie les urgences et où l’on apaise, faute de soigner.
La lenteur comme soin
Et pourtant, l’adolescence, plus que tout autre âge de la vie, réclame de la lenteur. Non pas une lenteur passive, mais une temporalité d’écoute, celle qui permet de comprendre le langage symptomatique : d’entendre derrière la violence la peur, derrière la fuite le besoin d’appartenance, derrière le silence la honte.
Les adolescents n’ont pas besoin d’être normalisés, mais reconnus. Pas d’une chambre d’isolement, mais d’un espace pour dire — même confusément — ce qui les traverse. Ce qui manque aujourd’hui, ce ne sont pas seulement des lits ou des moyens : c’est une philosophie du soin. Une conception du temps, de la relation, de la dignité. Une écoute des symptômes et non un diagnostic dans la précipitation.
Soigner, ce n’est pas éteindre le feu : c’est comprendre d’où il vient, ce qu’il dit, et ce qu’il tente de sauver. Tant que la psychiatrie restera arrimée à la logique du rendement, elle produira du contrôle là où il faudrait du lien, et de la contrainte là où il faudrait du sens.
Car la question, désormais, n’est plus seulement de savoir comment soigner dans la crise, mais pourquoi nous en sommes réduits à attendre la crise pour soigner. Pourquoi la prévention, pourtant proclamée essentielle, reste introuvable sur le terrain ? Pourquoi faut-il que tout s’effondre pour qu’on daigne intervenir ?
C’est là que le paradoxe devient politique. Dans une société qui parle de santé mentale comme d’une “grande cause nationale”, la prévention est absente du réel — réduite à un mot sans incarnation. Ce sera l’objet de la prochaine partie : comprendre comment un système qui prétend prévenir en vient à produire les crises qu’il déplore.
III. SOS jeunesse en détresse : miroir d’une société épuisée
Ce reportage est d’utilité publique. Parce qu’il montre, sans fard ni effet de manche, ce que beaucoup préfèrent taire : une génération qui vacille, des parents à bout de souffle, et un système de santé mentale en tension chronique. Il donne à voir ce que les chiffres dissimulent : l’attente, l’épuisement, la peur, la solitude. Des couloirs saturés, des brancards alignés, des visages d’adolescents qui ne comprennent plus ce qui leur arrive. Et des soignants, debout encore, souvent au prix d’eux-mêmes.
Un miroir tendu à notre époque
Ce n’est pas une énième immersion dans “l’hôpital en crise”. C’est un miroir moral. Un miroir dérangeant, car il renvoie l’image d’une société qui a cessé d’écouter ses enfants autrement qu’à travers le prisme de la performance, du risque, ou du symptôme. Ces jeunes, filmés à hauteur d’humain, ne réclament ni diagnostics plus fins ni molécules plus puissantes : ils demandent du temps, de la reconnaissance, un espace pour exister sans être immédiatement interprétés. Le documentaire ne dénonce pas : il constate. Et c’est précisément là que réside sa force. Il révèle une vérité devenue insupportable : nous ne manquons pas de technologies ni de plans d’action, mais de philosophie du soin. Nous savons “gérer” des flux, mais plus “accueillir” des existences.
L’éthique contre la statistique
Le film donne la parole à ceux qu’on n’entend presque jamais : les soignants pris dans l’étau entre l’éthique et la statistique. L’une d’elles résume tout :
« Nous avons parfois l’impression de soigner des chiffres. »Cette phrase, d’apparence anodine, est un diagnostic politique à elle seule. Elle dit le basculement d’un système qui, sous couvert d’efficience, a oublié sa mission première : prendre soin. Elle dit aussi la solitude morale de ceux qui continuent à tenir, par humanité plus que par injonction.
Un symptôme social
La souffrance psychique des jeunes n’est pas un phénomène isolé : c’est un symptôme collectif, le miroir d’une société fracturée. Chaque adolescent en crise porte quelque chose de notre époque : le poids des injonctions, la perte de sens, la difficulté à habiter un monde saturé d’images et de devoirs. Regarder ce film, c’est accepter d’être bousculé, c’est mesurer l’écart entre les discours officiels et la réalité du terrain, c’est se confronter à ce qui dérange : notre impuissance à protéger ceux que nous devrions considérer comme nos priorités.
De l’utilité publique à l’utilité éthique
Oui, ce reportage est d’utilité publique. Mais surtout, il est d’utilité éthique. Parce qu’il nous oblige à regarder en face ce que la politique du chiffre a transformé en angle mort : la détresse des jeunes, des familles et des soignants. Parce qu’il nous rappelle qu’à force de vouloir quantifier le soin, on en a perdu le sens. Et qu’à force d’oublier la dimension humaine, c’est tout un lien social qui se défait.
🎥 https://www.france.tv/societe/sante-et-bien-etre/7574825-sos-jeunesse-en-detresse.html
IV. Fragments du droit — ou comment protéger ce qui vacille
Il existe des textes, quelque part, pour rappeler l’évidence : un enfant ne devrait jamais partager sa chambre d’hôpital avec un adulte en crise psychique. En 2020, la Défenseure des droits l’a écrit noir sur blanc, dans une décision qui aurait dû faire trembler les murs des ministères. Une adolescente de treize ans, hospitalisée faute de place en pédopsychiatrie, avait été agressée sexuellement par un autre patient dans un service pour adultes.
Cette décision est tombée comme un constat d’échec collectif. La France manque de lits, de moyens, de vigilance — mais pas de lois. Le texte est limpide, presque accablant dans sa nécessité : séparation stricte entre majeurs et mineurs, obligation de sécurité et de dignité, interdiction d’hospitaliser un enfant en psychiatrie adulte sauf exception médicale justifiée, et injonction faite aux ARS de signaler chaque cas pour rompre avec cette invisibilisation institutionnelle du scandale.
Quatre ans plus tard, rien n’a vraiment changé. Les lits manquent toujours, les alertes s’accumulent, les situations se répètent. Les textes dorment dans les tiroirs ministériels, pendant que, dans les hôpitaux, des adolescents attendent qu’on leur accorde simplement le droit d’être soignés comme des enfants.
