Nous parlons souvent, et à juste titre, du manque de moyens, du désengagement de l’État et de politiques publiques qui fragilisent profondément les associations. Je partage ces analyses et continuerai à les défendre. Mais elles ne peuvent pas tout expliquer. Il faut aussi regarder ce qui se passe à l’intérieur des organisations, la manière dont elles sont dirigées et administrées, mais aussi ce qui reste de leurs contre-pouvoirs. Cette réflexion fait écho à mon parcours. J’ai travaillé plusieurs années dans une association à laquelle j’étais profondément attachée. Je l’ai quittée lorsque certains désaccords sont devenus des conflits éthiques. J’ai questionné, alerté, parfois jusqu’à l’épuisement. Ce qui m’intéresse aujourd’hui dépasse cette expérience. Nous sommes nombreux à avoir vu des professionnels questionner, s’épuiser, partir. D’autres s’accommodent progressivement de ce qui, quelques années auparavant, les aurait probablement fait réagir. Le collectif professionnel lui-même peut s’affaiblir au point de ne plus parvenir à faire contrepoids. C’est aussi ainsi que s’installe une forme de servitude ordinaire. Celui qui alerte n’a pas nécessairement raison. Mais lorsque les alertes, les conflits et les départs se répètent, ils devraient au moins devenir des objets de travail institutionnel. Les réduire à des difficultés individuelles permet surtout de ne pas interroger ce qui les produit.
Certaines associations gèrent plusieurs millions d’euros, largement issus de financements publics. Un DG ne décide pas seule. Il existe des bureaux, des CA, des financeurs, des autorités de tarification et de contrôle. Alors que contrôle-t-on réellement ? Que fait-on des alertes qui remontent du terrain ? Que regarde un CA lorsque la contradiction ne trouve plus sa place ? Comment les financeurs et les autorités de contrôle exercent-ils leur responsabilité lorsque les signaux se répètent ?
Le sous-financement est une réalité. Mais il ne doit pas recouvrir la question de la gestion, des choix stratégiques et de l’usage de l’argent public. Ce qui m’interroge, c’est cette dilution possible de la responsabilité. Chacun dispose d’une partie de l’information, chacun n’exerce qu’une partie du contrôle et, lorsque les difficultés deviennent impossibles à ignorer, il devient difficile de comprendre qui aurait dû agir, et quand. Et puis il y a les silences. Ceux des espaces dans lesquels le questionnement aurait précisément dû trouver une place. Je reste profondément attachée au modèle associatif. C’est justement pour cela que je pense nécessaire d’interroger sa gouvernance, ses contre-pouvoirs et la responsabilité de ceux qui financent et contrôlent. Défendre le secteur social face au désengagement politique n’interdit pas cette critique. Elle me semble même nécessaire. Car lorsque l’organisation vacille, il est un peu tard pour se demander qui était chargé de regarder.