À la croisée des urgences
Des lits qui ferment. Des enfants qui patientent des heures sur un brancard, sous néons. D’autres, hospitalisés en secteur adulte, faute de mieux. Et puis ceux qu’on renvoie chez eux, malgré la préconisation d’un pédopsychiatre. Parce qu’il faut “prioriser”. Parce qu’il n’y a pas de place.
Comment ne pas éprouver de compassion pour ces soignants exténués, contraints de dire l’indicible :
« Nous n’avons pas la possibilité d’accueillir votre enfant. »Comment encaisser, jour après jour, cette violence institutionnelle qui s’exerce autant sur les familles que sur ceux qui tentent de les protéger ?
Six cents pédopsychiatres pour toute la France. Et des pouvoirs publics qui persistent à ne rien entendre, malgré les rapports, les signaux, les cris étouffés des équipes.
Ces jeunes qu’on laisse attendre sont des futurs adultes, parfois des survivants. Faute de soin, certains deviennent des bombes à retardement. L’adolescence est une croisée des chemins, une période où tout peut encore se réparer — ou se briser. Plus l’enfant cumule de vulnérabilités, plus le risque de basculer vers la pathologie augmente.
V. Pansements chimiques sur fractures collectives
Des recommandations existent. Mais les constats se heurtent à un mur : budgétaire, administratif, moral. Des campagnes sont lancées, des slogans répétés — “Parlons de santé mentale”, “Luttons contre le harcèlement” — comme si nommer suffisait à réparer.
Mais concrètement ? Sur le terrain, les services ferment, les postes disparaissent, les prises en charge s’amenuisent. La parole institutionnelle se multiplie à mesure que les actes se raréfient. Alors on s’adapte. On fait ce qu’on peut, avec ce qu’on n’a pas. Et trop souvent, cela revient à sédater. Endormir la douleur plutôt que la soigner. Mettre un couvercle pharmaceutique sur une souffrance que personne n’a plus le temps d’écouter.
Le médicament comme palliatif social
Les effets secondaires sont connus : accoutumance, troubles du sommeil, perte d’appétit, anxiété rebond. Mais le médicament devient un palliatif social, le cachet un substitut à la relation, la prescription un geste de survie dans un système débordé. Un soignant me confiait :
« Ce n’est pas ce qu’on voudrait faire. C’est ce qu’on peut faire. »Le soin, amputé de sa dimension humaine, devient un protocole. Le symptôme est réduit à un dosage, la douleur à une posologie. La molécule remplace la parole, faute de temps pour l’entendre. C’est la chimie du silence : celle qui apaise l’institution plus qu’elle ne soulage le sujet.
Des existences suspendues
Des jeunes passent à l’acte. D’autres s’effacent doucement : abandon scolaire, isolement, décrochage, errance. Des familles supplient qu’on les écoute. Elles sentent avant tout le monde que quelque chose se fissure, mais leurs paroles se perdent dans les interstices d’une institution saturée.
Et pendant qu’on parle de “prévention”, de “repérage précoce”, d’“éducation à la santé mentale”, la réalité nue s’impose : des adolescents meurent, des destins s’abîment, et tout cela sous le regard impuissant de ceux qui savent — mais qu’on n’écoute plus.
VI. Une souffrance sans frontières
La souffrance psychique des enfants et des adolescents n’est pas l’apanage de la France. Partout, les mêmes constats émergent : la jeunesse vacille, les systèmes de soin saturent, et les sociétés cherchent des réponses, parfois répressives, aussi à coups de protocoles, de campagnes ou de molécules. Les rapports s’empilent, les experts alertent, les parents s’épuisent — mais les causes profondes demeurent : précarité, isolement, déracinement, perte de sens.
Ce mal-être n’a pas de passeport. Il dit quelque chose de notre époque : celle d’un monde qui va trop vite pour ceux qui apprennent encore à exister. D’une génération sommée de s’adapter à des modèles qu’elle n’a pas choisis. D’un effondrement silencieux, que l’on tente de contenir à coups de chiffres, de diagnostics, de plans d’action sans âme.
Oui, la France n’est pas seule. Mais cela ne l’excuse pas. Car chaque société, chaque gouvernement, chaque territoire porte la responsabilité de protéger ce qui vacille — sa jeunesse — avant qu’il ne soit trop tard.
Les lettres du réel
Parmi les constats, il y a aussi ces voix discrètes : celles des parents qui écrivent aux institutions, aux Défenseurs des droits, aux rectorats, aux ARS. Des lettres sans colère, mais pleines d’épuisement. Des lettres sans nom, écrites pour que d’autres ne vivent pas la même solitude. Elles racontent le combat pour un rendez-vous, la lassitude des refus, l’attente qui devient douleur, l’enfant qui s’éteint peu à peu derrière les démarches. Elles disent toujours la même phrase :
« Nous ne cherchons pas un traitement de faveur. Seulement que notre enfant soit soigné comme un enfant. »Ces lettres sont les archives morales de notre époque. Elles révèlent ce que les statistiques taisent : la honte d’un État qui n’écoute plus ceux qu’il prétend protéger, l’usure des familles qui compensent à la place des institutions, et la dignité obstinée des soignants qui continuent malgré tout — par humanité plus que par consigne.
Pour une politique du lien
Nous ne manquons pas de savoirs, ni de rapports, ni de plans d’action. Nous manquons d’une politique du lien. D’une vision qui place la jeunesse au centre, non en marge. D’un courage collectif pour reconnaître qu’un enfant ne se soigne pas à coups de chiffres, de protocoles ou de bonnes intentions. Il manque du courage politique !
La santé mentale des adolescents n’est pas un supplément d’âme du système de santé : elle en est le cœur battant. C’est dans la manière dont une société soigne sa jeunesse que se mesure sa maturité politique. Et c’est là que nous échouons aujourd’hui : en confondant urgence et soin, statistique et vie, compassion et responsabilité.
Il est temps d’écouter autrement. D’ouvrir des espaces avant la crise. De tisser des passerelles entre l’école, la santé et le social. De redonner sens au mot prévention, qui ne devrait jamais être synonyme d’attente.
Car la prévention n’est pas une dépense : c’est un investissement dans l’avenir. Et chaque adolescent laissé seul dans sa détresse est un miroir brisé où se reflète la fragilité de notre humanité commune.
Épilogue — Fragments de terrain
Écrire sur la santé mentale des jeunes, c’est écrire sur nous tous. Sur ce que nous avons cessé d’entendre, de transmettre, de protéger. Sur cette part d’enfance que chaque société devrait garder vivante en elle pour ne pas devenir cynique.
Ces “fragments de terrain” sont autant de signaux faibles d’un monde qui vacille. Mais ils disent aussi la possibilité du soin, quand il se dégage des procédures pour redevenir relation, présence, attention. Le soin véritable n’a rien de spectaculaire : il commence dans le silence, dans le regard qui reconnaît, dans le temps qu’on accorde à celui qui chancelle.
Parce que soigner, au fond, c’est encore croire en l’humain. Et c’est sans doute cela, aujourd’hui, la forme la plus exigeante de résistance.
Dans mon prochain article, je poursuivrai cette réflexion en m’arrêtant sur les aidants — ces présences discrètes qui tiennent debout ce que les institutions laissent tomber. Parents, proches, conjoints, professionnels en périphérie : ils sont la trame invisible de notre solidarité, souvent épuisée, toujours essentielle. Il sera question de leur fatigue, de leur courage, et de cette frontière trouble entre soin et oubli, là où la société délègue sans vraiment reconnaître.
Disponible aussi : https://www.linkedin.com/pulse/ce-que-la-soci%C3%A9t%C3%A9-fait-aux-enfants-ang%C3%A9lique-revest-vcxbe
N°32 Amendement 159 : quand la psychanalyse devient un symptôme de notre époque
Amendement 159 : quand la psychanalyse devient un symptôme de notre époque
Angélique Revest
19 novembre 2025
Il y a quelque chose de glaçant dans cet amendement 159. Quelque chose qui dépasse largement la psychanalyse, et même le champ du soin psychique.
Cet amendement au Projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 prévoit qu’à compter du 1er janvier 2026, les soins, actes et prestations se réclamant de la psychanalyse ou reposant sur des fondements théoriques psychanalytiques ne donneraient plus lieu à remboursement, ni à participation financière de l’Assurance maladie. Son objet invoque la nécessité de garantir la « cohérence scientifique » et « l’efficience des dépenses ». En clair : tout ce qui relève de la psychanalyse serait progressivement sorti du champ des soins remboursés — que ce soit en libéral, en CMP, en médico-social ou dans les dispositifs type Mon Soutien Psy.
Cet amendement dit beaucoup plus que ce qu’il prétend : il révèle une époque qui ne supporte plus la complexité et cherche à faire taire tout ce qui échappe à son obsession gestionnaire.C’est une tentative de mise au pas du soin, de la pensée, du symbolique. Une tentative de rabattre la souffrance humaine sur un tableau de bord. Et pire : une tentative de faire taire le symptôme, ce lieu fragile où l’humain parle malgré lui, parfois même contre lui, parce que c’est souvent la seule manière de ne pas disparaître.
Je pense à ces femmes, à ces hommes, à ces enfants, à ces adolescents que j'ai accompagné et qui ont traversé l’indicible. Celles et ceux qui ont grandi dans les violences intrafamiliales, les violences sexuelles, l’humiliation quotidienne, les non-dits saturés de honte. Ils arrivent chez le médecin généraliste avec des maux de ventre, des migraines, des douleurs diffuses qu’aucun examen ne parvient à expliquer. Les consultations se répètent. Les examens s’accumulent. Et un jour, quelqu’un finit par dire : « Peut-être qu’il faudrait voir un psychologue. »
Ces douleurs sont des symptômes, pas des anomalies mécaniques. Elles ne peuvent pas se soigner à coups de Spasfon, de paracétamol ou de recommandations hygiéno-diététiques. Elles demandent du temps, de la parole, de l’écoute, une relation.
Et, surtout, elles demandent que la personne puisse choisir la thérapie qui lui parle : une psychanalyse, une TCC, une psychothérapie intégrative, un travail groupal… La subjectivité n’est pas standardisable, et le soin non plus.
Mais l’air du temps voudrait tout réduire à un enchaînement en trois temps :
- identifier la souffrance,
- proposer un protocole,
- prescrire une thérapie qui surtout prend peu de temps,
Et si cela ne fonctionne pas ? Alors on renvoie la responsabilité au sujet : vous n’êtes pas prêt, pas assez résilient, pas assez compliant. Le symptôme, dans cette logique, devient une faute.
Je caricature à peine. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : où est passé le temps ? Le temps de construire une alliance thérapeutique, le temps que la parole émerge sans être arrachée, le temps de comprendre, d’interpréter, de déplacer, le temps d’être humain, simplement.
Cet amendement ne s’attaque pas seulement à une pratique. Il s’attaque à cette dimension essentielle du soin : le droit de ne pas aller vite, le droit de ne pas être conforme, le droit de ne pas être immédiatement lisible, le droit d’aller mal autrement que selon les normes établies. Et c’est cela, plus encore que le déremboursement, qui me scandalise.
Quand le corps parle à la place des motsAu-delà de la psychanalyse : la réduction de l’humain à un coût
Ce qui se joue ici, ce n’est pas simplement un choix budgétaire, ni même un parti pris psychothérapeutique. Ce qui se joue, c’est la fabrique d’une santé mentale strictement utilitariste, où la question n’est plus : « Comment comprendre ce sujet ? » mais : « Combien coûte-t-il ? » « Combien de séances pour être rentable ? » « Est-il conforme aux standards ? »
Les textes qui accompagnent l’amendement parlent de “bénéfice médical avéré”, de “cohérence scientifique”, et mettent en avant les pratiques recommandées par la Haute Autorité de santé — en premier lieu les approches comportementales, éducatives et de réhabilitation psychosociale. Dit autrement : ce qui compte, c’est ce qui se mesure bien dans les outils d’évaluation disponibles.
Ce qui inquiète le pouvoir, ce n’est pas la psychanalyse en tant que telle. Ce qui l’inquiète, c’est tout ce qui ne peut pas se standardiser : le conflit, le désir, le manque, le symptôme, la parole, la subjectivité. Tout ce qui déborde.
Cet amendement ne dérembourse pas une pratique : il dérembourse l’insoumission du sujet.
Je pense à ces femmes et à ces enfants que j’ai accompagnés. À leurs corps qui parlaient avant leurs mots. À ces ventres noués, ces insomnies, ces douleurs diffuses qui surgissaient en plein récit, ou au contraire qui faisaient barrage à toute parole. À celles qui n’arrivaient pas encore à nommer l’abus, l’inceste, la violence conjugale, mais dont le corps, lui, savait déjà. Je pense à ces adolescentes qui frappent à la porte du bureau des éducateurs pour des « maux de ventre à répétition », à ces petits garçons qui somatisaient l’indicible, à ces mères épuisées qui venaient « pour rien », et pour qui c’était en réalité déjà énorme de venir.
Ces vies-là ne rentrent dans aucune grille. Elles ne répondent pas à une thérapie brève, ni à un protocole en dix séances de trente minutes. Elles demandent de la présence, du lien, un lieu où la parole puisse enfin se risquer, un espace où le symptôme puisse être entendu, pas corrigé. Elles demandent un soin qui accepte l’opacité, la lenteur, la temporalité psychique, ce temps que l’amendement 159 voudrait effacer d’un trait de plume.
C’est pour elles que je m’indigne. Parce que je sais - de l’intérieur - que priver ces personnes du choix thérapeutique, c’est les renvoyer à leur silence. Et que le silence, n’a jamais guéri personne.
Au-delà de la psychanalyse : la réduction de l’humain à un coût
Ce qui se joue ici, ce n’est pas simplement un choix budgétaire, ni même un parti pris psychothérapeutique. Ce qui se joue, c’est la fabrique d’une santé mentale strictement utilitariste, où la question n’est plus : « Comment comprendre ce sujet ? » mais : « Combien coûte-t-il ? » « Combien de séances pour être rentable ? » « Est-il conforme aux standards ? »
Les textes qui accompagnent l’amendement parlent de “bénéfice médical avéré”, de “cohérence scientifique”, et mettent en avant les pratiques recommandées par la Haute Autorité de santé — en premier lieu les approches comportementales, éducatives et de réhabilitation psychosociale. Dit autrement : ce qui compte, c’est ce qui se mesure bien dans les outils d’évaluation disponibles.
Ce qui inquiète le pouvoir, ce n’est pas la psychanalyse en tant que telle. Ce qui l’inquiète, c’est tout ce qui ne peut pas se standardiser : le conflit, le désir, le manque, le symptôme, la parole, la subjectivité. Tout ce qui déborde.
Cet amendement ne dérembourse pas une pratique : il dérembourse l’insoumission du sujet.
Oui, la psychanalyse a ses ombres. Non, elles ne la définissent pas.
Je le dis sans ambages : la psychanalyse, comme toutes les disciplines, a connu des dérives. La culpabilisation des mères dans certains discours théoriques et certaines pratiques a produit des blessures que l’on ne doit ni minimiser ni effacer. Mais réduire la psychanalyse à cela est une falsification. Une caricature grossière. Une lecture paresseuse.
Une discipline ne se résume jamais à ses errements. Elle se juge aussi à la manière dont elle les dépasse, les travaille, les transforme. Et ce travail-là a été immense.
La psychanalyse contemporaine a fait sa mue : elle s’est ouverte, déplacée, féminisée, décloisonnée. Elle dialogue avec les sciences cognitives, la phénoménologie, la sociologie clinique, les études de genre. Elle écoute le trauma, le social, le politique. Elle ne culpabilise pas : elle accompagne.
Ceux qui la dénoncent en brandissant encore les vieilles querelles du passé s’enferment dans une relique. Ils accusent la psychanalyse d’être dogmatique, tout en répétant inlassablement les mêmes procès d’intention depuis quarante ans.
Et si on cessait de faire comme si la psychanalyse n’était qu’une affaire d’hommes ?
Il faudrait arrêter de colporter cette idée d’une psychanalyse strictement patriarcale, figée dans le règne du Père et verrouillée par le Phallus. Cette lecture est non seulement paresseuse, mais profondément inexacte. La psychanalyse a été pensée, déplacée, transformée par des femmes qui n’ont pas seulement tenu des cabinets : elles ont inventé des concepts, bousculé les cadres, affronté les doctrines, déplacé la clinique, et ouvert des voies que certains continuent obstinément d’ignorer.
On entend pourtant, encore et encore, que la psychanalyse serait prisonnière du patriarcat, arrimée aux vieux schémas œdipiens. Mais cette assertion passe sous silence les voix contemporaines qui, au contraire, réinventent la discipline de l’intérieur.
Je pense ici au travail décisif de Silvia Lippi, psychanalyste, et Patrice Maniglier, philosophe, qui publient Sœurs. Pour une psychanalyse féministe (Seuil). Leur proposition ne relève ni du slogan militant ni de l’effet de mode : ils invitent à réinvestir la psychanalyse à partir de la sororité, comme expérience psychique, comme puissance symbolique, comme forme de transmission inconsciente entre femmes. Ils posent une question fondamentale : la sororité peut-elle rendre la psychanalyse plus juste, plus actuelle, plus féministe ? La réponse n’est pas simple et tant mieux. Penser les femmes n’a jamais été un exercice compatible avec la simplification.
Silvia Lippi et Patrice Maniglier se situent dans une filiation iconoclaste celle du SCUM Manifesto de Valerie Solanas, qui exigeait de penser les femmes en dehors de toute référence aux hommes, hors de la mesure phallique, hors de la logique selon laquelle « le féminin » ne serait qu’un manque, une soustraction, une dérivée secondaire. Ils bousculent l’héritage lacanien : non pas en niant le Phallus, mais en rappelant qu’il n’est pas l’horizon unique du désir féminin. D’autres formes de lien existent. D’autres transmissions. D’autres territoires du désir, que Freud et Lacan n’ont pas entièrement cartographiés et c’est tant mieux.
Leur thèse est limpide : il existe des phénomènes psychiques entre femmes qui ne passent ni par la castration, ni par l’Œdipe, ni par la loi du Père. Il existe des liens inconscients, non imaginaires mais désirants, où le témoignage d’une femme vient réactiver quelque chose chez une autre : une mémoire blessée, un écho enfoui, un trauma partagé sans avoir jamais été nommé. Ce qu’ils appellent la « femme SCUM » - au sens symbolique, pas littéral - se tient hors de l’ordre phallique. Elle n’est ni la rivale, ni la complice, ni la Fille à Papa. Elle est celle qui se relie, qui reconnaît l’autre femme, qui accueille son symptôme comme on accueille un appel, une déchirure familière. « Il ne s’agit pas de diviser les femmes, écrivent-ils, mais d’analyser les différentes positions qu’elles peuvent occuper. » C’est un geste politique. C’est un geste clinique. Et c’est une réponse magistrale à celles et ceux qui veulent réduire la psychanalyse à un patriarcat obsolète. Car ces personnes ne voient pas -ou ne veulent pas voir - les révolutions intimes et théoriques que les femmes ont déjà opérées dans cette discipline.
Pour les plus curieux voici un lien : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-midis-de-culture/silvia-lippi-et-patrice-maniglier-9645300
Lou Andreas-Salomé, Sabina Spielrein, Françoise Dolto, Piera Aulagnier, Maud Mannoni, Marie Langer, Julia Kristeva, Luce Irigaray… Elles ont déplacé les concepts, féminisé la théorie, révélé l’inconscient autrement, travaillé le désir depuis ses marges, contesté l’ordre établi, et ouvert un champ en mouvement, traversé par des luttes, des ruptures, des réinventions.
Et pourtant, l’imaginaire collectif persiste à résumer psychanalyse = patriarcat. Comme si effacer ces femmes était plus confortable que les lire. Comme si reconnaître leur apport menaçait la narration simpliste qu’un certain discours voudrait imposer.
Cet amendement, à sa manière, participe de cette invisibilisation. Il élimine la complexité, efface les héritages, nie les pluralités, et referme la porte sur un champ que les femmes n’ont cessé d’ouvrir.Penser n’est pas un luxe. Penser est un acte de résistance.
Je l’écrivais récemment : nous avons besoin de la pluralité, de la philosophie, de l’économie politique, de la psychanalyse, de la sociologie, de la clinique, du doute. Nous avons besoin de lectures qui se croisent, se complètent, se contredisent.
Le dogmatisme ne vient pas de la psychanalyse. Il vient de celles et ceux qui veulent ramener l’humain à un seul modèle explicatif, comme si la souffrance pouvait se résoudre par un protocole. Le danger n’est pas la pluralité. Le danger, c’est la novlangue qui s’installe peu à peu : celle qui transforme « pensée » en « biais », « soin » en « produit », « sujet » en « flux », « clinique » en « procédure ». Nous ne sommes plus très loin de ces sociétés qui brûlent les livres parce qu’ils ouvrent trop de portes.L’amendement 159 n’est pas un débat scientifique. C’est un avertissement.
Il nous dit : « Nous voulons une santé mentale standardisée, quantifiée, contrôlable, compatible avec l’économie néolibérale. » Il nous dit : « Nous voulons éliminer ce qui complique, ce qui questionne, ce qui résiste. » Il nous dit : « Nous nous méfions de tout ce qui rend le sujet irréductible. »
La psychanalyse est visée aujourd’hui. Mais demain ? La philosophie ? La sociologie critique ? Le travail social non protocolaire ? La clinique éducative ? Tout ce qui refuse l’uniformisation ?
Cet amendement parle de nous. De ce que nous acceptons de perdre. Ou de ce que nous voulons défendre.
L’amendement 159 n’est pas un débat scientifique. C’est un avertissement.
Il nous dit : « Nous voulons une santé mentale standardisée, quantifiée, contrôlable, compatible avec l’économie néolibérale. »
Il nous dit : « Nous voulons éliminer ce qui complique, ce qui questionne, ce qui résiste. »
Il nous dit : « Nous nous méfions de tout ce qui rend le sujet irréductible. »
La psychanalyse est visée aujourd’hui. Mais demain ? La philosophie ? La sociologie critique ? Le travail social non protocolaire ? La clinique éducative ? Tout ce qui refuse l’uniformisation ?
Cet amendement parle de nous. De ce que nous acceptons de perdre. Ou de ce que nous voulons défendre.
Un mot sur la place d’où j’écris
Je ne suis ni psychiatre, ni psychologue, ni psychanalyste. Je travaille depuis de nombreuses années dans le secteur social et médico-social. J’ai accompagné des enfants, des adolescents, des femmes, des familles prises dans les violences, la précarité, les crises psychiques.
Mon regard est celui d’une praticienne de terrain, outillée par plusieurs savoirs : la sociologie, la philosophie, la psychanalyse, la psychodynamique du travail, l’économie politique, etc. Aujourd’hui, je poursuis un Master « Psychanalyse, Philosophie et Économie politique du sujet », parce que je suis convaincue que penser la complexité n’est pas un luxe : c’est une nécessité éthique.
Et c’est au nom de cette pluralité-là – théorique, clinique, politique – que je refuse qu’un amendement, déposé par quelques sénateurs, vienne décider à la place des patients, des soignants et des professionnels du social de ce qui serait une “bonne” manière de souffrir, et une “bonne” manière d’être soigné.
Sous la couverture : une métaphore de notre époque
L’image que j’ai choisie dit tout : un visage enveloppé dans une couverture, à la fois protégé et étouffé. Ce n’est pas un hasard si elle m’a frappée.
Sous prétexte de protéger — le budget, la cohérence, la « science » — on étouffe ce qui nous tient vivants : la parole, le sens, l’énigme, la conflictualité, la capacité de penser autrement.
On croit se réchauffer. On finit paralysé.
Si nous ne résistons pas à cette réduction-là, ce ne sont pas seulement les psychanalystes que nous perdrons. C’est notre droit fondamental à être des sujets irréductibles, imprévisibles, pensants.
Et cela, personne ne devrait l’accepter.
Je ne suis ni psychiatre, ni psychologue, ni psychanalyste. Je travaille dans le secteur social et médico-social depuis plus de vingt ans. J’ai accompagné des enfants, des adolescents, des femmes, des familles traversées par des violences, par la précarité, par des histoires auxquelles aucune théorie unique ne suffit. Et si je prends la parole aujourd’hui, c’est précisément parce que mon regard est situé : un regard de terrain, un regard pluridisciplinaire, un regard forgé dans la rencontre avec des existences abîmées mais tenaces.
Mon parcours s’est construit à l’intersection de plusieurs savoirs. Les sciences humaines ont été mes outils de travail autant que mes boussoles :
- la sociologie, pour comprendre les déterminants sociaux, les formes de domination, la reproduction des inégalités ;
- la philosophie, pour interroger le sens, l’éthique, la responsabilité ;
- la psychanalyse, pour entendre ce qui ne se dit pas, ce qui se cache dans le symptôme, ce qui insiste dans le corps ;
- la psychodynamique du travail, pour comprendre comment les organisations blessent ou soutiennent ;
- l’économie politique, pour analyser les effets du néolibéralisme sur nos institutions et nos subjectivités.
Aujourd’hui, j’ai repris un Master PPEPS (Psychanalyse, Philosophie, Économie Politique du Sujet), parce que je crois que nous avons besoin de complexité, de transversalité, de pensée critique — et que ces outils ne sont pas des ornements, mais des nécessités pour comprendre ce qui se joue dans le soin, le social, l’accompagnement.
C’est depuis cette place-là — une place engagée, habitée, réfléchie — que je regarde l’amendement 159.
Et je dois le dire clairement : remettre sur la table les vieilles guerres idéologiques autour de la psychanalyse, en 2025, est non seulement inutile, mais dangereux. Ce débat artificiel sert trop bien ce que l’on veut cacher :
- les logiques de rentabilité,
- la gestion comptable de la souffrance,
- le contrôle croissant de la santé mentale,
- la réduction du soin à des protocoles,
- la normalisation de ce qui doit être “efficace”, “rapide”, “standardisé”.
Cet amendement n’est pas une querelle théorique. Il est le haut de l’iceberg. Il parle de néolibéralisme, d’économie, de gouvernementalité. Il parle d’un monde qui veut des sujets conformes, dociles, sans opacité, sans secret, sans symptôme. Il parle d’une politique du contrôle qui s’avance masquée sous les habits trompeurs de la “rationalité scientifique”.
Et pendant que quatre sénateurs signent un texte qui a des implications massives sur le soin psychique en France, j’aimerais poser une question simple : où sont les professionnels concernés ? Où sont les cliniciens de terrain, les psychologues, les psychiatres, les psychanalystes, les travailleurs sociaux, les soignants ? Où sont celles et ceux qui savent ce que coûte une rupture de soin, ce que produit un symptôme non entendu, ce que signifie accompagner une personne en souffrance psychique dans la durée ?
Les premiers concernés sont, une fois encore, les grands absents de ce débat.
Alors oui, je m’indigne. Parce que je sais que derrière chaque “amendement”, chaque “optimisation”, chaque “économie”, il y a des vies qui basculent. Des existences qui se fragilisent. Des subjectivités que l’on abîme.
Et je refuse que l’on parle de soin psychique sans entendre celles et ceux qui le vivent, qui l’accompagnent, qui le supportent, qui l’inventent.
Disponible aussi : https://www.linkedin.com/pulse/amendement-159-quand-la-psychanalyse-devient-un-sympt%C3%B4me-revest-sj5pe
N°33 Habiter les ruines : ce que le travail social voit venir
Habiter les ruines : ce que le travail social voit venir
Angélique Revest
28 novembre 2025
On dit souvent que notre époque aime les ruines. France Culture en a même fait une chronique [1] : notre temps serait traversé par un « appétit de ruines », des villes abandonnées, des usines désaffectées, des paysages post-apocalyptiques qui saturent nos écrans. Les ruines ne seraient plus seulement les restes d’un passé glorieux, mais un objet critique : un symptôme de ce qui s’effondre, et peut-être une manière de penser ce qui vient.
Mais il est une chose que ces images ne montrent pas : les ruines de la solidarité. Celles qui ne se photographient pas. Celles qui traversent les vies, les institutions, les liens. Dans le travail social, les ruines ne sont pas un décor. Elles sont notre quotidien.
Ruines partout, justice nulle part ?
Diane Scott parle de la « profusion des ruines », de leur « fécondité » : ruines industrielles, ruines politiques, ruines d’images qui se rejouent en boucle. Dans son essai, les ruines deviennent presque productives : elles servent à refaire des récits, à « rebooter » des histoires connues comme s’il s’agissait de la première fois. Ce qui s’effondre, pourtant, n’est pas seulement esthétique. Ce sont des formes de vie.
Quand je regarde avec ma loupe de travailleuse sociale, je vois d’autres ruines :
- des politiques sociales démembrées à coups de réformes successives,
- des dispositifs bricolés qui tiennent par la bonne volonté des équipes,
- des institutions épuisées qui continuent d’exiger, sans plus protéger,
- des personnes ballotées de service en service, jusqu’à ne plus savoir où se tient leur place.
Les ruines dont je parle n’ont rien de romantique. Elles ne sont pas recouvertes de lierre, elles ne filtrent aucune lumière dorée de fin d’après-midi. Elles ne suscitent pas l’admiration esthétique des urban explorers. Elles ne relèvent ni du pittoresque, ni du sublime.
Les ruines d’aujourd’hui ont l’apparence banale d’un 115 saturé, où chaque appel s’écrase contre une ligne occupée. Elles ressemblent à un dossier MDPH qui n’aboutit pas, à une famille qui attend quatre, six, parfois douze mois pour un droit pourtant vital. Elles se logent dans la vie d’une femme qui renonce à déposer plainte. Elles se glissent dans l’histoire d’un adolescent qui décroche, qui disparaît en silence des radars institutionnels jusqu’à devenir un chiffre dans un rapport. Elles prennent la forme d’un professionnel qui ne dort plus, rongé par la culpabilité de n’avoir pas fait assez, ou par le vertige de n’avoir plus les moyens de faire autrement.
À ces ruines-là viennent s’ajouter d’autres fissures, plus structurelles, plus politiques : un amendement 159 qui fragilise encore un peu plus; une psychiatrie à bout de souffle, réduite à gérer l’urgence faute de penser le soin; une protection de l’enfance qui survit sous perfusion, oscillant entre scandales médiatiques et indignation de façade ; des CAF et CPAM dont les délais de traitement deviennent eux-mêmes producteurs de violence. Une violence symbolique, mais terriblement concrète, celle qui dit : « Attendez. Justifiez. Prouvez. Patientez encore. La solidarité n’est pas un droit, elle se mérite. »
Cette violence-là est d’autant plus puissante qu’elle est diffuse, quotidienne, institutionnalisée. Elle ne frappe pas avec les poings mais avec des délais, des formulaires, des silences administratifs. Elle naturalise l’idée que l’accès aux droits serait un privilège, un parcours méritocratique que seuls les « bons usagers » sauraient franchir. Elle transforme les institutions censées protéger en machines à produire de la honte.
La grande originalité de notre époque
N’est donc pas d’aimer les ruines. Ce n’est pas d’en faire des objets de fascination culturelle ou des motifs esthétiques. Non : ce qui fait époque, c’est la manière obstinée dont nous faisons comme si ces ruines n’étaient pas là. Comme si elles n’avaient rien à nous dire. Comme si elles n’étaient pas, pourtant, les symptômes les plus lisibles de nos renoncements collectifs.
La grande originalité de notre époque, c’est de faire comme si la répétition de l’histoire n’existait pas. Comme si nous n’avions jamais vu ce qui arrive quand la solidarité se déchire, quand l’État social s’effrite, quand les institutions s’atrophient au point d’abandonner ceux qu’elles devraient protéger. Comme si nous ne savions pas, déjà, où mènent les politiques qui trient les vies, conditionnent les droits, opposent les “nôtres” aux “autres”.
Nous vivons dans un pays qui se désempare, mais préfère s’aveugler. Un pays où l’on nomme « bon sens » ce qui n’est que renoncement. Un pays où la montée de l’extrême droite ne surgit pas par surprise : elle pousse dans les fissures que nous refusons de regarder.
Le travail social, lui, n’a pas ce luxe. Nos ruines sont notre quotidien. Et quand on vit dans les ruines, on apprend très vite que les effondrements ne commencent jamais d’un coup, ils commencent quand on refuse de les voir. Ce refus de voir les ruines s’accompagne d’un autre refus : celui de prendre le temps de sentir le monde se fissurer. L’accélération est le voile qui recouvre nos effondrements.
Vivre trop vite sur un monde qui se défait
J'aborde régulièrement dans mes articles la modernisation et l’accélération du temps. Je vous invite à lire justement "Accélération - Une critique sociale du temps d'Hartmut Rosa" [2]
Oui, notre société va vite. Trop vite. Tout doit être rapide, fluide, optimisé : les flux, les files d’attente, les orientations, les évaluations. On veut des réponses immédiates à des histoires longues. On gère des « situations » là où il faudrait accompagner des existences. La rapidité n’est pas neutre. Elle organise ce que l’on voit et ce que l’on ne voit plus. À force de courir, on en vient à ne plus rien voir. C’est là que le travail social, paradoxalement, devient une force de ralentissement.
Quand Vinciane Despret parle « droit dans les yeux » [3], elle nous fait un rappel simple et salutaire : l’attention n’est pas un luxe, c’est un art. Regarder vraiment quelqu’un prend du temps. Écouter une histoire dans sa complexité demande de suspendre la logique de la performance. " Dans un monde qui chancelle, Vinciane Despret nous rappelle l’importance de ne pas s’habituer : aux violences, aux ruines, aux silences.... Un vibrant appel à garder ouverts les possibles".
Les présences minuscules
Dans Autobiographie d’un poulpe [4], Vinciane Despret ne raconte pas seulement des histoires. Elle ouvre des brèches. Elle invite à s’attarder là où l’on passe d’ordinaire trop vite, à prêter l’oreille à des présences minuscules, discrètes, presque effacées. Elle donne voix à des animaux, à des morts, à des êtres dont le vocabulaire n’entre pas dans nos dictionnaires. Elle refuse le confort du langage domestiqué. Elle prête attention à ce qui parle en silence. Ce geste-là me touche profondément parce qu’il ressemble à celui que j’essaie de pratiquer dans le travail social. Écouter ce qui ne se dit pas. Accueillir ce qui tremble avant de prendre forme. Se laisser dérouter par le réel, plutôt que l’obliger à entrer dans les cases prévues.
Ce que fait Vinciane Despret n’a rien de décoratif. Ce n’est pas de la poésie qui flotte au-dessus du monde. C’est une manière d’habiter le vivant en se laissant déplacer par lui. Une pédagogie du regard qui apprend à se tenir au plus près, sans juger, sans conclure trop vite, sans prétendre comprendre mieux que l’autre ce qu’il est en train de vivre. Dans son livre, les animaux ne sont jamais des métaphores. Ils deviennent des partenaires d’attention, des compagnons d’étonnement. Ils nous rappellent que le monde est plus vaste que nos habitudes, plus profond que nos catégories, plus fragile que nos protocoles.
Sous l'eau, rien ne ressemble à la surface
Et c’est en cela que j’aime autant la plongée. Sous l’eau, rien ne ressemble à la surface. Le temps s’épaissit, les gestes se ralentissent, les sons se transforment en vibrations. La plongée, c’est l’abandon momentané de la maîtrise, cette grande illusion terrienne, pour entrer dans un monde où l’on doit écouter autrement. Là, chaque détail compte. Tout devient signe, tout devient adresse. Et si l’on n’est pas attentif, le monde se referme aussitôt. Ce n’est pas un hasard si je retrouve dans la plongée la même exigence que chez Vinciane Despret : celle de laisser le monde nous surprendre, de nous rendre disponibles à ce qui n’a pas été prévu par nos certitudes, de renoncer à imposer notre cadence à ce qui vit. Être sous l’eau, c’est entrer dans une relation délicate où l’attention n’est pas un choix, mais une condition de survie. Ne pas écouter, c’est se mettre en danger. Mal regarder, c’est se perdre. Vouloir comprendre trop vite, c’est se tromper de monde. Et peut-être est-ce cela qui me bouleverse : être plongée, littéralement, dans un espace où l’humilité devient respiration. Où le vivant ne se donne qu’à celles et ceux qui consentent à ralentir, à se taire, à devenir légers.
La plongée me rappelle ce que le travail social m’enseigne chaque jour : que l’on ne rencontre jamais quelqu’un en restant à la surface ; que l’on ne comprend rien si l’on arrive avec des certitudes pleines ; que chaque sujet est un monde, avec sa densité, ses reliefs invisibles, ses courants internes. Sous l’eau comme dans la relation d’aide, tout repose sur l’attention : une attention sans conquête, sans capture, sans volonté de maîtrise. Une attention qui dit simplement : Je suis là. Je te regarde. Je me laisse toucher par ce que tu es. Dans les deux cas, c’est toujours le vivant qui nous éduque. Et dans les deux cas, si nous allons trop vite, nous passons à côté de tout.
L'attention dans les ruines
Et je me surprends souvent à penser que, dans le travail social, nous avons perdu cette disponibilité-là. À force de courir, de cocher, d’évaluer, de justifier, nous avons oublié la lenteur nécessaire pour vraiment entendre quelqu’un. Car si nous renonçons à l’attention, il ne reste plus rien. Rien d’autre qu’une mécanique administrative qui traite les vies comme des tâches à clôturer. Rien d’autre qu’une gestion de la misère, une circulation de dossiers, une succession de procédures qui finissent par ensevelir les existences sous leur propre papier.
L’attention est ce qui empêche l’humain de se dissoudre. Elle est ce geste minuscule lever les yeux, laisser du temps, entendre une hésitation, qui transforme une scène banale en rencontre. C’est elle qui distingue le soin de l’exécution, l’accompagnement de l’injonction, la présence du protocole. Quand une femme baisse les yeux au moment de parler, c’est l’attention qui perçoit que quelque chose se fissure. Quand un adolescent semble agressif, c’est elle qui devine que la colère est une manière de tenir debout. Quand un homme s’effondre dans un bureau, c’est elle qui comprend que sa chute n’a rien d’une faiblesse, mais tout d’une fatigue qui sature la peau.
L’attention n’est pas une compétence professionnelle. C’est un acte moral. Un refus de la facilité. Une manière de dire : « Je vous vois. Je vous écoute. Même si tout autour de nous s’effondre. »
Et peut-être que c’est cela, finalement, que nous rappelle Vinciane Despret en prêtant la parole à un poulpe, à une araignée, à un oiseau mort : que toute vie a besoin, pour exister pleinement, d’être reconnue par une autre. Que l’attention est notre dernière ressource politique. Que sans elle, on ne soigne plus : on administre. On ne rencontre plus : on traite. On ne soutient plus : on gère.
Dans les ruines où nous travaillons, l’attention est notre première résistance. Notre manière obstinée de refuser que le monde devienne un inventaire. Notre manière de maintenir vivante, malgré tout, une possibilité d’humanité.
Face à cela, que peut le travail social ? Sûrement pas tout. Mais sûrement pas rien.
Il peut déjà refuser d’aller vite. Dans une époque qui accélère jusqu’à l’aveuglement, il peut choisir la lenteur. Prendre le temps d’écouter, de nommer, de relier. Le temps de laisser un silence devenir une parole, une hésitation devenir un récit. Dans ce monde pressé, l’attention devient un acte de résistance. Le récit, lui, est une forme de soin. Il soigne quand une femme trouve, pour la première fois, le courage de dire. Quand un adolescent parvient à mettre en mots ce qui le traverse. Quand un professionnel, au bord de la rupture, raconte ce qui le tient encore debout.
Raconter, ce n’est pas enjoliver : c’est rendre partageable ce qui, autrement, resterait enfoui, explosif ou muet. C’est aussi refuser les scénarios simplistes – les assistés, les profiteurs, les bons Français – pour redonner à chaque existence sa nuance et sa densité.
Dans un monde saturé d’opinions instantanées, l’attention lente et le récit précis sont des gestes profondément politiques.Nous vivons aujourd’hui au milieu de ruines : écologiques, sociales, institutionnelles, démocratiques. Le travail social ne les contemple pas de loin : il y travaille, il y marche, il y habite. Avec ceux qui en subissent les éclats, les retombées, les fractures minuscules ou massives.
Habiter les ruines, ce n’est pas s’y résigner. Ce n’est pas répéter : « Tout est foutu, serrons la vis. » Habiter les ruines, c’est regarder ce qui s’effondre sans fuir, et décider malgré tout de prendre soin de ce qui tient encore, parfois de ce qui ne tient qu’à un fil.
Je crois que la tâche qui nous revient, à nous travailleurs sociaux, mais aussi à toute personne qui refuse la haine comme horizon politique, tient en quelques gestes modestes : ralentir quand tout pousse à accélérer, prêter attention quand l’époque incite à l’indifférence, raconter des histoires qui ne trient pas les vies, tenir des espaces où la dignité ne se négocie ni au mérite, ni au passeport.
Ce n’est pas spectaculaire. Mais c’est une manière de rester humain au milieu des ruines. Et peut-être que c’est déjà beaucoup. Peut-être que c’est même là que se joue la résistance la plus essentielle : fragile, obstinée, discrète mais assez forte pour empêcher l’effritement de nos solidarités de devenir irréversible.
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